RSA : recul sur le bénévolat obligatoire

Le Président du Haut-Rhin semble reculer sur le "bénévolat obligatoire". Les idéologues de l'anti-assistanat ont du mal à dissimuler le fait qu'ils instrumentalisent l'exclusion à des fins politiques.

Le président LR du département du Haut-Rhin, se déplaçant auprès d'une association d'insertion, a précisé samedi dernier son intention quant à l'obligation faite à un bénéficiaire du RSA de fournir 7 heures d'activité par semaine. Il a reconnu que "bénévolat obligatoire" était un oxymore mais qu'il n'avait pas trouvé mieux. Généreux, il a concédé que le bénéficiaire pourrait "choisir"  son activité, son association.

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A-t-il été sensible aux réactions que sa décision a provoquées ? En tout cas, il semble rétropédaler. Du coup, il s'est embourbé en disant que finalement les personnes pourraient s'engager, pendant 7 heures, à jouer dans un club de foot ou à chanter dans une chorale. Allez, la liste est ouverte : faire du point de croix, fabriquer des émaux entre RSA désœuvrés, participer à des concours de pêche à la ligne. Pour finir par dire, dans ce qui semble bien être un  aveu : "on n'aura pas les moyens humains pour fliquer tous les bénéficiaires du RSA et ce n'est absolument pas l'objectif". Là on passe de l'oxymore à la litote, si ce n'est au démenti qui vaut confirmation.

Plusieurs observateurs ont suggéré que l'allocation du RSA soit recentralisée (versée par l'État sur son budget, elle avait basculé sur les Départements en 2004). Ce fut le cas de quelques présidents de conseils départementaux, dont Mathieu Klein (Meurthe-et-Moselle) et des chercheurs (comme Nicolas Duvoux, sociologue). En effet, les finances des Départements sont étranglées par une hausse des dépenses liées à l'allocation RSA socle, sans que l'État ne complète ses dotations. Manuel Valls, premier ministre, a reconnu le 25 février qu'il n'excluait pas de reconfier à l'État l'attribution de l'allocation. L'Assemblée des Départements de France  s'est prononcée ce mardi 1er mars, par la voix de son président (LR) Dominique Bussereau sur le financement du RSA intégralement par l'État, la gestion du RSA et l'insertion restant à la charge des Départements.

 Alors Éric Strautmann, qui n'est pas à une incohérence près, déclare que s'il y a recentralisation de l'allocation, "notre délibération devient caduque". En réalité, la responsabilité du Département en matière d'insertion reste totale : donc ce recul en rase campagne semble plus être le signe que cette décision dictée par le parti de M. Sarkozy, était mal préparée localement et certainement impossible à réaliser.

[Photo YF] [Photo YF]

Il importe de revenir sur cette question de l'"activité" chez une personne percevant le RSA. En effet, il est à craindre que l'opinion publique, qui n'approche cette question qu'à distance, ne perçoive pas les enjeux, ne voit que du bon sens dans cette proposition et ne comprenne pas les critiques qui lui sont adressées.  Les Républicains auraient le souci de fournir une activité à des personnes isolées, sans emploi, ayant perdu les rythmes de vie : afin de "reprendre des horaires réguliers" , disait Christian Jacob sur France Inter le 29 février.

Sauf que cette question a été tranchée dès le début du RMI en 1988 (sous Michel Rocard). Le principe d'une "contrepartie" à l'allocation avait été retenue. De nombreux élus de droite avaient la même conception que celle qui est affichée aujourd'hui : on ne va tout de même pas donner une aide financière, si minime soit-elle, à des gens qui resteront inactifs. Il faut exiger d'eux qu'ils paient de leur personne et s'engagent en faveur de la société. Il n'y avait là rien de nouveau : sous l'Ancien Régime, déjà, lors de crises frumentaires, le pouvoir royal attribuait aux communes des aides financières pour les pauvres oisifs qui, en échange, étaient contraints à des travaux divers (réfection des chemins ou des fortifications). Les édiles locaux avaient pour consigne de ne pas trop indemniser ces miséreux, afin de ne pas créer une concurrence avec les travaux agricoles.

Finalement, sous François Mitterrand, un consensus advint (puisque la loi fut votée à la quasi-unanimité de l'Assemblée) : le bénéficiaire du RMI devra élaborer un projet d'insertion, concrétisé par un contrat (le i de RMI). Cette disposition avait l'avantage de dire aux personnes sans ressources (car tel était le cas d'un demi-million de Français à l'époque, quatre fois plus nombreux aujourd'hui) que la société ne les oubliait pas et qu'elle se souciait de leur sort. Elle avait l'inconvénient d'arriver bien tardivement  (plusieurs pays d'Europe avaient déjà un revenu minimum) et au moment où le chômage grimpait tellement que l'insertion devenait une gageure. Alors on créa les CES (contrats emploi solidarité), à mi-temps, qui succédaient aux TUC de M. Fabius. Certains furent de bonne qualité, mais on a vu (j'ai vu) aussi telle people employer 5 CES pour entretenir son château (au grand dam du sous-préfet local qui ne pouvait rien, face aux consignes venues de Paris).

Cette insertion passait par une formation, une activité, des soins, un contrat aidé, une attente d'allocation d'handicapé… Et cet engagement était contractualisé dans un contrat d'insertion. Certes, l'ampleur du problème, le chômage, le manque de formations, rendaient difficile la réalisation de tels contrats. Par ailleurs, ce sont des élus de la trempe de M. Strautmann ou Jacob qui protestaient lorsque qu'une personne au RMI (ou RSA) s'engageaient dans des activités bénévoles auprès d'associations : "ma pôv' dame, comment vont-ils rechercher du travail s'ils sont occupés dans le caritatif ?", qu'ils disaient !

Trompe-l'oeil Le Puy-en-Velay [Photo YF] Trompe-l'oeil Le Puy-en-Velay [Photo YF]
Mais idéologie oblige, d'où le discours roboratif sur l'assistanat, afin de surfer ou alimenter la rancœur des petites classes moyennes. J'affirme que les idéologues de la droite extrême ou décomplexée, tel Laurent Wauquiez, n'ont strictement rien à faire de l'insertion pour tous ces gens qui ont été jetés sur le bord du chemin du fait de politiques économiques et financières dont ils portent la responsabilité : d'autant plus que si elles ont échoué pour une partie de la population, ces politiques ont réussi pour une caste qui depuis les années de crise s'engraisse plus que jamais. C'est bien la raison pour laquelle, comme Martin Hirsch le révéla sur France Inter le 1er octobre 2013, Laurent Wauquiez ne voulait surtout pas que les bénéficiaires du RSA s'inscrivent à l'ANPE, afin de ne pas gonfler les chiffres du chômage.

Ayant interpellé Laurent Wauquiez, sur ce blog, sur ses propos insultants sur "le cancer de l'assistanat", et alors que dans un premier temps il n'avait pas daigné répondre à une sollicitation de ma part, il a fini par m'écrire, tout doucereux, qu'il tenait à "mettre fin à l'illusion du tout gratuit qui tue notre modèle social". Reprenant les termes de la loi sur le RSA, il voulait réaffirmer "qu'il ne peut exister de droits sans devoirs". Cette formule "droits et devoirs" m'avait toujours paru ambiguë mais sous la plume de M. Wauquiez elle prenait son sens profond : une caste percluse de privilèges assénait aux plus pauvres qu'il n'était pas question qu'ils viennent réclamer, on leur donnerait un peu, mais avec parcimonie et bon escient. Et en contrepartie, ils devront se soumettre. Ainsi, seront rassurés par cette fermeté ceux qui croient gagner moins (en travaillant) que ceux qui "profitent" des aides sociales (en effet c'est ce que Wauquiez, Sarkozy, Bertrand et quelques autres n'ont cessé de colporter). Et puis avouons-le, il est vrai que chacun peut connaître un inactif qu'il considère comme un tir-au-flanc. Concrètement, tout individu ayant un emploi peu rémunéré voit, auprès de lui, moins le magnat "inactif" (dont la fortune progresse malgré, ou grâce, à la crise), que son voisin sans emploi qui semble s'être installé dans cette situation.

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En résumé : il ne s'agit pas de nier l'importance que recouvre une activité pour un chômeur, afin de l'aider à retrouver un emploi. Les discours, cherchant à expliquer cela, enfoncent des portes ouvertes. C'est ce que tous les acteurs engagés auprès des chômeurs, des bénéficiaires du RSA cherchent à faire. Mais pour y parvenir il faut dégager des moyens, des "postes", des activités, et mettre en place un accompagnement socio-professionnel digne de ce nom. Sinon, on est dans de l'occupationnel, et la mesure est alors purement idéologique, seulement destinée à dire aux braves gens qui se méfient des plus pauvres, qu'ils ne doivent pas s'inquiéter : on les contrôle. C'est faire diversion pour détourner la colère des travailleurs modestes ou pauvres. Cette instrumentalisation de l'exclusion est indigne : il est particulièrement choquant que des hommes politiques, en toute connaissance de cause, s'y soient livrés sans scrupules.

Dans un article paru sur le Monde (lemonde.fr) le 12 février, j'en appelais à une mobilisation des intervenants sociaux contre cette stigmatisation des bénéficiaires du RSA. Je concluais ainsi : "Qu’ils disent haut et fort qu’ils n’approuvent plus ces comportements politiques contraires à l’éthique du travail social, conforme, elle, aux valeurs de la République." Cet appel reste d'actualité, car la période de campagne électorale qui s'annonce va laisser libre cours à des discours plus que jamais démagogues. Et les assistés seront, comme toujours, dans le collimateur des batteurs d'estrade qui prennent un malin plaisir à les désigner à la vindicte publique, comme boucs émissaires des malheurs du temps.

Le Monde du 12 février :

. RSA : non au "bénévolat obligatoire", par Yves Faucoup

. Le financement du RSA ne peut reposer sur la fiscalité locale, par Mathieu Klein

. Il faut nationaliser le revenu de solidarité active, par Nicolas Duvoux

Mediapart :

. "Larbinat" : Labeur du pauvre : le conseil départemental du Haut-Rhin œuvre pour le larbinat, par Pessoa (premier billet mais texte magistral sur le sujet)

. RSA contre bénévolat… forcé, par François Schmitt10

. RSA contre bénévolat, par Gabrielle Teissier K

. C'est la pauvreté qu'il faut combattre, pas les pauvres, de Benlucas

 Actions positives :

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Plutôt que de se gargariser avec des déclarations à l'emporte-pièce pour stigmatiser des populations démunies, les politiques en charge des questions sociales feraient mieux de populariser à grande échelle et soutenir les actions positives menées sur le terrain, partout en France, souvent  dans une discrétion médiatique totale. Qu'elles émanent d'associations, de bénévoles, de professionnels du secteur privé ou fonctionnaires. On découvre ces mobilisations locales, en vrac : dans l'émission de Philippe Bertrand Carnets de campagne sur France Inter (tous les jours à 12h30) ; dans celle de Bruno Duvic Un jour en France sur la même chaine (10h) ; dans Le Journal des Acteurs Sociaux (le JAS), dans Les Actualités Sociales Hebdomadaires (ASH), dans Travail Social Actualités (TSA).

Théâtre-forum :

Le théâtre-forum est une pratique d'insertion qui met en scène les sans-voix et permet ainsi de mettre l'"usager", citoyen, au cœur de l'action sociale : en l'aidant à recouvrer l'estime de soi, en positivant sa révolte, en le situant comme acteur de son insertion. Méthode utilisée parfois par des travailleurs sociaux, avec le soutien de professionnels du théâtre, comme les animatrices de Théâtre Sans Frontière de Toulouse. Je présente cette action dans un long article paru dans la revue Empan, n°100 qui a pour  titre : Travail social : le moment de transmettre. "Transmettre ce n’est pas seulement instruire (donner des connaissances, former l’esprit et informer)… Transmettre c’est aussi éduquer (aider à développer des aptitudes, à s’inscrire dans une culture, à acquérir des usages)."  L'ouvrage regroupe de nombreux articles de psychiatres, thérapeutes, sociologues, formateurs, intervenants sociaux, libraire (Christian Thorel, Ombres blanches, Toulouse), écrivain (Marie Didier)… Contact avec Empan ici.

Prime d'activité :

J'ai plusieurs fois critiqué ici le RSA activité, considérant que présenté comme une mesure d'assistance il rebutait les ayants-droit, d'où le taux tellement élevé de non-recours (2/3 selon certains observateurs). Le gouvernement actuel a fondu l'ancien RSA activité et la PPE (prime pour l'emploi) en une prime d'activité pour les personnes qui gagnent moins de 1500 € par mois (ouverte aux 18-25 ans). Une enveloppe a été prévue d'un montant de 4 Mds€ : la prime à un tel succès que les autorités ne savent pas si l'abondement sera suffisant.

Le non-recours :

Le site The Conversation publie un article documenté sur Le non-recours aux aides sociales, l'envers invisible de la fraude sociale  (jusqu'alors, 5 milliards d'euros de RSA non versés chaque année à ceux qui pourraient pourtant y prétendre).

Plainte du FN :

Lors de la campagne des régionales, je me suis fait l'écho de manifestations contre des meetings du Front National. Ce qui m'a valu en janvier une plainte du candidat tête de liste dans le Gers, me reprochant d'avoir publié sur Facebook et sur mon blog de Mediapart des photos de ces manifestations ainsi que des gardes du corps de Louis Aliot, avec des mines patibulaires mais presque (l'un d'eux ayant une étrange veste sur laquelle j'ironisais). Cela m'a valu d'être auditionné par la police. Peu probable qu'il y ait des suites, le FN cherche à intimider pour qu'on le laisse tranquille quand il mène campagne. [ici]

Louis Aliot sur le marché, avec ses gardes du corps [Ph. YF] Louis Aliot sur le marché, avec ses gardes du corps [Ph. YF]

Pour une Fraternité réelle :

Mon précédent billet traitait de plusieurs affaires liées aux migrants, réfugiés (ici). Il citait, entre autre, la situation d'une famille du Gers (un couple ayant trois enfants en bas âge et nés en France, et ayant un emploi) menacée d'expulsion hors du territoire. Finalement, grâce à la mobilisation de RESF et d'un collectif mené par des parents d'élèves, mais aussi du député PS, président du Conseil départemental, ancien ministre, il avait été annoncé dans un premier temps que la famille avait obtenu ses papiers et que l'OQTF (obligation à quitter le territoire français) avait été levée. En réalité, on apprenait ce mardi 1er mars qu'il ne s'agissait pour le moment que d'une autorisation provisoire de séjour (3 mois), sans autorisation de travailler, le temps que les offres d'embauche soient examinées par la Préfecture. Tout n'est donc pas gagné. Le Cercle du silence, qui a lieu tous les premiers mardis du mois à Auch sur la place de la Libération, s'est tenu ce soir afin d'exprimer une nouvelle fois la volonté des citoyens solidaires que ces situations dramatiques soient réglées au plus vite.

Trois posts sur Facebook : 1, 2 et 3.

 

[Photo YF] [Photo YF]

 

Plan Marshall en Haute-Garonne pour les sans-abri

L'action des travailleur sociaux, que j'avais présentée dans un article du blog (ici) a payé : l'État a débloqué des fonds pour l'hébergement d'urgence (825 000 euros). Voir article de France 3-régions (ici).

 

Oscar et César : questions sociales

Si mon blog n'est pas un recueil de critiques de cinéma, les Césars et les Oscars ont primé plusieurs films que j'avais présentés ici compte tenu de thématiques ayant lien avec les questions sociales :

La Tête haute, La Loi du marché, The Big Short et Spotlight , Le Fils de Saul… et aussi Fatima (billet Facebook).

 

Billet n° 249

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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Tweeter : @YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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