La pauvreté, comme les feuilles mortes…

La question de la pauvreté revient sur la scène, à l’approche de l’hiver. Et les rapports se ramassent à la pelle : Secours Catholique, Fondation Abbé-Pierre, Secours Populaire, et tant d’autres, par centaines. Tous s’accordent désormais sur une aggravation qui justifie une revalorisation urgente du revenu minimum et une amélioration réelle des conditions d’accès aux prestations sociales.

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Le Secours Catholique-Caritas France a publié son rapport annuel le 12 novembre, le lendemain c’était la Fondation Abbé-Pierre sur le mal-logement. En septembre, le Secours Populaire révélait son barème de la pauvreté, établi chaque année avec Ipsos.

Dans son rapport, le Secours catholique indique que 8 millions de personnes font appel à l’aide alimentaire (effet de la crise sanitaire, les autres années ce chiffre s’établissait à 5,5 millions), ce qui correspond à 12 % de la population. Le rapport précise : c’est 8 fois plus que dans les années 80 (années où sont apparus les Restos du cœur) et commente : « une honte » !  

Le Secours Catholique apporte des aides financières mais ne distribue pas, lui-même, d’aide alimentaire : le rapport ne le dit pas explicitement mais l’organisation caritative ne s’est pas engagée dans cette démarche, du fait de la complexité de cette action et « des réserves d’ordre éthique », car il s’agit de gérer « les restes abandonnés aux pauvres » (explication donnée par Jean-Noël Rétière et Jean-Pierre Le Crom dans  Une solidarité en miettes. Socio-histoire de l’aide alimentaire des années 1930 à nos jours, Presses Universitaires de Rennes, 2018).

L’intérêt essentiel du rapport du Secours Catholique c’est d’établir, à partir de données relevées auprès d’un échantillon de 3000 personnes parmi les publics aidés (1,4 million), les budgets moyens et de les comparer à ceux que l’ONPES (Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale) a lui-même publiés. Les restes à vivre des ménages aidés par le Secours Catholique sont de l’ordre de 2 à 9 euros par UC (unité de consommation)*, ¼ étant en dessous de 4 euros, alors que 7 euros seraient absolument nécessaires pour vivre. Et 23 % des personnes n’ont strictement aucune ressource. Le niveau de vie médian de tous les ménages reçus par le Secours Catholique s’établit à 537 € (soit un niveau inférieur de 5 € par rapport à 2018). On notera qu’il s’agit à peu près du niveau de ressources d’une personne seule au RSA, alors que le seuil de pauvreté extrême (à 40 % du revenu médian) se situe à 716 € ! De façon générale, les 2/3 des personnes rencontrées sont en dessous du seuil de pauvreté habituellement utilisé (à 60 % du revenu médian, soit 1063 € par UC). Il s’agit de chômeurs non indemnisés, de mères isolées, de familles françaises mais aussi de beaucoup de familles étrangères. La plupart des demandeurs sont confrontés à des difficultés à se faire soigner, à s’alimenter, à payer les loyers, à payer l’eau, l’électricité : « notre pays ne s’honore pas en laissant de plus en plus de familles et d’enfants vivre dans la misère ».  

[illustration rapport Secours Catholique] [illustration rapport Secours Catholique]
Par ailleurs, le pourcentage de ceux qui ont un revenu du travail est en hausse (54 %, contre 46 en 2010). La part des ménages percevant des prestations sociales est en baisse : il s’agirait d’une baisse de l’éligibilité (ouverture des droits restreinte) et aussi d’une hausse du non-recours (des personnes ne demandent pas à bénéficier de leurs droits sociaux ou n'y ont pas accès) : 1/3 des ménages reçus par le Secours Catholique seraient éligibles au RSA socle et ne le perçoivent pas !

Le Secours Catholique montre son engagement : 64 300 bénévoles, 3500 équipes venant en aide à 1 393 000 personnes (740 000 adultes et 653 000 enfants). L’association catholique fait des propositions : un accompagnement social et socio-professionnel unique, des contrats spécifiques d’activité, un compte personnel de formation, et un revenu minimum garanti à 893 €, attribués également aux jeunes dès 18 ans (dans un rapport d’octobre 2020, le Secours Catholique parle d’un RMG « sans contreparties »). La référence au seuil de pauvreté ne suffit pas, il faut évaluer la pauvreté des conditions de vie et tenir compte des budgets nécessaires pour vivre décemment. Ces notions sont importantes car directement opérationnelles (« fréquemment utilisées par les travailleurs sociaux »). Par exemple, dans un budget, il y a des dépenses fixes (« pré-engagées » : loyer, assurances, énergie) sur lesquelles on ne peut pas jouer : le revenu arbitral est ce qui reste, mais là encore des dépenses sont incontournables (transport, santé, crédits). C’est ainsi que l’on arrive au reste à vivre. Plusieurs exemples sont donnés, j’en livre un : le revenu médian d’un couple avec deux enfants se situe dans l’étude du Secours Catholique à 1027 € (alors que le budget de référence de l’ONPES pour une telle famille est entre 3381 et 4459 €).

[site du DAL] [site du DAL]

Le Secours Catholique se vante de publier son étude, chaque année, un an avant celle de l’Insee. Les différentes associations intervenant auprès des plus pauvres mènent une lutte au quotidien, mais également en matière de communication. Les médias se sont fait l’écho du rapport sur la pauvreté, le temps d’une journée, puis c’est la Fondation Abbé-Pierre, qui a rendu public un rapport sur les SDF. Dont on a parlé… une journée. Auparavant, le Secours Populaire avait, le 30 septembre, révélé son barème de la pauvreté qu’il établit tous les ans depuis 2007, avec Ipsos. Tous publient des études sérieuses, aidés pour le faire par des spécialistes, façon d’affirmer haut et fort qu’on n’est pas des dames patronnesses. Le Secours Catholique inclut dans son rapport une interview de Thomas Piketty (qui explique à juste titre que parallèlement à une revalorisation du revenu minimum, il importe de mener une lutte acharnée contre les inégalités). Mais on se demande qui, à part des chercheurs, va lire intégralement de telles études : même pas les journalistes qui survolent l’intro et la conclusion. On ne sait pas si des députés, des ministres, les services de l’État prennent la peine de lire attentivement de telles mines d’informations. Le DAL (Droit au logement) préfère de son côté rendre compte de ses actions, parfois directes, plutôt que de publier des études savantes sur l’état du logement en France.

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Le rapport de la Fondation Abbé-Pierre est de taille : 389 pages ! Impossible de le résumer ici : les médias ont insisté sur les 300 000 SDF recensés, soit le doublement depuis 2012. Christophe Robert, délégué général de la Fondation, a dit que ce chiffre devrait servir « d’électrochoc ». Il a appelé dans le Journal Du Dimanche à la création d’un fonds d’aide au paiement des loyers (qui existe déjà, sans doute veut-il dire une augmentation des fonds disponibles). Mais le rapport fourmille d’informations sur la pauvreté, les inégalités, avec un focus sur les personnes seules touchées par le mal-logement. Il liste les mesures restrictives du gouvernement (sur les APL par exemple : économie annuelle pour l’État de 3,9 milliards, au moment, ceci dit en passant, où la suppression de l’ISF permettait aux plus riches d’engranger la même somme), évoque ses craintes sur le projet de Revenu Universel d’Activité (RUA) et défend des actions efficaces comme le « Un chez soi d’abord » (en faveur des personnes les plus éloignées du logement, expérimentations à Paris, Lille, Toulouse et Marseille), exige la production de 150 000 logements sociaux par an, et « une politique d’accueil des personnes migrantes plus hospitalière ».

Relever le revenu minimum

Ce qui importe aujourd’hui c’est que la plupart des organismes sérieux (pas seulement caritatifs) attestent du fait que le revenu minimum (RSA) ne permet pas de vivre décemment, et proposent qu’il soit relevé. Cela n’a pas été toujours le cas, lorsque des idéologues (Wauquiez, Ciotti, Le Pen et bien d'autres) déversaient leur racisme social, s’employant régulièrement à stigmatiser les plus pauvres, les accusant de se complaire dans l’assistanat. Des pratiques sur le terrain subsistent, des présidents de Conseils Départementaux, pour des raisons de mauvaise politique, continuent à communiquer de façon méprisante à l'encontre des personnes condamnées à faire appel à la solidarité nationale. Le gouvernement lui-même reste insensible aux arguments avancés et refuse toute hausse du montant du RSA. Son plan, suite à la crise sanitaire, est très faible envers les plus démunis (pas même 1% des 100 milliards du Plan de relance). Il s’est contenté d’aides ponctuelles, certes appréciables mais qui ne règlent rien sur le fond. Et son RUA risque fort d’être une resucée de ce qui existe déjà.

[illustration rapport Sec. Cath.] [illustration rapport Sec. Cath.]
Si la crise sanitaire a provoqué un million de pauvres supplémentaires, des centaines de milliers sollicitant l’aide alimentaire (et, à ce sujet, le deuxième confinement confirme le premier), c’est qu’en temps « normal », les gens ne peuvent se contenter des allocations, parfois misérables qu’on leur alloue. Ils se débrouillent comme ils peuvent : solidarité familiale, de voisinage, petits boulots évidemment non déclarés, mendicité, parfois petits trafics. Il est impossible de vivre avec 500 euros par mois (montant du RSA, hors forfait logement, ou de l'ASS), même si le revenu est complété par une allocation logement. Et quand survient une crise (sanitaire par exemple), petits boulots supprimés (y compris pour les étudiants, fortement impactés, comme à Lyon où ils font massivement appel au Secours Populaire), cantines fermées, alors c’est la cata.

En conséquence, il est urgent que tous les syndicats, les partis politiques, les associations, convaincus de la nécessité de revaloriser le montant du RSA, se mobilisent sur ce seul objectif. Évidemment, en n’ignorant pas que la pauvreté financière n’est pas la seule cause et qu’il importe aussi de traiter du logement, de l’emploi et de la formation. Mais tant que des personnes n’ont pas d’autres solutions que de vivre de l’aide publique, il faut rappeler sans cesse ce que stipule la Constitution : « tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Des moyens convenables d’existence ! Et ces conditions d’existence doivent être déterminées, précisées (par un budget type) afin d’attribuer l’équivalent à toute personne qui n’a pas d’autres ressources. Il faudrait fixer ce revenu minimum à environ 900 euros (comme le montant de l’allocation d’adulte handicapé, AAH, ou du minimum vieillesse, ASPA). On a vu que le Secours Catholique fixe ce montant à 893 euros, l’Observatoire des inégalités le propose aussi à un niveau presqu’équivalent (860 euros). En espérant que les défenseurs d’un revenu de base ou universel pour tous accepteront de se mobiliser pour cette première étape (1).

Lutter contre le non-recours

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Par ailleurs, un nombre non négligeable d’allocataires potentiels ne font pas valoir leurs droits : parce qu’ils ne les connaissent pas, ou parce que l’accès est trop compliqué, ou les contreparties trop exigeantes, ou parce qu’ils et elles ont été échaudés par des prestations qu’il a fallu rembourser (parce que non dues, suite à des erreurs émanant bien souvent les Caisses elles-mêmes). C’est ce que l’on appelle le non-recours. Cette notion, longtemps ignorée, est assez bien connue maintenant, grâce, entre autres, à des chercheurs comme Philippe Warin, qui publie un nouvel ouvrage sur le sujet. Comme pour l’assistanat, des propagandistes, trouvant écho chez la droite dure, l’extrême-droite et la fachosphère, se gargarisent d’une fraude sociale qui seraient, selon eux, exorbitante, manipulant les chiffres, alors que, tout en étant à sanctionner quand elle existe, elle est vraiment minime (sans commune mesure avec la fraude et l’évasion fiscales). Ces mêmes propagandistes se gardent bien d’évoquer ce non-recours qui est nettement supérieur à la fraude (plusieurs milliards d’euros). Philippe Warin explique que ce n’est même pas une réelle économie pour l’État car cela a des conséquences graves sur la vie des gens, et cela conduit certains à solliciter ailleurs ce qu’ils n’ont pu obtenir (auprès justement d’associations ou d’un Centre communal d’action sociale, ou, même, je complète, auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance, situation ubuesque où le Département est amené à aider, faiblement, une famille qui n’a pu faire ouvrir ses droits au RSA attribué par le même Département).   

Il y a donc une double extrême urgence : passer le RSA pour une personne seule à 900 euros et faciliter grandement l’accès aux prestations sociales afin que le non-recours finisse par disparaître.

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* La règle des UC (unités de consommation) : elle est rarement fournie, elle n’apparaît pas dans le rapport du Secours Catholique. Dans une famille, selon l’Insee, 1 UC pour le premier adulte du ménage, 0,5 UC pour les autres personnes de 14 ans ou plus, 0,3 UC pour les enfants de moins de 14 ans.

(1) Emmanuel Macron, le 14 octobre, lors de son interview par TF1 et France 2, avait affirmé : « plus on augmente nos minima sociaux plus on rend difficile le retour à l’activité ». D’où son refus d’augmenter le RSA qui se situe pour une personne seule à 497 € soit à la moitié du seuil de pauvreté (auxquels il faut ajouter une allocation logement d’environ 270 €).

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Un économiste mainstream (Patrick Artus, photo ci-contre), interviewé le 15 octobre par La Croix, a dit que les gens au RSA n’ont rien perdu pendant le confinement, ils n’ont donc pas à se plaindre et a fourni des chiffres faux sur le montant du RSA, négligeant la prime d'activité que perçoivent certains salariés, estimant que la différence entre le RSA et le Smic n’était pas incitative au travail. Chez ces gens-là, 300 ou 400 € c'est l'argent de poche quotidien, donc ce n'est pas grand-chose. ATD Quart Monde a répondu sur son blog hébergé par Mediapart (20 octobre) : ici.

Alternatives économiques avait aussi publié un article sur le sujet le 16 octobre (voir article intégral sur mon drive) : Minima sociaux : le mythe de la « désincitation au travail ».

J’avais publié le 15 octobre un billet sur : Macron, un RSA de survie pour inciter au travail. Enfin le 20 octobre, l'Observatoire des inégalités a publié un article sur un revenu minimum unique, projet qu'il défend depuis bien longtemps.

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. État de la pauvreté en France 2020, Secours Catholique, novembre 2020, 147 pages.

. 25e rapport sur l’état du mal-logement en France en 2020, Fondation Abbé-Pierre, novembre 2020, 389 pages.

. Sur la perception de la pauvreté par les Français et les Françaises, Quel impact de la crise sanitaire sur la précarité en France ?, rapport Secours Populaire Ipsos (pdf téléchargeable), septembre 2020, 26 pages. Les Français interrogés, toutes situations confondues, considèrent qu’une personne seule est pauvre quand elle a un revenu mensuel net inférieur à… 1228 € ! Alors que le Smic est à 1219 €, le seuil de pauvreté (60 % du revenu médian) à 1063 € et le RSA à 497,01 €…

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[illustration Media Social Stock.adobe.com] [illustration Media Social Stock.adobe.com]
. Une instruction ministérielle du 3 novembre donne une série de consignes aux Préfets qui pourront autoriser des associations, non habilitées à distribuer des aides alimentaires, à assurer la distribution de « biens essentiels » (alimentaires mais aussi d’hygiène). Les Préfets doivent s’assurer que les maraudes ont bien lieu et que les accueils de jour fonctionnent. Enfin, 52 millions de masques sont distribués à partir de ce jour, 16 novembre, aux publics précaires et aux professionnels et bénévoles qui les accompagnent [source : Le Média Social].

. Deux députés PS lancent une consultation citoyenne en faveur de minima sociaux « jeunesse » et d’une dotation de 5000 euros [Le Figaro, du 5 novembre].

. « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Dans son interview du 14 octobre dernier, Emmanuel Macron estimait que c’est « dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Enquête de Khedidja Zerouali, dans le Nord, de Tourcoing à Roubaix, en passant par Lille : le constat est partagé par les premiers intéressés et les travailleurs sociaux.

. On ne fait pas confiance aux plus pauvres, par le sociologue Serge Paugam dans Les Actualités Sociales Hebdomadaires, 26 octobre. Selon lui, il conviendrait de partir des besoins des personnes, et non pas seulement de leur statut, pour fixer le seuil du revenu d’existence minimal. Mais pour cela, il faudrait en finir avec la méfiance que les pauvres inspirent aux décideurs.

. Le sociologue Michel Legros, dans une étude du Credoc demandée par la Fédération des Banques alimentaires, Donner à manger aux pauvres, L’aide alimentaire d’une pauvreté à l’autre (1995-1997) démontrait déjà (il y a 25 ans) que l’aide alimentaire pouvait concerner dans le pays 4 à 5 millions de personnes (PDF sur Internet).

. Dans Le Journal des Acteurs Sociaux, Jean-Louis Sanchez interviewe la présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, qui ne se prive pas de critiquer le gouvernement qui avait entrouvert une porte vers une revenu pour les jeunes et l’a refermée brutalement. Elle confirme que « plus les gens sont aidés, plus ils se sentent respectés et plus ils ont envie de chercher du travail, de construire un projet ». Elle montre que dans certaines villes actuellement les équipes d’aide aux plus pauvres sont dépassées par les événements. Heureusement, des partenariats ont lieu avec les CCAS, pas assez avec les Départements. Dans l’extrême urgence, elle demande une hausse de 10 % du RSA, ce qui ne coûterait « que » 1,2 milliard d’euros au budget de l’État. Elle pronostique une montée de la colère sociale (elle parle de « bombe sociale à retardement »).

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Billet n° 583

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