Meurtres conjugaux: en hausse ou en baisse?

Le nombre de morts violentes au sein d’un couple est régulièrement présenté à la hausse. À se demander s’il s’agit d’une amélioration du recensement de ces violences ou d’une hausse réelle, qui signifierait que toutes les actions menées ne servent à rien. Laurent Puech publie une étude, sur le site du sociologue Laurent Mucchielli, qui montre une autre réalité.

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Laurent Puech, assistant social de formation initiale, ancien président de l’ANAS (association nationale des assistants sociaux) a publié il y a un an une enquête sur le nombre d’enfants tués par leurs parents. Depuis des dizaines d’années, les chiffres invoqués étaient approximatifs, tirés volontairement vers le haut pour, sans doute, impressionner, en croyant que cela permettrrait davantage de convaincre l’opinion publique qu’il fallait absolument agir. Sauf que ces chiffres exagérés avaient un effet inverse : ils étaient la preuve que toutes les campagnes menées ne servaient à rien puisque deux enfants mourraient chaque jour sous les coups de leurs parents, soit 730 par an (en réalité, chiffre invoqué de 730 par an, permettant de dire, ah tiens quel hasard, deux enfants tués par jour).

Au terme d’une brillante démonstration, Laurent Puech concluait sur un chiffre bien moindre, toujours trop élevé, méritant bien sûr que l’on se mobilise contre. Mais cela avait pour mérite d’être plus près de la vérité, d’affirmer que tous les moyens ne sont pas bons pour défendre une bonne cause, et de cesser de déconsidérer le travail effectué par les professionnels sociaux de terrain. Très rapidement, les propos officiels et les médias se sont mis à tenir compte de cette étude et à parler de deux enfants tués, en moyenne,... par semaine.

Laurent Puech récidive : il s’attaque aux statistiques des violences conjugales. Là, il est en face d’un dossier quelque peu différent, car si pour les morts d’enfants les chiffres erronés avancés reposaient sur des extrapolations fort discutables, des enquêtes précises, menées depuis 2006 par la Délégation d’Aide aux Victimes (DAV), recensent les homicides au sein d’un couple. Il vient de publier son étude de 14 pages sur le site du sociologue Laurent Mucchielli.

Page Facebook de Nous Toutes où l'évolution du nombre de morts violentes dans les couples est annoncée régulièrement. Page Facebook de Nous Toutes où l'évolution du nombre de morts violentes dans les couples est annoncée régulièrement.
Chaque année, croyant sans doute bien faire pour entretenir la mobilisation, certains groupes féministes se plaignent de l’indifférence des médias, contre toute vraisemblance, et de l’aggravation de la situation, contre toute réalité statistique. Il suffit qu’au cours de deux mois le nombre d’homicides augmente de façon exceptionnelle pour affirmer que la tendance se dégrade (c’est ce qu’affirmait France Info le 12 février et France Inter ce jeudi 7 mars au matin). Alors même qu’il importe d’étudier le phénomène sur la durée.

Laurent Puech, déroulant un argumentaire limpide, constate, en se fondant sur les chiffres officiels, que la situation évolue plutôt favorablement. Pour les dernières statistiques connues, 2016 et 2017, le nombre de décès de femmes, victimes de leur conjoint, s’étabit à 109, pour chacune des deux années, chiffre le plus bas depuis 2006 (il se situait alors à 137, à 166 en 2007, à 148 en 2012, 115 en 2015). Il va de soi que ces chiffres restent préoccupants et qu’ils ne doivent en aucun cas conduire à baisser la garde sous prétexte que le chiffre serait en baisse. Laurent Puech dit clairement que la prise de conscience de l’importance de la violence conjugale est due au mouvement féministe. Ce sont les organisations de défense des droits des femmes qui ont incité les pouvoirs publics à lancer des campagnes d’informations et à mettre en place des dispositifs de soutien et de protection. Ce sont elles qui poursuivent la lutte aujourd’hui. Mais il considère que laisser entendre en permanence, en invoquant des statistiques fausses, que rien ne progresse et que tout ce qui est fait ne sert à rien est contre-productif, car cela décourage les professionnels et constitue un message (involontaire) transmis aux victimes leur disant « qu’il n’y a pas d’aide possible, seulement une impuissance publique ».

 Laurent Puech, dont l’étude sera certainement mal reçue par des militantes des droits des femmes qui redoutent les effets pervers d’une telle présentation, cite la secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, déclarant le 1er octobre dernier que « quelle que soit la politique publique menée, de droite ou de gauche, avec beaucoup d'argent ou peu d'argent, le chiffre reste le même. C'est une régularité glaçante ». Le lien fait en introduction avec la question de l’enfance n’est pas surfait : la façon d’aborder la maltraitance à enfant dans les médias, jouant sur l’émotion, sur des chiffres faux, sur le reproche fait au coût « énorme » de la dite protection rejoint les intérêts d’une caste qui s’emploie sans cesse à contester les dépenses sociales, reprochant au travail réalisé par des acteurs sociaux d’être inutile et trop dispendieux. Etre optimiste ce n’est pas minorer le problème : c’est tenter de repérer ce qui marche et de poursuivre plus que jamais la lutte contre toutes ces violences.

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. Laurent Puech évoque l’enquête menée en 2001 par l’Institut de démographie de l’Université de Paris I, l’Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (Enveff). Elle est présentée dans cet article de Maryse Jaspard et l’équipe de l’Enveff, Nommer et compter les violences envers les femmes : une première enquête nationale en France, publié par Population et Sociétés n°364, janvier 2001. Cette étude de référence, première du genre, a le mérite, nous dit Laurent Puech, d’avoir pris en compte les violences psychologiques, et pas seulement les violences physiques. C’est justement sur ce terrain que cette enquête a été critiquée : des chercheurs ont estimé que, dans la mesure où les violences psychologiques relevaient de variables difficilement évaluables, s’il était judicieux de les prendre en compte, il importait aussi de ne pas les confondre avec les violences physiques, comme le meurtre. Cette enquête montrait également que les violences conjugales n’étaient pas l’apanage des classes populaires, ce qui a manifestement dérangé certains commentateurs que le sociologue Eric Fassin a critiqués dans un texte intitulé L’enquête qui dérange.

. À l’objection selon laquelle il faudrait tenir compte des anciens conjoints, Laurent Puech fournit la précision suivante définissant les couples étudiés : « couples dits ʺofficielsʺ, à savoir les conjoints ou ex-conjoints [liés ou ayant été liés par le mariage civil], les partenaires de PACS ou ex-partenaires de PACS et les concubins ou ex-concubins ». Par ailleurs, les statistiques ont longtemps recensé les cas liés au grand âge et à la maladie (Alzheimer) : en 2008, 8 cas relevaient de l’euthanasie. Aujourd’hui, ce n’est plus précisé, mais, pour 2017, il est indiqué que 8 cas étaient classés « maladie/vieillesse de la victime » et 5 cas « maladie/vieillesse des deux ».

 . Lien avec l'étude de Laurent Puech : accès direct au texte, Morts violentes au sein du couple depuis 2016 ; accès à la page du site de Laurent Mucchielli qui annonce l'étude, en en fournissant le lien : ici.

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 . L'étude de Laurent Puech, Deux enfants tués chaque jour ? Comment un chiffre jamais démontré est devenu une référence, est parue sur le site de Laurent Mucchielli Délinquance, justice et autres questions de société, riche en documentation et en points de vue. Laurent Puech évalue à 57 le nombre d’enfants tués dans leur famille chaque année. Pour ma part, sans réaliser une étude aussi approfondie, j’avais évalué, dans un billet sur Social en question en octobre 2014, à 70 le nombre d’enfants tués, bien loin des plus de 700 si souvent invoqués, y compris par le ministère. Je précisais : « c’est bien sûr 70 de trop. Je n’ai pas besoin d’afficher un chiffre, non prouvé, dix fois supérieur pour m’en préoccuper ». En janvier 2018, l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE), s’appuyant sur des statistiques officielles, donnait le chiffre de 67 enfants tués dans le cadre intra-familial pour l’année 2016 (Chiffres clés en protection de l’enfance, page 6).

. J’ai présenté l’étude de Laurent Puech sur ce blog il y a tout juste un an : Nombre d’enfants tués par leurs parents.

Égalité hommes-femmes :

A la veille du 8 mars, je suis particulièrement étonné de la constante du débat public qui régulièrement pose le problème de l’accès des femmes à des emplois masculins (comme encore le 6 mars dans l’émission Le téléphone sonne sur France Inter à propos du secteur du numérique). J’ai déjà traité de ce sujet sur ce blog : s’il y a à mener encore la lutte pour que les femmes, outre l’égalité des salaires, accèdent à des emplois et des postes longtemps réservés aux hommes, je crois fondamentalement que tant que les hommes n’accepteront pas d’occuper des emplois dits féminins, l’évolution ne sera pas satisfaisante. Un commentaire m’a objecté un jour que la priorité n’était certainement pas de permettre aux hommes d’occuper de nouveaux emplois, comme si là était l’enjeu. Ma remarque n’est sans doute pas étrangère au fait qu’à 18 ans j’ai décidé d’engager une formation d’assistant social, parce que fortement intéressé par la "question sociale", considérant qu’il n’y avait aucune honte à vouloir exercer un métier considéré comme féminin (j’étais le seul garçon dans ma promotion). 

. Femmes : un tabou de la parité

. Pour que les hommes accèdent aux métiers de femmes

 

 Billet n° 453

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