Brigitte Macron et l’enfance maltraitée

Un documentaire nous dit que Brigitte Macron serait «influente» et nous donne à voir comment la Première Dame sait exploiter la question de la protection de l’enfance dans sa communication, alors même que son conjoint contribue à restreindre le financement du secteur.

Brigitte Macron avec Bernard Arnault Brigitte Macron avec Bernard Arnault

BFMTV a diffusé lundi soir un documentaire sur Brigitte Macron. On nous rappelle ces repas incessants au ministère des finances où le couple Macron recevait à dîner Rocard, Cahuzac, Jouyet, Minc, Johnny, Bern, avec ou sans homards (commentaire de Christian Eckert : « ça sert pour collecter des fonds »). On apprend qu’elle avait en classe les fils du PDG d’Axa et ceux de Bernard Arnault, une des trois plus grosses fortunes mondiales (elle porte d’ailleurs des robes Louis Vuitton). Occasion pour une kyrielle d’interviewés de se délecter de leur proximité avec la première dame, comme Alain Minc ou Gérard Colomb (elle est instinctive, analyse-t-il, Emmanuel est cérébral). Elle aurait fait virer certains conseillers de Macron qu’elle détestait, mais elle caresse dans le sens du poil Bernadette Chirac et Nicolas Sarkozy (pour qui elle aurait voté en 2012).

De façon générale, évidemment, ce documentaire est écœurant par son incapacité à analyser politiquement ce qui se passe dans notre République, et sa propension à ne voir les événements qu’à travers l’intervention de l’un ou de l’autre (dans le cas présent, une volonté de surestimer le rôle de la conjointe du Président dans la marche de l’État).

Mais le clou pour moi, bien sûr, a été la question de l’enfance maltraitée : passage obligée pour une first lady, surtout après quelques déboires pour le mari, comme l’affaire Benalla ou les photos catastrophiques de Macron avec des jeunes torses nus aux Antilles. Alors on va faire étalage de son intérêt supposé pour le sujet, on montre ostensiblement que sur son bureau trône un livre rouge, celui de Carole Bouquet et Martine Brousse censées être compétentes pour causer des Enfants maltraités (titre du livre, dont le sous-titre est : Occupons-nous de ce qui ne nous regarde pas). On a droit également à Lyes Louffok (ancien enfant placé, membre à ce titre du Conseil national de protection de l’enfance et auteur d’un livre où il décrit ce qu’il a vécu Dans l’enfer des foyers), qui se plaint qu’« on a perdu le ministère de l’enfance » dans le gouvernement Philippe et, puisque, selon lui, Agnès Buzyn ne fait rien, «on a été contraint d’aller vers la première oreille attentive » : « pour nous, Brigitte Macron, c’est la ministre de l’enfance » !

Brigitte Macron et Adrien Taquet Brigitte Macron et Adrien Taquet
Le film prétend que Madame aurait imposé à M. Macron de voir le documentaire sur les enfants placés à l’Aide Sociale à l’Enfance [ASE] diffusé sur France 3 en janvier dernier (tout un lobbying cherche à persuader que ce film, visant surtout à faire le buzz, aurait déterminé Macron). Elle aurait alors appelé Lyes Louffok, pour lui dire qu’elle allait faire nommer quelqu’un et elle se serait impliquée (« à la limite de l’ingérence », dit le docu) pour le choix du secrétaire d’État, recevant les impétrants, dont Perrine Goulet, députée LREM, qui invoquait le fait d’avoir été une enfant placée pour décrocher le poste. Il va de soi, comme sans doute une bonne partie de ce documentaire sur Brigitte Macron l’influente, que tout est fait pour que le storytelling soit à la hauteur des attentes des spectateurs : c’est-à-dire beaucoup de bluff et de petits arrangements avec la vérité. Car le secrétaire d’État nommé, Adrien Taquet, venu de la pub et inventeur de la formule En Marche, proche du chef de l’État, ne connaissant rien à l’enfance en danger, avait été choisi vraisemblablement avant le documentaire sur l’ASE de janvier.

 Voilà comment en l’an de grâce 2019, on joue avec un tel sujet et on l’instrumentalise, à coup d’interventions VIP, de people se faisant mousser, de règlements de compte dans la coulisse, alors même que le secteur de l’enfance en danger, comme tant d’autres secteurs, subit les coups de rabot budgétaire. Tout pour rassurer les professionnels de terrain et tous ceux et celles concernés par la protection des enfants.

 

Si Le Canard s’y met !

canard
Pour causer de l’Aide sociale à l’enfance [ASE], Le Canard enchaîné du 11 septembre ne procède pas différemment que tous les médias mainstream. Un bébé en danger avec ses parents est placé en famille d’accueil, mais pas confié à ses grands-parents, qui le réclament. C’est peut-être une grosse gaffe du juge des enfants, et/ou de l’ASE : mais ils ont peut-être de bonnes raisons, on n’en sait rien, apparemment Le Canard non plus, mais il soutient un député Modem qui est intervenu auprès du Président du Conseil Départemental (en charge de l’ASE), Patrick Devedjan qui a tout fait pour satisfaire Monsieur le député et contrer la mesure prise. Pire, l’article prend pour argent comptant le rapport d’information de la députée LREM Perrine Goulet, sous prétexte qu’elle est une ancienne enfant placée, rapport rendu public en juillet, mais passé inaperçu, dans lequel on lit que les professionnels de la protection de l’enfance devraient être « formés » pour s’adresser aux enfants, formation confiée au ministère de la Justice (PJJ) ! Enfin le clou : Michèle Créoff est citée par Le Canard comme une référence, elle qui, après avoir dirigé l’ASE dans le Val-de-Marne, en Seine Saint-Denis et bossé au ministère, passe sa retraite à dézinguer l’ASE avec le soutien de la « grande spécialiste » Françoise Laborde, ancienne présentatrice du journal de France 2. Je suis déçu et inquiet : ami Canard, tu ne vas tout de même pas nous sortir prochainement une interview exclusive d’Homayra Sellier, présidente d’Innocence en danger ?

. par contre, ce que l’article du Canard a oublié de préciser c’est que le rapport de la députée Perrine Goulet tient à rappeler que « l’immense majorité des responsables dans les services départementaux, des éducateurs spécialisés du département ou en foyers, des autres travailleurs sociaux ou des assistants familiaux sont bien évidemment des professionnels compétents et dévoués à l’accomplissement de la mission de service publique qui leur incombe ». Trop souvent, des scandales jettent la suspicion à leur encontre ce qui les insupporte et la rapporteure affirme ne pas vouloir en rajouter à cette « crise de confiance ».

. Mission sur l’aide sociale à l’enfance présidée par la députée Perrine Goulet : ici.

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 On aura compris que je n’approuve pas les petites manœuvres, les coteries, les règlements de compte, et l’instrumentalisation de la protection de l’enfance pour se faire mousser que ce soit les dames patronnesses ou les premières dames, les associations bidon qui prétendent combattre l’enfance maltraitée alors que leur intervention dans le secteur est dérisoire, et les journalistes ou les acteurs en mal de notoriété. Le sujet mérite mieux que cela. Je n’ai, en effet, aucune confiance dans certaines associations, qui n’ont qu’une existence de façade. Tout au plus elles assurent des sinécures à deux ou trois fondatrices et font procès aux travailleurs sociaux dans certaines affaires qui défraient la chronique où elles peuvent ainsi faire parler d’elles. Souvent, il leur faut envoyer en premières lignes leurs avocats y compris dans des débats radiophoniques tellement leurs représentant(e)s ne tiennent pas la route ! C’est le drame du secteur : dans le domaine du logement ou de la précarité, on a de vrais associations avec des militants menant de vrais combats. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de certaines associations qui se vantent de lutter contre la maltraitance à enfants. 

Occasion de donner le lien avec cet article de L’Express datant du 15 février 1996 qui en dit long sur la façon dont le caritatif en faveur des enfants est manipulé : Soupçons sur Enfance et Partage.

Voir sur ce blog :

. Le secrétaire d’État à l’enfance, chez Moix et Ruquier, 2 septembre 2019.

. Effervescence autour de l’enfance en danger, 7 février 2019.

 . Sur le documentaire de France 3 Enfants placés, les sacrifiés de la République, voir mon billet : Enfance en danger : entre dure réalité et recherche d’audience, 22 janvier 2019.

 

Billet n° 495

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