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Billet de blog 6 janv. 2020

Liberté de la presse: on ferme!

Le Newseum, musée du journalisme à Washington, a fermé ses portes le 31 décembre. Pour des raisons financières, mais aussi par défiance grandissante envers les médias, sous les coups de boutoirs de Trump. Visite, avant fermeture, de ce musée consacré à la liberté de la presse et à un certain fétichisme consistant à « objectiver » l’information.

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Sur la façade du Newseum : une manifestante interpellée à Bâton Rouge, le 9 juillet 2016, par la police locale accusée de militarisation, photo de Jonathan Bachman [Reuters] devenue symbole des Black Lives Matter [Photo YF]

Le Newseum (contraction de News et Museum) est installé depuis 2008 près du National Mall à Washington, sur la Pennsylviana avenue, entre Capitole et Maison Blanche. Il était auparavant en Virginie mais l’association qui le gérait, Freedom Forum, l’avait installé à proximité de ce site prestigieux. Sur l’immense esplanade du National Mall, on trouve de nombreux musées : le Musée national d’histoire américaine, le National Gallery of Art, le musée national des Indiens d’Amérique, le musée de l’air et de l’espace, et le musée  national de l’histoire et de la culture afro-américaines, magnifique.

Le Newseum, façade [Ph. YF]

Sur la façade de l’immeuble de sept étages qui abrite le Newseum, une plaque de marbre affiche le premier amendement du Bill of Rights de 1791, texte fondateur du pays : « Le Congrès n'adoptera aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ou à l'interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d'expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d'adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. » Deux ans après que la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 ait institué la liberté comme le premier droit qu’elle déclinait dans son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. »

[Ph. YF]

Le musée offre de nombreux documents ou objets défendant ou exprimant la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit à l’information et la fonction de journaliste, à travers des films, des photos, des séminaires et des cours dispensés sur place pour des étudiants en journalisme.

[Ph. YF]

Il met l’accent sur des événements importants de l’histoire des États-Unis : la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Vietnam, le 11-septembre, le Mur de Berlin, les enquêtes du FBI, mais aussi, étrangement, des banalités comme les photos de tous les présidents américains avec leur chien ! En lien avec l’Université du  Dakota du sud, un prix était décerné chaque année à une personnalité leader dans le domaine des médias.

Même Edward Snowden était à l'honneur ! [Ph. YF]

Umberto Eco a décrit dans un petit livre merveilleux, La Guerre du faux, comment les Américains éprouvent le besoin de chosifier des réalités artistiques, comme des tableaux (de Rembrandt par exemple) reproduits en relief. Lors de ma visite du Newseum, une exposition montrait plusieurs photos impressionnantes et célèbres de la guerre du Vietnam (lors des combats de Hué) et une sorte de maquette reproduisait chaque photo dans un semi-relief. Une façon de tenter d’esthétiser une image terrible, déjà retenue non par son caractère horrible mais par sa qualité de composition sinon une certaine beauté. Démarche qui m’a paru alors dérisoire, et inutile.

[Ph. YF]

Dans le même ordre d’idée, le Newseum se vantait d’être le seul lieu au monde à posséder des éléments du Mur de Berlin, en dehors de Berlin.

[Ph. YF]

Son moment de gloire a été d’exposer l’antenne de la Tour Nord du World Trade Center, sauvée des décombres. Au-dessus du hall principal, un satellite de communication et un vrai hélicoptère comme ceux qui survolent sans cesse New York, parfois avec des reporters à l’intérieur (même le MoMa a un petit hélicoptère suspendu dans une salle).

[Ph. YF]
[Ph. YF]
[Ph. YF]
La photo de gauche est un instantané pris lors de l'attaque en voiture par un néo-nazi contre une manifestation anti-raciste à Charlottsville, en Virginie, en 2017 [Ph. YF]

Plus intéressants m’ont semblé être la présentation de centaines de photos des Prix Pulitzer depuis 1942, l'affichage de panneaux numériques portant sur la liberté d’informer, l'exposition de collections de Unes des journaux du monde entier (accessibles toujours sur le site) et ainsi que le Mémorial des Journalistes tués dans l’exercice de leur métier (on y reconnaît, entre autres, Wolinski et Anna Politovskaïa).

« Les personnes devraient être autorisées à enregistrer ou à photographier les activités de la police en public tant qu’elles n’interfèrent pas avec ce que fait la police ». 88 % des Américains sont d’accord [Ph. YF]
70 % des citoyens américains ne pensent pas que les médias d’information tentent de rapporter les nouvelles sans parti pris, ce dernier taux (de 2015) étant le plus élevé depuis le début de cette enquête en 1977. Le gouvernement devrait-il être autorisé à espionner secrètement des messages privés et des appels téléphoniques afin d'attraper des terroristes ? 54 % des Américains disent Non [Ph. YF]
[Ph. YF]
Unes des journaux des 50 Etats américains affichées chaque jour [Ph. YF]

Le Newseum n’échappait pas à la nécessité de rentabilité. Émanant d’une initiative privée, il devait équilibrer ses comptes, certains éléments exposés représentant un coût non négligeable. Au pays du capitalisme réfractaire à la gratuité « socialiste », les grands musées cités plus haut ont pourtant la caractéristique d’être tous non-payants. Ce qui n’était pas le cas du Newseum dont le prix du ticket d’entrée était fixé à 26 dollars. Lorsque je l’ai visité en septembre 2018, à la différence de certains autres musées, il n’y avait pas foule pour parcourir les expositions.

[Ph. YF]

Pour se financer, les dirigeants faisaient tourner une boutique, avec, comme partout, stylos, crayons, gommes et autres fanfreluches, comme des tee-shirts, dont un a été supprimé ayant défrayé la chronique : en effet, il plaisantait « Vous êtes très fake-news », terme cher à Donald Trump,

humour douteux qui n’a pas été compris. Compte tenu de la guerre ouverte que mène le Président républicain à l’encontre des médias, les accusant de mentir sans cesse, les traitant d’ « ennemis du peuple », certains ont pu voir dans la désaffection pour ce musée et finalement sa fermeture un effet Trump. Il est vrai que les prises de position de certaines expositions ne pouvaient que choquer les moins démocrates du pays. Si le tweeteur en chef n’a pas mis des bâtons dans les roues (aucune preuve), la fin de ce musée, qui a organisé une soixantaine d’expositions vues par 10 millions de visiteurs, est tout de même signe d’un affaiblissement de la presse d’investigations, prenant le risque de se confronter au pouvoir qu’affichait sa ligne éditoriale. En ce sens, sa disparition est plutôt une nouvelle inquiétante. En septembre, selon un sondage publié par l'institut Gallup, seulement 40% des Américains avaient une confiance "grande" ou "correcte" dans les journaux, la télévision ou la radio. Dans les années 1970, ils étaient plus de 70%.

Aucune solution de repli n’a été trouvée pour le moment, le bâtiment va être vendu à une Université locale, les collections (40000 articles imprimés, plus de 20000 tirages et négatifs, 22000 objets) vont être mises à l’abri, l’association Freedom Forum exposera quelques documents, mais sans avoir l’impact qu’avait ce Museum au cœur de la capitale américaine.

Site du Newseum : https://www.newseum.org/ [traduction en français]

© Reportage photos au Newseum : Yves Faucoup [septembre 2018]

Billet n° 515

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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