RSA: le mépris

Le maire de Cayeux-sur-Mer, dans la Somme, a proposé aux bénéficiaires de sa commune de travailler bénévolement trois demi-journées par semaine, en ramassant les détritus de la plage, en contrepartie de la perception du RSA. Et il a tenu à le faire savoir : du coup, les médias se sont précipités pour se faire l'écho d'une telle mesure, présentée comme pavée de bonnes intentions.

France 2 n'est pas en reste et diffuse un reportage sur le sujet lundi 2 mai. Un bénéficiaire du RSA, au chômage depuis trois ans, confie : "Chez nous, on s'embête et on est stressé, tandis que, là, on bouge, on est vivant". Une autre déclare : "Comme ça, les gens ne disent pas qu'on reste chez nous, qu'on ne fait rienOn se rend utile, on montre qu'on est courageux."

Le succès n'est pas au rendez-vous puisque seulement 26 sur 115 ont répondu à l'appel. Le maire, tout mielleux, explique que cela part d'une bonne intention : leur remettre le pied à l'étrier, tout en précisant que les plus assidus seront prioritaires pour d'éventuels emplois dans les entreprises locales, la mairie, en effet, interviendra dans ce sens. Et manifestement, ceux qui ont joué le jeu, espèrent qu'il en sera ainsi.

Le maire divers droite vendant son action comme le nec plus ultra [capture d'écran France 2] Le maire divers droite vendant son action comme le nec plus ultra [capture d'écran France 2]

On sait qu'en février, le président du Conseil départemental du Haut-Rhin, Éric Strautmann, voulait conditionner l'attribution du RSA à des heures de bénévolat. Projet en stand by, car cet élu Les Républicains avait oublié que la loi sur le RSA, votée fin 2008 sous Nicolas Sarkozy, ne permet pas de bricoler ce genre de dispositif.

Au risque de devoir se répéter, ce qui est puant dans cette opération de communication par la mairie de Cayeux-sur-Mer, ce n'est pas le fait que l'on fasse ramasser des ordures à des gens qui bénéficient de la solidarité nationale, soit à peine plus de 400 € par mois pour vivre (quoi-que). Non, c'est le fait qu'il s'agit de pure propagande. Le RSA (et le RMI avant lui) prévoit qu'un contrat est passé avec tout citoyen percevant ce minima social, dans lequel il s'engage sur une activité : formation, création d'entreprise, emploi aidé, recherche d'emploi, soins, démarches en vue de la perception d'une AAH (allocation d'adulte handicapé). Certes, le contexte du marché du travail aujourd'hui rend particulièrement difficile la mise en place de ces actions de "solidarité active" : il n'empêche que des centaines de milliers d'engagements ont lieu, sans que les médias ne déboulent pour les couvrir. Car ce qui intéresse une droite décomplexée c'est le caractère autoritaire des mesures mises en place, et la plupart des médias, dans l'air du temps, suivent : "c'est pas mal Coco ce genre d'initiative originale".

Le nec plus ultra-libéral

Si le maire de Cayeux-sur-Mer prétend qu'il n'impose rien (rappelons que la compétence en matière de RSA ne relève pas des communes mais des conseils départementaux), tout en faisant un chantage odieux à l'emploi pour obtenir gain de cause, il paraît évident que l'objectif à terme est l'obligation : c'est en effet ce qui marche auprès de l'opinion publique dont une partie rumine sa hargne à l'égard de ces "glandeurs qui foutent rien pendant que nous on travaille". Sachant que des propagandistes s'emploient à distiller en permanence le soupçon  : tel Bruno Le Maire appelant tout récemment à ce que l'on puisse contrôler les comptes des bénéficiaires du RSA avant de leur verser l'allocation. Il fait son effet de manche devant des assemblées de fidèles, devant les caméras (puis, en aparté, il confie qu'il s'agit seulement dans certains cas de demander des relevés bancaires, ce qui se fait depuis belle lurette, sans attendre les idées lumineuses de l'ancien ministre de Sarkozy). Tel élu LR déclare (Le Monde du 29 avril) que "le RSA est un minima social qui s’applique à une situation d’urgence. Or, quand on a 12 000 euros sur son compte en banque, on n’est pas dans l’urgence". Ben c'est ben vrai, ça, Mame Michu ! Et allez, n'hésitez pas, suggérez que les gens au RSA ont des fortunes sur leur compte en banque. Suggérez, suggérez, il en restera toujours quelque chose.

Il en reste d'ailleurs quelque chose : dans tous les milieux, y compris à gauche, si ce n'est à l'extrême-gauche, on est plus sensible au risque d'abus, à ces palinodies sur l'assistanat, qu'au fait que la fraude au RSA est relativement faible comparée à celle des employeurs (fraude aux cotisations) et à la fraude et à l'évasion fiscales. Méfions-nous de ceux qui crient "au loup !". Rappelons que l'auteur d'un rapport parlementaire au Karcher contre les fraudeurs aux prestations sociales (2011), Dominique Tian, député UMP, était épinglé par Mediapart en 2014 pour avoir dissimulé un compte en Suisse d'environ 1,5 millions d'euros (1).

Par ailleurs, on a beau rappeler que le nombre de bénéficiaires potentiels du RSA, si tous en faisaient la demande, devrait être 1/3 supérieur au nombre actuel (soit une économie pour les pouvoirs publics de plus de 5 milliards d'euros, somme considérable), cela ne sert à rien : les quelques cas d'abus suffisent pour entacher l'ensemble des bénéficiaires, qui, même si le montant du RSA est faible, seraient dans une misère noire s'il n'existait pas.

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(1) Dans son rapport de 2011, Dominique Tian est contraint, tout de même, compulsant diverses études (dont une de la Cour des comptes), de concéder que la fraude seule aux prestations sociales n'est "que" de 1 % (même si dans la communication, lui, comme d'autres, s'ingénie à tout amalgamer, confondant dans un seul chiffre l'ensemble des fraudes). Il se trouve qu'au début des années 90, j'ai été interrogé par La Gazette des communes, des Départements et des Régions, qui voulait connaître le nombre de fraudeurs au RMI. Chargé en tant que chef d'un service social de présenter chaque mois des contrats d'insertion au sein d'une commission, devant sous-préfet et vice-président du Conseil général, je répondis, à vue de nez, sans moyen scientifique de viser juste, alors qu'aucun chiffre n'avait jamais été publié, mais m'appuyant sur des impressions partagées par les professionnels sociaux de terrain : "1 %". C'est le chiffre que publia alors La Gazette… et la Cour des comptes, mais en 2010, soit 20 ans plus tard.

Vive l'assistanat !

. Le pouvoir en place a tenu des propos justes sur l'assistance lors de la Conférence de lutte contre la pauvreté en décembre 2012. Voir l'écho que j'ai donné à cette prise de position respectable (En finir avec le discours contre les pauvres). Récemment, lors de "Hé oh la gauche", Marisol Touraine, qui continue sans doute à partager la position qu'elle avait eue alors, a tenu à dire tout de même que le gouvernement "est contre l'assistanat". Elle voulait ainsi se défendre d'une accusation sans cesse faite par la droite et l'extrême-droite, au lieu de les renvoyer dans les cordes. Certains présidents d'associations caritatives procèdent de la même manière, se justifiant de ne pas faire d'assistanat. Pour ma part, comme je l'ai déjà fait en signant dans le Monde du 8 juin 2011 un article titré : Vive l'assistanat ! , je préfère opposer ce slogan à  ceux qui ne cessent d'afficher leur mépris à l'encontre des condamnés à l'assistance. D'autant plus que la misère est provoquée par les politiques économiques qu'ils promeuvent.

. Voir articles récents sur mon blog :

- Rapport Sirugue : pas d'augmentation des minima sociaux

- RSA : recul sur le bénévolat obligatoire

. Et en page Idées du Monde : RSA : non au bénévolat obligatoire

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"La prime d'activité, rattrapée par la logique du RSA"

Trois chercheurs, spécialistes, entre autres, des minima sociaux et du RSA, Bernard Gomel, Dominique Méda et Évelyne Serverin, publient une étude au sein du Centre d'études de l'emploi : ils analysent les caractéristiques de la nouvelle prime d'activité, remplaçant la prime pour l'emploi (PPE) et le RSA activité. Ils constatent que, finalement, au lieu de maintenir l'intérêt de la PPE (crédit d'impôt pour soutenir les bas salaires) cette prime d'activité conserve les inconvénients du RSA activité (peu demandé pour ces raisons) : prise en compte des revenus du foyer (et non pas de chaque membre du couple), droit quérable (c'est-à-dire qu'il faut la demander), conditions qui lui confèrent une caractère d'assistance (excepté une disposition marginale, le bonus individuel, sur lequel le gouvernement a fortement communiqué). 4 pages d'accès très facile : ici.

Revenu d'existence, de base, à vie…

Le thème du revenu d'existence, du revenu de base, du revenu universel, du salaire à vie, a le vent en poupe en ce moment. Un revenu de base est expérimenté en Suède, en Finlande, au Pays-Bas, au Canada, dans l'état d'Alaska, bientôt peut-être en Suisse (référendum sur le sujet prévu le 5 juin prochain). Une étude de faisabilité est en cours en Aquitaine. Les notions sont parfois mêlées, alors qu'elles ne recouvrent pas les mêmes choses (voir le billet de Djules sur son blog de Mediapart : Revenu d'existence vs salaire à vie). Les libéraux sont capables de se saisir de l'affaire.

Le 15 mars, sur TF1, on avait déjà eu droit au démagogue Dupont-Aignan annonçant, s'il est élu Président de la République, une augmentation de tous les salaires nets de 10 % "en économisant sur les dépenses d'assistanat et en luttant contre la fraude fiscale" et en bottant "les fesses aux faignants" (voir Les démagogues volent en escadrille).

Plus récemment, sur France Inter, le 20 avril, dans l'émission Le Téléphone sonne, Jean-Marc Daniel, économiste ultra-libéral sévissant sur de nombreux plateaux radio ou télé, défendait l'idée d'un revenu universel. Et de donner cet exemple : les "640 milliards d'euros" de dépenses sociales pourraient être répartis entre chaque citoyen, cela assurerait 800 € par mois à chacun. Pour le reste, il suffirait de prendre des assurances privées. Ce genre de proposition n'est pas une opinion : c'est l'expression sans vergogne d'un véritable danger public. Sûr qu'il a dû se pavaner dans les dîners en ville en se vantant de l'avoir dit à la radio. Or ces 640 Mds ce sont essentiellement les retraites et les dépenses de santé (même s'il laisse croire qu'il ne s'agit que de dépenses d'aides sociales, d'assistance, donc "distribuables"). C'est le propos d'un mercenaire en service commandé, déblatérant sur la casse du système de protection sociale. Au profit du monde de la finance qui mène bataille depuis longtemps pour parvenir à ses fins et privatiser le secteur. Ces quelques propos devraient suffire, à eux seuls, à faire descendre dans la rue des millions de démocrates et républicains soucieux de défendre le principe de solidarité que ces "experts" cyniques ne cessent de discréditer.

Évidemment cela n'épuise pas le sujet, mais signifie qu'il faut être vigilant face aux prédateurs toujours capables de recycler les bonnes idées à leur profit.

Pour plus d'info sur le revenu de base, voir le site du Mouvement Français pour un Revenu de Base : http://revenudebase.info/

Déjà signalé : Espace de travail : le revenu de base se frotte au réel, émission de Mediapart, animée par Mathilde Goanec, avec Martine Alcorta, conseillère régionale EELV, qui démarre une expérimentation en Aquitaine, Limousin, Centre, et Julien Dourgnon, économiste, défenseur du revenu de base : ici.

Voir également le dossier copieux (historique et diverses formules) de Mona Chollet dans le Monde diplomatique de mai 2013, accessible ici : Imaginer un revenu garanti pour tous.

Et la vidéo Le Salaire à vie qui évoque, entre autres, les idées de Bernard Friot, économiste hétérodoxe (c'est-à-dire qu'il n'a rien à voir avec François Lenglet). "Déconnecter le salaire et l'emploi". Il n'y a pas de plein-emploi dans le capitalisme et il n'y aura plus assez de travail, il faut donc le partager.

 

© Usul2000

. C'est aussi au partage du travail que s'attaque ce mois-ci (n° de mai 2016) Alternatives économiques : Pourquoi il faut réduire le temps de travail. Un dossier particulièrement fourni et l'engagement de 150 personnes à remettre cette question au cœur du débat public. On note justement la présence de Dominique Méda, Denis Clerc, Nicolas Duvoux (sociologue travaillant sur les questions de solidarité), la philosophe Cynthia Fleury, Barbara Romagnan, des "économistes atterrés", etc.. A lire absolument. C'est autre chose que les petites manœuvres d'un maire sur les plages de la Somme.

 

alternatives-economiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Billet n° 257

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