Toulouse: vers une «émeute de la faim»?

A Toulouse, 1700 personnes au moins vivent dans des squats ou des bidonvilles, dans des conditions aggravées avec la crise du coronavirus. Des associations assurent le ravitaillement, mais la Préfecture n’autorise l’attribution de l’aide alimentaire qu’à 939 personnes. Certains redoutent des « émeutes de la faim ». Situation explosive.

[Ph. compte FB Rencontr'roms nous] [Ph. compte FB Rencontr'roms nous]
La Préfecture de la Haute-Garonne a établi une liste des squats et bidonvilles : en tout 18 sur la commune de Toulouse, un sur celle de Blagnac, établissant une évaluation insuffisante du nombre de personnes par site et négligeant un certain nombre de sites, dont l’un existe depuis 2016, assez connu pour avoir défrayé la chronique. Des associations veillent à l’approvisionnement en nourriture des personnes vivant dans des conditions plus que précaires, ne se limitant pas à la liste qu’a dressée la Préfecture. Elles attendent de cette dernière qu’elle fournisse une aide sur la foi des chiffres qu’elles avancent et non en listant pour chaque site le nombre de personnes (jamais la distribution alimentaire ne s’est faite avec des listes par adresse de résidence, dans une conception policière du traitement du problème).

Mardi, cette dernière a arraisonné un camion plein de nourriture de la Banque alimentaire dont la cargaison était destinée à au moins 800 personnes vivant dans des squats, alors même qu’elles n’ont rien reçu depuis dix jours ! Situation ubuesque si elle n’était pas tragique : car les entrepôts de la Banque alimentaire et ceux des Restos du Cœur sont pleins.

[Ph. compte FB Ressources Solidaires] [Ph. compte FB Ressources Solidaires]
Le Directeur départemental de la cohésion sociale (DDCS) a estimé qu’il n’était pas urgent de compléter cette liste. Les associations, tous les acteurs de la solidarité, qui se battent au quotidien pour rendre la vie moins dure à celles et ceux qui subissent une misère grandissante, constatent que la Préfecture et l’Agence régionale de Santé (ARS) ont tendance à tergiverser, comme si ces institutions de l’État ne prenaient pas la mesure de la gravité de la situation. Lenteur à prendre conscience que les acteurs de la solidarité devraient être équipés de protection (au moins masques, en particulier ceux qui distribuent en direct l’aide alimentaire) et que l’État a à agir en ce domaine. Cette inertie en dit long sur l’approche bureaucratique de ces questions vitales par un certain nombre de cadres de l’État.

Plusieurs associations ont fermé leurs accueils de jour à cause des règles de distanciation physique : de façon ubuesque, la Préfecture s’est insurgée devant cette fermeture, alors même que c’est l’État, qu’elle représente, qui n’a pas donné les moyens de résister à la contamination.

Thomas Couderette, co-fondateur du CEDIS (Collectif d’entraide et d’innovation sociale), dit que cette incapacité à travailler correctement en réseau sur les enjeux liés à l’hébergement, avec tous ceux qui sont engagés dans cette lutte, « devient dramatique voire criminelle ».

[Ph. compte FB Ressources Solidaires] [Ph. compte FB Ressources Solidaires]
Que ce soit Médecins du Monde, la Fondation Abbé-Pierre ou le CEDIS, tous constatent que la crise du Covid19 et le confinement font plonger un plus grand nombre de personnes dans la grande précarité. Les enfants ne mangent plus dans les cantines scolaires, les petits boulots (même à peine rémunérateurs) ne sont plus possibles. Ce qui est générateurs de tensions, tant dans les quartiers populaires que sur les aires de stationnement, ainsi que sur les points de distribution de colis alimentaire où se produisent des actes de violence. Il va de soi que les services de l’État ont tout intérêt à jouer le jeu avec les acteurs de la solidarité plutôt que de leur mettre sans cesse des bâtons dans les roues, et bien pire que ça.

L'État ne donne presqu’aucun élément concret permettant d’apaiser la situation dans les squats et bidonvilles, les quartiers populaires, les aires de stationnements licites ou illicites, et les cités de sédentarisation. La ville de Toulouse, compte tenu du report du deuxième tour des élections municipales, est peu armée pour agir et ne vient pas compenser autant que d'habitude les insuffisances de l'État.

Thomas Couderette redoute que l’on soit entré « dans un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir. De très fortes tensions, voire des "émeutes de la faim", risquent de se développer dans les jours ou semaines à venir ». L’État, qui pourrait être confronté à une situation explosive, en particulier dans les quartiers où la crise déjà existante est démultipliée, ne pourra pas dire qu’il n’a pas été averti.

 

Campement à Toulouse, en bord de Garonne [Photo Thomas Couderette] Campement à Toulouse, en bord de Garonne [Photo Thomas Couderette]

Billet n° 543

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