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Billet de blog 12 août 2019

« La Fraternité n’est pas une chimère »

Jean-Louis Sanchez, directeur éditorial du « Journal des Acteurs Sociaux », militant infatigable de la Fraternité, publie « La Fraternité n’est pas une chimère ». Il parcourt le thème non pas de manière purement théorique mais soucieux d’être opérationnel et de faire en sorte que cette valeur de la devise républicaine, souvent oubliée, se concrétise réellement dans nos villes et nos villages.

YVES FAUCOUP
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Jean-Louis Sanchez constate que ce terme de la devise nationale reste marginal dans le débat public : il en veut pour preuve une analyse des discours des cinq principaux candidats de la présidentielle de 2017 dans les émissions de télé : liberté trois fois plus qu’égalité, égalité trois fois plus que fraternité. 

Il constate que, paradoxalement, si « le consommateur insatiable » semble « peu soucieux des autres », si l'individualisme s'accroît, on assiste cependant à « une extraordinaire envie d’engagement collectif ». L’engagement citoyen ne doit pas être recherché dans un antagonisme entre société civile et pouvoirs publics, mais, au contraire, l’action politique doit être « le catalyseur de l’action citoyenne ».

Pour ce faire, la lutte indispensable contre les inégalités sociales ne suffit pas. Dans cet appel à un nouveau contrat social, il reprend une phrase qu’il affectionne : « une société désunie est une société désarmée ». C’est pourquoi, il va décliner 35 réformes indispensables, selon lui, pour rétablir le vivre-ensemble. Il les présente au sein de 9 chapitres relativement courts.

Pour une interdépendance

« Morceau » du bureau du Président Macron, exposition Palais de Tokyo, 2018 [Photo YF]

Sa philosophie prône le collectif comme une valeur première : raison pour lui de s’insurger contre l’individualisme envahissant, allant jusqu’à regretter qu’on ait hypertrophié le principe d’autonomie des personnes, ce qui n’a fait que renforcer la défiance : ce qui est « aussi nocif que la progression du chômage et des inégalités dans la préservation du vivre-ensemble ». Par exemple, selon lui, la fragilité de l’enfant dans une famille est moins due aux difficultés économiques de ses parents qu’à l’absence de repères éducatifs due à leur manque de liens et à leur isolement. Il regrette que les âges de la vie (éducation, vie active, retraite) soient cloisonnés au lieu d’être complémentaires. Toute la sociabilité est affinitaire et restrictive, par un « refus de l’interdépendance entre les personnes et les communautés ». Refus qui s’exprime, entre autres, par une ghettoïsation des habitats (quartiers ou résidences).

Pour répondre à cette mise à l’écart des quartiers et à l’enfermement des résidences huppées (gated communities), Jean-Louis Sanchez propose d’en revenir aux sources de la République. Conjuguer les trois ambitions, sans en oublier une : « parce que l’excès de liberté peut nuire à l’égalité et parce que l’excès d’égalité peut nuire à la liberté, la fraternité s’impose comme une nécessaire synthèse ». Liberté et égalité doivent se limiter l’une l’autre, être interdépendantes, condition d’une réelle harmonie entre les citoyens.

Cet homme d’action ne se contente pas de vœux pieux : il propose des actes, des mesures concrètes, comme l’organisation de « journées citoyennes » dans les villes, ou la mise en place d’un service civique national, obligatoire, de six mois, dans des associations et administrations intervenant dans le secteur social, selon le principe : « faire ensemble pour vivre ensemble ». Cela conforte sa défense du bénévolat, en fidèle admirateur de René Lenoir (1). Le bénévole n’étant pas le remplaçant du salarié mais celui qui va à l’encontre d’ « une société  d’individus désaffiliés », alors même que la vulnérabilité s’étend. Occasion de citer cet adage antillais : « ton plus proche parent est ton voisin ».

Un défenseur du développement local

Car Jean-Louis Sanchez ne cesse de défendre le local, la proximité, et donc les instances politiques qui sont au plus près des citoyens : la commune en premier, puis le département. Associations et administrations de proximité devraient faire appel au bénévolat : les collectivités locales ayant une vision globale du territoire sont en capacité de définir les besoins. Il verrait bien de véritables « maisons de la Fraternité » dans les villes, sortes de bourses du bénévolat.

Tout se tient dans son propos : c’est ainsi que sa conception du vieillissement (lui qui donne l’impression de ne jamais vouloir s’arrêter) refuse le cloisonnement : il récuse le terme de « retraité », s’agace des « clubs du troisième âge » et autres « conseils des sages ». Comme il n’aime pas non plus les conseils municipaux des jeunes. « L’intergénérationnel […]  doit devenir l’un des axes structurants du projet politique des collectivités ». Les seniors pourraient s’investir auprès des familles, dans le cadre de la protection de l’enfance, ou, dans le domaine de l’insertion, aider des jeunes à entrer dans la vie professionnelle.

Exposition Centre Pompidou, août 2016 [Photo YF]

Politique des Villes

« La stigmatisation des quartiers en difficulté marque l’échec le plus patent du pacte républicain ». Aucune politique s’attaque à la ghettoïsation alors que cette question est primordiale pour l’avenir de notre pays. Il en appelle à un « Plan Marshall » pour les banlieues, qui, parallèlement à l’État chargé de la sécurité, devra conduire les municipalités à développer à fond leurs compétences, qui se fondent sur la fraternité (dont leur intervention en matière de lien social et d’emploi). La Politique de la Ville doit devenir non plus celle de l’État sur les villes, mais une « politique des villes », menée par les villes. Quant à la Protection de l’enfance, il ne soutient aucunement une renationalisation (réclamée par certains considérant qu’il manque un pilote), mais une plus forte implication des maires (en tous cas dans les grandes villes). Il est vrai que les municipalités ont une force de frappe inégalée sur les actions collectives, comme par exemple pour le soutien à la parentalité. Mais il ne dit pas si cette dichotomie entre villes et départements ne renforcerait pas le manque de cohérence générale et d’égalité dans le traitement de l’enfance en danger.

Paris, Pigalle, janvier 2018 [Ph. YF]

Sur l’insertion, Jean-Louis Sanchez rappelle opportunément que le RMA (revenu minimum d’activité), oublié par ceux qui ont intérêt à laisser croire qu’ils innovent, prévoyait déjà en 2004 que des allocataires du RMI puissent accéder à un (vrai) emploi dans le secteur marchand (le montant de l’allocation était versée à l’employeur sur une période maximale de 18 mois). Contestée par la gauche, il tombera en désuétude paradoxalement avec Nicolas Sarkozy qui s’oriente plutôt sur un RSA, « sans autre justification que le changement pour le changement ». L’auteur constate que l’échec des dispositifs successifs n’est dû ni à leurs modalités, ni à l’absence d’investissement des bénéficiaires, mais tout simplement à l’absence d’emplois, en particulier d’emplois de proximité. Ce qui le conduit non seulement à défendre l’implication des élus locaux dans les politiques de l’emploi (en réinstaurant un RMA, dans les secteurs public et privé, et en décentralisant Pôle emploi) mais aussi à encourager la renaissance d’emplois non qualifiés (la présence humaine dans les espaces publics, dans les immeubles, dans les transports, dans les commerces de proximité). Il donne des pistes pour le financement, tout en indiquant que le coût de l’exclusion n’est jamais pris en compte, or il est très élevé : retombées du chômage sur la santé des exclus, sur l’éducation de leurs enfants, sur la paupérisation des quartiers.

Enfin, il se prononce une nouvelle fois pour que les travailleurs sociaux s’investissent dans le développement local : revitaliser les liens sociaux, aider à la création de réseaux d’entraide. Pour lui, il ne suffit plus d’accompagner les personnes, que ce soit sur un plan individuel ou collectif, mais « de passer d’une logique de publics à une logique de territoire ». Il voit là un moyen pour le travail social de paraître auprès des collectivités locales comme force de proposition. Evidemment, je suis en parfait accord avec cet objectif (je l’ai défendu comme formateur et directeur d’un centre de formation, et je l’ai impulsé comme directeur départemental de l’action sociale). Mais si cette approche est si difficile à mettre en place c’est sans doute parce que certains travailleurs sociaux y sont réfractaires (pour différentes raisons liées à la charge de travail et/ou à la crainte de s’investir dans une dynamique nécessitant de prendre beaucoup d’initiatives) mais aussi, et surtout selon moi, parce que si les institutions s’en gargarisent, elles ne créent pas les conditions pour que cette pratique plus « politique » du travail social se réalise vraiment.

Il aborde bien d’autres aspects, comme la nécessité de mettre en avant la mission plutôt que la spécificité des métiers. Il regrette que les cadres de la fonction publique territoriale privilégient les aspects réglementaires plutôt que leur responsabilité « politique », en matière d’innovation et d’adaptation des textes en vigueur aux besoins locaux. Et de rêver d’une coordination des acteurs qui s’inscrive dans une  réelle préoccupation d’agir ensemble et non pas dans la simple accumulation de réunions, de commissions et autres comités.

Il n’est pas le fondateur d’un observatoire de l’action sociale territoriale pour rien : il appelle l’État à cesser d’asphyxier les collectivités locales, ce qui le conduit à « soutenir la colère des maires ». L’État devrait non pas chercher à tout régenter mais à veiller à définir des priorités et des échéances. Quelques mois avant les Gilets jaunes, Jean-Louis Sanchez écrit sur l’insuffisance de la démocratie représentative et la nécessité d’une démocratie participative, qui passe par la transparence des décisions et le recours au référendum sur les grandes questions de société.

Il s’appuie sur les orientations de l’ONU qui a établi une relation entre valeurs humanistes et développement durable, en parlant de développement humain. Face à l’ampleur des défis, contre ceux qui instrumentalisent la peur, il soutient ceux qui « restent soucieux de bâtir un monde durable parce que fraternel ».  La fraternité dans le concret quotidien, pas une chimère.

Métro, Paris, janvier 2018 [Photo YF]

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(1) L’auteur des Exclus (livre paru en 1974, dont le titre permit au mot exclusion de faire florès) défendait l’idée du bénévolat. Devenu secrétaire d’État à l’action sociale sous Valery Giscard d’Estaing, il fut l’artisan en 1975 de deux lois phares : l’une envers les personnes handicapées, l’autre sur les services et établissements sociaux et médico-sociaux.

Les salariés du secteur contestaient cet engouement pour le bénévolat émanant d’un homme du pouvoir. Moi-même, j’écrivis un article qui fit la couverture du magazine bien à gauche Champ social et qui était titré Le lenoirisme, ou la société unidimensionnelle (mars 1975). Si je ne renie pas la critique que nous faisions alors, j’ai depuis longtemps considéré qu’il peut y avoir une complémentarité fructueuse entre professionnels et bénévoles, qui doit être clairement définie afin que les bénévoles ne soient pas là pour remplacer les salariés, mais pour offrir ce qu’une « fonction » ne peut apporter. J’aurais aimé que Jean-Louis Sanchez développe davantage la façon dont il conçoit cette complémentarité.

. voir mon billet : René Lenoir et l’exclusion (20 décembre 2017).

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. La Fraternité n’est pas une chimère, 35 réformes indispensables pour rétablir le vivre-ensemble. Préface de Jean-Paul Delevoye qui approuve Jean-Louis Sanchez lorsqu’il considère que « la fraternité n’est pas une quête d’excellence, mais une quête de survie ». C’est bien pour cette raison, estime le Haut-Commissaire à la réforme des retraites, que « nos sociétés occidentales doivent cesser d’être trop performatives, pour que notre culture n’engendre plus le culte de la supériorité mais celui de la fraternité » (L’Harmattan éditeur, sept. 2018).

Un acteur social

Jean-Louis Sanchez est fondateur de l’Observateur national de l’action sociale (ODAS) dont il en a été longtemps le délégué général. Il a créé et anime le Journal des Acteurs Sociaux (le JAS) et l’Institut national du développement social (INDS). A la veille de l’an 2000, il lance, avec d’autres, un premier appel à la Fraternité, inquiet de l’effacement des repères et du délitement du lien social. Des élus de tous bords s’engagent (gaullistes, communistes). En avril 2000, Jacques Chirac prononce un discours lors des initiatives « Fraternité 2000 » dans lequel il reprend intégralement les termes de l’appel. En 2004, sollicité par le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, Jean-Louis Sanchez anime la Grande Cause nationale consacrée à la Fraternité, obtenant des deux tiers des maires du pays qu’ils s’impliquent et signent une charte de la Fraternité. Il sera la cheville ouvrière des Ateliers du Vivre ensemble, qui feront un tour de France de 2007 à 2010. Puis ce sera, pilotée par l’ODAS, le temps de la Journée citoyenne à laquelle 2000 communes participent. Après les attentats de janvier 2015, il est encore à l’origine d’un autre appel, avec Jean-Baptiste de Foucauld (qui fut commissaire au Plan et anime le Pacte civique) : Maintenant, construisons la Fraternité. Il verrait bien en 2020 une année de la Fraternité dans les écoles.

Dans une vie antérieure, il a été enseignant puis directeur de la Solidarité du Conseil Général de la Vienne. Il connaît parfaitement bien toutes les thématiques de l’action sociale. J’ai fait sa connaissance il y a une dizaine d’années, alors que j’étais directeur de l’action sociale territoriale d’un Département et que je tentais, auprès des autorités, de soutenir une approche qui lierait développement durable et développement social. Je lui avais demandé d’intervenir auprès des personnels éducatifs et sociaux de ma direction. Devant un auditoire de 80 personnes, dans l’hémicycle de l’Hôtel du Département, il avait alors déroulé, sans notes, un exposé brillant sur le développement social local (j’en conserve encore la retranscription, qui est une référence pour moi). Depuis, nous avons des liens d’amitié. Appréciant ma démarche sur les questions sociales au sein de ce blog, il me sollicite régulièrement pour écrire dans le JAS

Jean-Louis Sanchez est l’auteur de plusieurs ouvrages (sur le rôle des maires, sur la précarité, sur la dépendance, sur l’action sociale en générale). Entre autres, en 2001, il a publié Décentralisation : de l’action sociale au développement social, en 2008 Pour une République des maires ! Le vivre-ensemble à l’épreuve de la crise, en 2013, La promesse de l’autre. Parce qu’une société désunie est une société désarmée (Les Liens qui Libèrent). J’ai présenté cet ouvrage dans un billet intitulé La promesse de l’autre ou le nouvel horizon de la fraternité.

. Le JAS (Journal des Acteurs Sociaux) est un mensuel qui couvre toute l’actualité de l’action sociale, rend compte d’actions concrètes de terrain et propose des réflexions de fond. Le dernier numéro (juin) publie un dossier sur le 115 saturé, interviewe Claire Hédon d’ATD-Quart Monde et livre les dernières statistiques sur les dépenses sociales des Départements. Lien : ici

Par ailleurs… sur la fraternité

. Dans Fraternité et Révolution française (Aubier, 1987), Marcel David va à l’encontre d’une conception qui voudrait que liberté et égalité seraient génératrices de droits (lois et décrets) alors que la fraternité, parent pauvre, ne serait « rien de plus qu’un sentiment, créateur de liens étroits mais laissés au bon vouloir des gens qu’elle unit ». Il considère que face à une égalité « naturelle et civile », la fraternité est apparue pour affirmer une égalité « sociale » et « réelle », pour faire cesser des inégalités et discriminations qui perduraient.

. Vincent Peillon (l’ancien ministre de François Hollande), quant à lui, dans Liberté, Égalité, Fraternité, sur le républicanisme français (Le Seuil, 2018), voit dans la fraternité un « sentiment » et un « devoir ». La liberté et l’égalité seraient des droits, que la fraternité articule l’une à l’autre tout en étant limitée par elles. La fraternité ne serait là que comme « principe de régulation », « principe de modération ». « L’égalité humaine, si elle doit inspirer, à travers le sentiment de fraternité, une politique économique et sociale de solidarité, ne prétend nullement égaliser les conditions ».  

. La Fraternité, Pourquoi ?, par Edgar Morin (Actes Sud, juin 2019). Pour "résister à la cruauté du monde" : le philosophe considère que, si les trois termes de la devise sont complémentaires, il n’empêche que la liberté (économique) tend à détruire l’égalité et l’égalité ne peut être imposée car ce serait porter atteinte à la liberté. Les lois peuvent assurer la liberté et l’égalité, mais pas la fraternité. Cette dernière ne peut venir de l’État, mais seulement des citoyens.

. discours de Jacques Chirac le 7 avril 2000 au palais de l’Élysée : Fraternité 2000.

Statue de la République à Paris et allégories de la devise républicaine : à droite l’égalité, qui tient un niveau de charpentier (symbole d’égalité) et à gauche la fraternité, une femme surveillant deux enfants lisant un livre (symbole de la connaissance). La gerbe de blé et le bouquet signifient que la fraternité génère l’abondance ! [Photo YF]

Billet n° 484

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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