Retraites: le scoop de Martin Hirsch

Le directeur de l’AP-HP se fend d’un petit texte aujourd’hui sur les retraites pour révéler qu’on vit plus longtemps. Aucune analyse de fond, juste des anecdotes comme antidote à une mobilisation qui sera sans doute massive contre la réforme dite « systémique ». Et autres chroniques sur le même sujet.

Les Echos [Photo Philippe Labrosse/Hans Lucas/AFP] Les Echos [Photo Philippe Labrosse/Hans Lucas/AFP]
« A nos enfants, les grands-pères reconnaissants »

La chronique de Martin Hirsch, parue aujourdhui dans Les Échos, livre quelques anecdotes, pour nous rappeler qu’on vit plus longtemps. Ah oui ? Quel scoop ! Et qu’il faut donc accepter une réforme "systémique". Faisant parler les morts et s’accaparant au passage la notoriété de Michel Rocard, il nous affirme que ce dernier l’aurait faite cette réforme, en 1991, si Mitterrand ne l’avait pas viré, brutalement. Pour faire mon spécialiste, je pourrais aussi sortir mon cas particulier : mon père a 101 ans, il a travaillé en usine dès l’âge de 13 ans, durant 47 ans. Il est en retraite depuis 41 ans. Enfer et damnation : déficit de la Sécu ! Et un autre va nous raconter que son père a travaillé 42 ans et qu’il est mort 5 ans après son départ en retraite. Est-ce ainsi qu’on argumente ? Est-ce qu'un commentateur qui vient du monde médical ne pourrait pas s'exprimer aussi sur l'espérance de vie en bonne santé, qui correspond à peu près à l'âge de départ en retraite ?

La question est : le budget global retraite est-il vraiment en déficit ? Il est de 325 milliards d’euros (cette somme est réellement collectée) : il n’est pas en déficit aujourd’hui, rien ne prouve qu’il le sera demain (les projections du Conseil d’Orientation des Retraites montrent que les éventuelles difficultés viendront de mesures restrictives prises par le pouvoir en place). Par ailleurs, l’effet du baby-boom va progressivement s’estomper. Cette dépense n’est pas jetée par les fenêtres, elle permet à des millions de citoyens et de citoyennes de vivre. Sauf qu’une caste cherche à fragiliser ce système pour que cela soit géré désormais par le secteur privé lucratif. D’où une réforme menée en dépit du bon sens, au lieu de viser, sans recul des droits, à améliorer un dispositif afin de le rendre plus égalitaire.

 . A nos enfants, les grands-pères reconnaissants.

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Additif le 3 décembre : 

Olivier Faure, secrétaire général du P.S., a tenu des propos pugnaces sur France Inter ce 3 décembre. Sauf que sur un point, il s’est complètement planté confondant minimum vieillesse [ASPA] et retraite minimum [ou minimum contributif]. L’un est une aide sociale, l’autre une pension de retraite minimale, qui existe déjà à 81% du SMIC et que le projet Delevoye prévoit de porter à 85%. Étonnant qu’un leader politique commette une telle erreur, que le pouvoir pourra facilement contester. Une fois encore les intervieweurs s’inclinent sur ce qui leur est opposé, affichant ainsi leur méconnaissance du sujet qu’ils abordent. 

 A la décharge d'Olivier Faure, il faut noter que Muriel Pénicaud, qui se prend régulièrement les pieds dans le tapis, avait déclaré à tort au détour d'une longue interview à Europe 1 le 24 novembre que le "minimum vieillesse" serait augmenté à "1000 euros". Cette erreur n'a pas été relevée dans les médias].

. voir mon post sur Facebook et la vidéo de France Inter à 3mn58 : ici 

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Le coût des régimes spéciaux

 France 2 a fait un petit sujet hier soir (1mn23) pour dire que certains régimes spéciaux coûtent à la collectivité : ce sont les Français qui payent pour les bénéficiaires, sous-entendu ces privilégiés, soit « environ 9 milliards d’euros par an » (allant jusqu’à citer à tort le régime des avocats parmi les régimes spéciaux subventionnés, preuve s’il le fallait combien ce sujet a été bâclé). Certes, un syndicaliste de Sud-Rail est interviewé, il justifie la participation de l’État en disant : «Aujourd'hui, à la SNCF, on n'a quasiment plus d'embauches et de plus en plus de postes qui sont supprimés. On a de moins d'entrants, de moins en moins de cotisants. Notre système de retraites est menacé à cause du gouvernement ». Mais il n’est pas sûr que cette explication, à la vitesse où tout cela se passe, soit entendue : il restera que ces gens-là, Monsieur, coûtent cher au pays. Pourtant, on ne peut déclarer sans cesse que chacun paye pour ceux qui sont en activité et non pas pour sa propre retraite (argumentation vicieuse, je dirais « comptable », car sur le fond chacun a bien payé sa retraite), et reprocher à des retraités de n’avoir plus les actifs suffisants pour abonder leurs pensions (d’autant plus que si les actifs ne sont plus là ce n’est en rien la faute des retraités de ces régimes spéciaux). Le sujet de France 2 insiste bien sur le fait que les conducteurs partent à 52 ans (alors que si je ne me trompe, c’est ce qui est prévu dans les textes, mais ils partent bien plus tard désormais faute d’avoir le nombre d’années de cotisations suffisantes).

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J’ajoute que France 2 s’est bien gardée, en si peu de temps, de préciser que ce qui avait déclenché ce court reportage c’est la déclaration de Gérald Darmanin le matin même dans le JDD pro-Macron : l’État verse chaque année 8 milliards d’euros pour l’ensemble des régimes spéciaux (« 49000 salariés à la RATP cotisent pour 42000 retraités »). Ils sont vraiment tous sans pudeur.

Comme Bruno Le Maire ne voulait pas être en reste, ce lundi à 8 h sur France Inter, il a vanté la réforme, et prétendu que les femmes y gagneraient (alors qu’une tribune récente dans Le Monde  a démontré le contraire). Une famille de trois enfants va y perdre ? Il répond : « je ne souhaite pas qu’elle y perde, on va regarder ». Il a redit le mérite d’une réforme qui prévoit que chacun touchera la même pension pour un euro cotisé, montrant en contrepoint qu’actuellement en dessous de 150 heures travaillées on ne dégage rien pour sa retraite, tout en ayant cotisé (mais, peut-être parce qu’il ne connait pas bien le sujet, il oublie d’indiquer qu’un mois de travail dégage l’équivalent d’un trimestre de durée de cotisation ; il oublie aussi de dire que de 25 meilleures années on passe à 42 ou 43 années de référence, dont forcément plusieurs moins bonnes que les dernières). Il a enfin lâché que ceux qui sont entrés avec un régime spécial le garderont jusqu’au bout, ce qui est fait pour rassurer, un peu, mais est un aveu que la réforme sera perdante (y compris d’ailleurs pour ceux qui ne relèvent pas d’un régime spécial). Franchement, que ce soit Jean-Pierre Delevoye ou Bruno Le Maire, on ne sent pas chez eux une très grande conviction. Ils palabrent, se gargarisent de « justice sociale », d’ « égalité », d’ « uniformité », mais sont loin d’être convaincants, alors même que leur politique en général n’est nullement fondée sur ces valeurs.

. journal de France 2 hier soir : ici.

Gâchis

C’est sûr qu’une réforme de fond, qui aurait accru l’égalité et la justice, était difficile à faire. Mais c’est un véritable gâchis d’avoir lancé cette réforme dans le but principal de réduire les dépenses sociales (quitte à prétendre, contre toute vraisemblance, que l’objectif est bien l’égalité). Cela renverra aux calendes grecques la mise en œuvre d’une vraie bonne réforme.

. Sondage. Les Français veulent une réforme des retraites mais ne font pas confiance au gouvernement, le 1er décembre dans Ouest-France.

Pensions de retraite : « des aides sociales »

Certains éditorialistes, "experts" et journalistes ne sont même pas concernés par les retraites par répartition : ils ont de tels revenus que leurs retraites seront assurés par des assurances privées. C’est ce qui fait, par exemple, que Yves Calvi a un jour qualifié les pensions de retraites « d’aides sociales ».

La « clause du grand-père »

La clause du grand-père, à l’origine, désignait, dans certains États américains après la fin de la guerre de Sécession, les anciens esclaves qui avaient droit de vote, car leur grand-père l’avaient obtenu avant l’abolition de l’esclavage. Les autres n’étaient plus esclaves mais n’avaient pas droit de vote !

C’est Emmanuel Macron qui a ressorti la formule pour envisager un report de la mise en œuvre de la réforme "systémique" des retraites, de sorte qu’elle s’applique aux seuls salariés embauchés APRÈS la mise en œuvre de la loi (1). Cette piste serait apparemment abandonnée mais des délais pourraient être accordés pour certains régimes.

Le fait même de l’envisager est d’abord la preuve flagrante que le nouveau système (à points) sera moins avantageux. Par ailleurs, cette clause dit en quelque sorte : ne vous inquiétez pas, cette réforme ne vous concernera pas, mais seulement ceux qui arriveront après vous. Ceci dans l’espoir de faire taire les protestataires. Mais comment accepter que l’État se prête à un tel comportement immoral ? Comment défendre des valeurs citoyennes si un tel chantage injuste peut être fait impunément par les autorités publiques, par le pouvoir en place ? 

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(1) On a procédé ainsi avec France Télécoms et avec La Poste (où le statut particulier n’a plus été accordé aux nouveaux embauchés).

 Sur-présentéisme

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 Étonnant que la mutuelle Malakoff Mederic Humanis se penche sur un tel sujet mais pas très surprenant que les propagandistes du patronat (dont certains qui causent dans le poste) se gargarisent sans cesse de l’absentéisme sans jamais évoquer le sur-présentéisme. Ici

La nef des fous

Chronique documentée et percutante de Pascale Seys sur la RTBF à propos de "l’homo capitalisticus" [ici]. Hannah Arendt a écrit également sur la soumission des dominés, sans quoi le tyran n’aurait aucun pouvoir.

Vice-versa

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S’il fallait démontrer que le pouvoir macroniste est inféodé à la Finance (si sa volonté de casser le système français de protection sociale, en s’attaquant entre autres, à celui des retraites ne suffisait pas), les liens incestueux avec les banques seraient là pour le prouver. Pas seulement parce qu’on a un président qui est issu de la banque et qui a eu un fort soutien de ce secteur pour gagner le pouvoir, mais par les allers-retours banque-administration. La directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF) et de l’Association française des banques (AFB) décroche le poste de secrétaire générale des ministères économiques et financiers. Habituée, comme tant d’autres, au pantouflage et vice-versa, elle avait été une des patronnes du Crédit Agricole avant d’être au cabinet de Fillon, jadis longtemps au Trésor et conseillère d’un ministre de Jospin.

Sa prédécesseure à la FBF venait du Trésor et son successeur par intérim vient des ministères et des institutions européennes, parcours si précieux pour le lobby bancaire. La Tribune croit pouvoir titrer : « le lobby bancaire perd sa directrice générale qui rejoint Bercy », alors même que ce lobby, avec cette nomination, gagne sur tous les plans. Certes, ce n’est pas nouveau : non seulement François Hollande avait fait venir un banquier au ministère des finances (Macron), mais il avait nommé président de la Banque de France, censée contrôler les banques, l’ancien PDG de la BNP !

 . Photo : Marie-Anne Barbat-Layani, désormais secrétaire générale des ministères de Le Maire et Darmanin.

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Des centaines d’enfants à la rue

Des associations sont inquiètes du fait que des centaines d'enfants sont à la rue à Paris. Le Monde s'en fait l'écho (ici).

J’atteste qu’à Berlin où j’étais il y a tout juste un mois je n’ai vu aucune scène telle que celles auxquelles on assiste à Paris : j’ai effectué 83 km à pied en 7 jours, beaucoup plus en bus, tram et métro. Jamais aucun adulte ni enfant assis dans la rue, ou sur des matelas. Je ne défends pas l’Allemagne : mais ceux qui ne jurent que par elle quand il s’agit de justifier des coupes claires dans les dépenses sociales devraient bien s’inspirer de ce qu’a fait ce pays dans l’accueil des réfugiés.

Le CAC 40 hilare !

Ces trois DG et PDG du CAC 40 ont des raisons de s’éclater (pub ces jours-ci dans la presse) : le grand patron de Sodexo a une fortune personnelle de plus de 5 milliards d’euros. Xavier Huillard a une rémunération de 5 millions d’euros par an et le bénéfice annuel de Vinci s’établit à 3 Md€. ArcelorMittal est une des plus grosses fortunes mondiales. Ont-ils vraiment besoin de nous convaincre qu’ils ne sont pas "sans-dents" ? 

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. Certaines de ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook.

Billet n° 508

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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