Nombre d'enfants tués par leurs parents

Depuis des années, un chiffre court dans les médias selon lequel deux enfants seraient tués chaque jour par leurs parents. Laurent Puech, animateur d'un site de référence sur le secret professionnel, publie sur le blog de Laurent Mucchielli une longue étude qui démontre que ce chiffre est exagéré, destiné à sensibiliser l'opinion, mais avec des effets pervers. Interview.

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La plupart de ceux qui invoquent ce chiffre (2 enfants tués chaque jour) ignorent d'où il vient. Quelle étude est parvenue à une telle évaluation ? Certains vont même jusqu'à dire qu'il y a 730 enfants tués : tiens ! cela fait juste deux par jour. Et une multitude d'instances le reprennent sans barguigner, comme la Haute Autorité de Santé, des rapports parlementaires du Sénat ou de l'Assemblée Nationale, la Fondation de France et des politiques comme Marine Le Pen ou Christiane Taubira.

Laurent Puech, ancien président de l'Association nationale des assistants sociaux (Anas), formateur et animateur d'un site particulièrement bien fait et opérationnel sur le secret professionnel (www.SecretPro.fr), s'est attelé à la tâche qui consistait à repérer les origines de ce chiffrage, en étudiant, dans une démarche fastidieuse, tous les documents existants. Il admet que le chiffre officiel est vraisemblablement sous-évalué et qu'il n'est pas anormal de creuser le sujet. Mais ce qu'il conteste c'est l'exagération de l'extrapolation à partir de données étudiées restreintes.

Interview de Laurent Puech :

YF : Quelles sont les raisons qui t'ont conduit à t'atteler à une telle tâche ? Quelles difficultés as-tu rencontrées ?

LP : J'avais, comme toi, déjà dénoncé le manque de fondement de ce chiffre que je voyais énoncé partout : "deux enfants meurent chaque jour sous les coups de leurs parents". Je l'avais fait quand j'étais en responsabilité à l'ANAS, et encore en 2013 dans TSA mensuel, ou auprès de journalistes préparant un sujet sur la protection de l'enfance. Sans aucun écho. Ainsi, lorsque j'ai vu repris sans aucune réserve ce chiffre incroyable sur des sites du travail social, je me suis dit que dénoncer n'avait pas d'impact et qu'il fallait aller plus loin : démontrer le caractère faux de cette affirmation. La seule difficulté a été de prendre du temps, beaucoup de temps, pour analyser les sources, rechercher des informations. J'ai donc mené ce travail sur plus d'une année quand j'avais cet élément rare qu'est le temps.

Quel impact avait, à ton avis, cette exagération dans les pratiques de la Protection de l'enfance ?

[Photo YF] [Photo YF]
Je pense qu'elle fait partie des éléments qui, petit à petit, diffusent la crainte dans les pratiques professionnelles et les institutions de la protection de l'enfance. A penser seulement par le drame (et si on passe à côté ?), on tétanise la pensée et la prise de risque mesurée et nécessaire au travail avec les familles. On risque alors de générer des préjudices pour des enfants. Rappelons que l'immense majorité des situations familiales ne sont pas faites de drames tels que la mort d'un enfant. Ce chiffre dit aux professionnels et institutions : vous ne voyez pas assez, vous ne travaillez pas bien. Une réponse possible sera alors de se couvrir et d'ouvrir le parapluie, d'agir par excès. Et cela entretient une défiance de la société envers ses services de protection. Il y a de nombreux débats à mener pour améliorer encore la protection de l'enfance. Menons-les sur des bases solides. 

Quel effet ton étude pourrait-elle avoir sur les professionnels qui agissent dans ce secteur ?

Le premier effet que j'espère, c'est que les professionnels mesurent que leur histoire ne s'écrit pas seulement par l'histoire que d'autres racontent. Je développe dans mon dossier quelques-unes des raisons qui peuvent expliquer le silence des professionnels face à ce chiffre. Je pense qu'il est nécessaire pour eux de travailler à une parole qui s'affirme face au faux. A se taire, on laisse d'autres installer leur "vérité". Les organisations professionnelles sont un des maillons essentiel de cette parole. Certes, ce n'est pas simple de peser et d'être audible face à certaines machines à communication, qui savent séduire les médias par l'annonce permanente d'un scandale. Ce discours passe mieux, est plus vendeur. Mais le silence est la garantie que ce discours gagne, quand bien même il est faux. Si, quand ils entendent quelqu'un dire que deux enfants meurent chaque jour tués par leurs parents, que ce soit dans une réunion de travail ou dans un discours public, ils contredisent cette affirmation, ils combattront une idée fausse et réaffirmerons la valeur de leur travail.

Quelles réactions, hormis celle d'Anne Tursz qu'évoque TSA, prévois-tu ?

De nombreuses personnes qui ont lu mon travail ont eu des réactions très positives à son sujet. J'en ai reçu une, très intéressante car très violemment critique et provenant d'une personnalité. Une des idées qu'elle développe est proche de celle d'Anne Tursz. C'est l'idée que, en dénonçant ce chiffre faux, je ferais indirectement du mal aux enfants. C'est justement un des modes d'attaque que je décris dans mon travail. Finalement, à leur insu, ceux qui m'attaquent sur ce mode là illustrent ce que je dis dans mon dossier. Et ils montrent que face à une argumentation poussée et fondée, ils ne répondent pas avec des arguments de même nature, mais plutôt sur un versant affectif. Raison de plus pour continuer à parler et argumenter rationnellement ! 

L'île des Poupées, Mexique [site Toolito] L'île des Poupées, Mexique [site Toolito]

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Fake news

Comme l'indique Laurent Puech, cette exagération a pour effet de discréditer les services de protection de l'enfance, qui ne seraient pas en capacité d'empêcher un si grand nombre de morts par violence. Et ainsi à nier les progrès réels accomplis par le dispositif en vigueur, certes toujours améliorable : le coût annuel de la Protection de l'enfance est autour des 6 milliards d'euros, certains "gestionnaires", qui revendiquent sans cesse une baisse de la "dépense sociale", verraient bien ce budget à la baisse.  

Laurent Puech s'interroge sur ce sujet depuis longtemps : il cite une étude datant de 1990 qui avait contesté ce slogan de deux enfants tués chaque jour. Sa recherche, après avoir décortiquer les données existantes avec minutie, consiste à démontrer que ce chiffre est toujours sans fondement, et constitue un fake news. Il montre qu'il y a une telle préoccupation de l'opinion publique sur la maltraitance à enfants, que ceux qui surfent sur ce sujet ont intérêt à dramatiser pour être entendus, quitte à aligner des chiffres faux. Et des chiffres qui n'évoluent jamais depuis de nombreuses années.

C'est une étude de l'Inserm, en 2008, consacrée à la mort des nourrissons, qui aurait donné crédit à ce chiffre élevé. Anne Tursz, pédiatre, épidémiologiste, qui avait dirigé cette étude, en retint, pour son livre Les oubliés, enfants maltraités en France et par la France (le Seuil, 2010), les extrapolations les plus exagérées pour évaluer le nombre d'infanticides en France. Les chiffres officiels d'homicides de nourrissons, considérés comme imprécis, sont multipliés par 15 (en se fondant sur des suspicions concernant d'autres décès) : c'est ainsi qu'Anne Tursz arrive à partir de 17 homicides à en obtenir 255, et, pour l'ensemble des moins de 15 ans, aux chiffres de 600 à 700, soit deux par jour. Le titre même de cet ouvrage cherchait évidemment la provocation, sans rien démontrer sur une éventuelle maltraitance qui serait organisée par la France. Laurent Puech précise que le nombre d'homicides de  mineurs tourne autour de 57 cas par an (dont 43 provoqués par un membre de la famille), et même si l'on peut estimer que ce chiffre est sous-évalué, il "baisse significativement depuis 20 ans". 

[Leo Thal, Keystone Maxpp 2015 France Inter] [Leo Thal, Keystone Maxpp 2015 France Inter]
Je me souviens que lors de l'affaire de la petite Marina, tuée par ses parents (dans la Sarthe), Anne Tursz ne trouva rien de mieux que de publier un billet de blog… sur Mediapart qualifiant les professionnels sociaux et de santé, qui avaient eu à connaître ce drame, de "meurtriers par omission". Si les professionnels en question n'avaient pas été fortement incités à se taire par les institutions les employant, il y a fort à parier qu'ils auraient porté plainte en diffamation contre un propos si violent et si irresponsable. Lorsque l'année 2014 ne fut pas retenue comme "Grande cause nationale de l'enfance maltraitée", Anne Tursz, qui avait tant milité en faveur de cette célébration, auprès du Sénat et de Valérie Trierweiler, déconfite, publia un article sur HuffingtonPost, qui n'eut aucun écho, puis un dernier billet sur son blog sur Mediapart de quelques lignes dans lequel elle faisait part de son amertume, persuadée que "la maltraitance des enfants (…) n'intéresse plus grand monde". Selon le grand classique : je suis incomprise et seule à agir. Laurent Puech fait un sort à cette invocation permanente du "déni", du "tabou", de la "chape de plomb", de l'"omerta".

La revue Travail Social Actualités (TSA), rendant compte de l'étude de Laurent Puech, a interrogé Anne Tursz qui se retranche derrière les journalistes qui auraient extrapolé ses chiffres et se seraient accrochés à ce chiffre de deux enfants tués par jour, pour aussitôt estimer qu'il n'est pas déraisonnable si l'on tient compte des "néonaticides qui ont lieu à foison" et à "tous ces accidents d'enfants qui sont des homicides déguisés" ! Signalons qu'elle a déjà considéré les morts subites du nourrisson comme également le plus souvent des homicides cachés. Et, bien sûr, également les bébés secoués.

Puis elle accuse carrément Laurent Puech de fournir "un sentiment d'impunité à ceux qui se sentent propriétaires de leurs enfants et agissent dans l'intimité du cercle familial". Ainsi elle considère que cette contestation d'un chiffre, manifestement exagéré pour marquer les esprits, desservirait la cause. Alors que cette recherche de la vérité, au contraire, sert la protection de l'enfance maltraitée. Laurent Puech, s'appuyant sur Max Weber, oppose à ce sujet ceux qui ont une éthique de conviction (la dénonciation du scandale justifie l'invocation de chiffres faux et les accusations portées à l'encontre des professionnels de l'enfance) et ceux qui ont une éthique de responsabilité (faire évoluer la protection de l’enfance sur la base d’éléments évalués en resituant la complexité et la diversité des situations). Évidemment, la conviction n'empêche pas la responsabilité. Pour ma part, j'ai déjà écrit que je n'ai pas besoin de chiffres extravagants pour considérer que la mort d'un enfant sous les coups de ses parents est une tragédie et que notre société doit agir et réagir.

Mais la position d'Anne Tursz, qui rejoint celle de Maurice Berger, pédopsychiatre au CHU de Saint-Etienne, qui a répandu des accusations graves à l'encontre des professionnels chargés de la protection de l'enfance, les accusant de toujours privilégier les familles contre l'intérêt des enfants, s'explique peut-être par le fait qu'ayant reçu à l'hôpital, en pédiatrie, des enfants martyrisés, ils ne perçoivent cette question sociale qu'à travers le prisme de leur expérience. Qui évidemment est loin de recouvrir tout le spectre du sujet. Ce qui les conduit, au lieu d'élargir le champ, à rester dans leur tour d'ivoire, à chercher à asséner une parole d'"experts", et ainsi à renvoyer dans les cordes ceux qui sont sur le terrain à se coltiner la réalité diversifiée de l'enfance en risque de danger ou réellement en danger. Alors même que ces professionnels ont déjà fort à faire avec une opinion publique qui bien souvent se partage entre ceux qui leur reprochent de placer autoritairement trop facilement les enfants et ceux qui les accusent de ne rien faire et de fermer les yeux. Le débat public est hystérisé autour de ces deux oppositions : et au milieu, souvent en silence, quelque peu blasés, des acteurs sociaux agissent.

[Photo YF] [Photo YF]

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. L'étude de Laurent Puech, Deux enfants tués chaque jour ? Comment un chiffre jamais démontré est devenu une référence, est parue sur le blog de Laurent Mucchielli Délinquance, justice et autres questions de société, riche en documentation et en points de vue...

Cette recherche de Laurent Puech (93 pages) mériterait d'être publiée par un éditeur et d'être largement diffusée dans les milieux professionnels de la maltraitance et dans les centres de formation et universités.

. Infanticides : l'impact des chiffres, par Laetitia Darmon, TSA du 9 février.

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. J'ai consacré plusieurs articles à l'enfance maltraitée, dont certains sont cités dans l'étude de Laurent Puech :

Sur mon blog Social en question : Enfance maltraitée : le combat démagogique de la Première Dame, 21 juin 2013;  L'enfance manipulée, 18 décembre 2013 ; La question de l'enfance mal traitée par les médias, 14 janvier 2014 ;  La mort de la petite Marina : la culpabilité des parents ne suffit pas, 12 avril 2013 ;  Mort de Marina : l'exploitation de la tragédie, 4 octobre 2014 ;

Sur la revue Empan, dans son n° 97, 2015/1 (La mort dans les institutions) :  Enfants maltraités : les "sociaux" coupables (accessible sur Cairn).

Dans Le Monde Affaire Marina : qui est responsable ?, 27 juin 2012

 

 Billet n° 377

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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