Effervescence autour de l'enfance en danger

Un secrétaire d'État à la Protection de l'Enfance, Adrien Taquet, vient d'être nommé. Rififi autour de cette nomination. Réflexions sur le traitement médiatique de la question d'envergure qu'est l'enfance en danger, approche trop souvent à la recherche du sensationnalisme.

Adrien Taquet [Photo AFP] Adrien Taquet [Photo AFP]
Divers groupes de pression le réclamaient depuis plusieurs mois, ce secrétaire d'État. La ministre de la santé, Agnès Buzyn, avait déclaré à La Croix en novembre dernier, lors de la Journée internationale des droits de l'enfant, qu'elle comptait nommer prochainement un haut-commissaire à la protection de l'enfance. Il va de soi qu'au sein du ministère à chaque thématique sociale ne correspond pas forcément un secrétariat d'État ce qui ne signifie pas qu'elle n'est pas traitée. Évidemment, un maroquin ça peut aider, d'autant plus, paradoxalement, sur une mission qui est en partie décentralisée. Mais on s'aperçoit qu'il y a plein d'enjeux et de manœuvres en coulisses, entre préoccupations de communication et intérêts divers. Ainsi, lors de l'émission de France 3, Pièces à conviction, le 16 janvier sur les enfants placés et l'Aide sociale à l'enfance, Agnès Buzyn a refusé de participer au débat. Du coup, elle a eu droit à une volée de bois vert de la part de Françoise Laborde, ancienne présentatrice du journal télévisé de France 2, parlant de "désinvolture de la puissance publique" sur cette question des enfants en danger, attitude révélatrice de "l'indifférence française" envers les enfants placés, eux "qui ne manifestent pas dans les rues".

Lyes Louffok, membre du Conseil national de la Protection de l'enfance (CNPE) en tant qu'ancien enfant placé, en rajoutait : ne pas participer à ce débat "c'est une preuve de lâcheté". Il accusait par ailleurs la ministre d'avoir envisagé de supprimer le budget du 119 Allo Enfance en danger et d'avoir mis en place le fichier biométrique, pour les mineurs non accompagnés (MNA, les mineurs isolés étrangers), en cours d'expérimentation. Il est vrai qu'Agnès Buzyn, présente sur le plateau, aurait pu s'expliquer sur ces deux points, mais aussi tenir une parole forte sur l'engagement des professionnels sociaux dans le domaine de la protection de l'enfance, alors qu'il y a de bonnes raisons de reprocher à l'État l'absence de "portage" du travail social.

Les petites manœuvres

Lyes Louffok, lors du débat de France 3 [capture d'écran] Lyes Louffok, lors du débat de France 3 [capture d'écran]
On apprenait cependant quelques jours plus tard, de la bouche même de Lyes Louffok, interviewé par le JDD du 25 janvier que le fameux secrétaire d'État était prévu déjà depuis quelque temps. S'il se vantait d'avoir été appelé après l'émission par Brigitte Macron en personne lui assurant qu'elle ferait son maximum pour que le ministre soit nommé dans les 15 jours, il avouait qu'un conseiller de l'Élysée lui avait demandé "il y a environ trois semaines" (soit tout début janvier) de rencontrer Adrien Taquet parce que ce dernier "voulait en savoir plus sur la protection de l'enfance" ! Tout cela est déjà désopilant (cette sorte de politique parallèle), c'est aussi un aveu sur le peu de connaissance du nouveau secrétaire d'État sur la portée de son portefeuille. Lyes Louffok ajoutait tout de go que son "amie" Perrine Goulet (députée LREM) avait fait acte de candidature à ce poste de secrétaire d'État. Ah tiens, il se trouve qu'elle était aussi présente sur le plateau de France 3 lors du débat de l'émission Pièces à conviction où elle s'est peu exprimée : on avait compris que cette ancienne candidate au perchoir de l'Assemblée Nationale n'était pas là pour avoir en mars 2018, avec beaucoup de tact, suggéré que les forces de l'ordre tirent sur les militants de Greenpeace qui tentent de s'introduire dans les centrales nucléaires pour dénoncer, justement, les défauts de sécurité. Non, elle y était normalement parce qu'elle est députée et ancienne enfant placée, sans que personne ne s'interroge pour savoir si cela suffisait à lui donner une compétence sur le sujet, alors même que la parole d'autres enfants placés était par ailleurs sollicitée et qu'aucun juge des enfants n'était présent ni aucun responsable d'un service de l'ASE (excepté une élue du Département de la Gironde, mis en cause dans le documentaire).

Après cet aveu de Lyes Louffok, on comprend mieux les petites manœuvres qui se jouaient en coulisse. Il n'oubliait pas de dire au JDD qu'Agnès Buzyn "n'a rien fait sur la protection de l'enfance depuis deux ans", regrettant que le nouveau secrétaire d'État lui soit rattaché, alors qu'il aurait été préférable qu'il le soit aux services du Premier Ministre. Il est évident qu'Agnès Buzyn est plus branchée sur les questions de santé, y compris d'ailleurs lorsqu'elle traite de l'ASE puisque, dans le même entretien au journal La Croix cité plus haut, elle avait annoncé une mesure prévoyant que les frais de santé des enfants placés seraient pris en charge à 100 % : c'était en novembre, bien avant les diatribes, à son encontre, de Françoise Laborde et de Lyes Louffok. Diatribes qui ne tiennent pas vraiment compte du fait que, plutôt que de faire de nouvelles lois pour se vanter d'y avoir contribué, il vaudrait peut-être mieux faire en sorte que celles existantes les plus récentes (celles du 5 mars 2007 et celle du 14 mars 2016) soient réellement appliquées dans toutes leurs dimensions.

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Recentralisation de l'ASE ?

Toujours dans le JDD, Lyes Louffok nous livrait les commentaires qu'Adrien Taquet lui a confiés, lui qui a effectué une mission parlementaire sur le handicap : "la décentralisation [aurait] davantage sclérosé le dispositif qu'autre chose". Je passe sur le fait que le député, qui s'est fait enfariné à Toulouse par les  militants de l'association Handi-Social en novembre dernier, opposés à la loi Elan, n'avait pas brillé auparavant sur la question du handicap et que ses états de service ont surtout consisté à travailler dans la publicité, à être un Strauss-Kahn boy, et incidemment, dit-on, à avoir inventé le nom d'En Marche. Je voudrais juste noter que cela permet à Lyes Louffok de procéder à un parallèle avec la Protection de l'Enfance : sur "le manque de pilotage qui entraîne des dysfonctionnements". Il défend, en effet, la recentralisation de l'Aide Sociale à l'Enfance.

C'est bien là où l'on voit que certaines prises de position sont tout sauf innocentes. Que Lyes Louffok, ancien enfant placé et membre du CNPE, donne un avis sur la question du placement, rien que de plus normal. En sachant qu'il est loin de représenter l'ensemble des situations. La sienne mérite d'être prise en compte (ce qu'il a décrit dans L'enfer des foyers et dont il s'est fait l'écho dans le documentaire de Sylvain Louvet Enfants placés, les sacrifiés de la République, voir plus loin), mais elle ne résume pas le "dossier". En ce qui concerne les violences subies en établissement, il est certain qu'il faudrait non seulement que des alertes puissent fonctionner et que des contrôles plus sérieux et réguliers aient lieu, mais aussi que les accusations portées plus tard soient prises en compte par les autorités judiciaires : quid de la réaction du Parquet suite à ses révélations publiées voici bientôt cinq ans ?

Par contre, quand il s'insurge sur le fait que sa famille d'accueil étant partie dans un autre département, il n'a pas été autorisé à la suivre, ce qui a été un déchirement pour lui, je ne me prononce pas ne connaissant pas les raisons qui ont présidé à cette décision de le changer de famille d'accueil. Un manque de discernement, c'est possible, mais dans ce champ de l'enfance en danger les affirmations péremptoires sont rarement pertinentes : en effet, un enfant partant loin de sa famille dite naturelle pourrait être le premier, une fois adulte, à condamner l'ASE de l'avoir ainsi coupé de sa famille.  Comme si cela ne s'était jamais produit.

Quant à la recentralisation, il est vrai qu'il manque un pilote national mais la solution ne réside pas forcément à réinvestir l'État dans cette mission. Qui a dit que tout allait mieux avant, quand la DDASS gérait l'Assistance Publique ? Par ailleurs, cette conception, calquant l'ASE sur la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse, le plus souvent au pénal, qui est centralisée), fait fi de la réalité sociale. Elle isole totalement le sujet, sans se soucier que la Protection de l'Enfance s'inscrit dans des problématiques sociales bien plus larges. Cloisonner davantage les missions n'est pas garant d'une meilleure réponse. Le législateur, lors des lois de décentralisation, a confié aux Départements l'action sociale, peut-être parce qu'il s'agit d'une politique bien moins honorable que d'autres restées centrales, mais aussi et surtout parce qu'elle consiste en une approche transversale : petite enfance, enfants, adultes (précarité, insertion), personnes âgées.

Quand Lyes Louffok et Michèle Créoff, dans Les Actualités Sociales Hebdomadaires du 1er février, conteste "l'abandon par les départements de leur mission de protection de l'enfance", ils ont raison pour ce qui concerne les jeunes majeurs, largués à 18 ans. Véritable scandale qui mériterait, je l'ai écrit déjà, une enquête parlementaire sur le sujet. Tout en sachant que ce ne sont pas tous les Départements puisque l'on sait que 19 000 jeunes sont pris en charge au-delà de 18 ans.

Illustration dans "Libération" du 27 janvier. Illustration dans "Libération" du 27 janvier.

"Le massacre des innocents", carrément

Michèle Créoff, vice-présidente du CNPE, a publié un livre avec Françoise Laborde intitulé Le massacre des Innocents, "les Oubliés de la République", dont les thèses tendent à condamner une politique de l'enfance qui ferait la part trop belle aux familles naturelles, incitant les politiques publiques à être plus exigeantes sur les retraits d'enfants. C'est pour cette raison que l'Organisation nationale des éducateurs spécialisés (ONES) s'est retirée du CNPE, condamnant un choix qui consiste à privilégier le placement, alors même que les professionnels de l'éducatif et du social se voient constamment tiraillés entre les familialistes (défense à tout crin de la famille naturelle) et les anti-familialistes (condamnation simpliste des familles défaillantes). La loi elle-même cherche à éviter les positionnements caricaturaux en ce domaine. Michèle Créoff a été jadis, dix années durant, inspectrice de l'ASE et a traité de la question de la maltraitance à enfants au ministère, puis une fois en retraite, soudain, elle a pensé que Françoise Laborde serait de bonne compagnie pour aborder une telle question avec elle. Le tout agrémenté d'un appel public qui comportait quelques erreurs et qui, évidemment, a mobilisé quelques people. Elles avaient été alors reçues par Madame la Non-Présidente à la mi-novembre, Brigitte Macron, promettant la nomination prochaine d'un délégué interministériel !

Il est bien évident que les abus, les dysfonctionnements doivent être dénoncés. Sauf que le plus souvent, ce sont justement des professionnels qui se mobilisent pour le faire mais cela n'intéresse pas les télés. Ils se font casser par leur hiérarchie, par les institutions qui les emploient, dans l'indifférence générale, dans le silence le plus total. Mais un jour, des télés ont sous la main un documentaire un peu, beaucoup, croustillant (Coco c'est bon, ça dopera l'audimat), donc elles prennent et tentent ensuite de laisser croire qu'elles seraient à l'origine des réformes qui éventuellement suivront. J'ai déjà montré comment le sujet des tutelles pour les majeurs est régulièrement exploité de façon caricaturale par les télés et des documentaristes peu scrupuleux. L'enfance aussi, tel un documentaire intitulé Enfants en souffrance : la honte !, diffusé sur France 5 une première fois en septembre 2014 ou, donc, cette resucée avec Enfants placés, les sacrifiés de la République, de Sylvain Louvet. Ce dernier, suite à mon article critique publié sur ce blog, m'a téléphoné, me confiant qu'il se réjouissait que son film ait pu conduire à la nomination du secrétaire d'État (sic), puis me reprochant d'avoir publié ni plus ni moins que des "fake news". On verra en note comment la thématique de la "fausse nouvelle" peut être instrumentalisée par ceux-là même qui n'hésitent pas à s'en accommoder (1).

Où sont passés les juges ?

Lille, le 6 novembre. Manifestation des assistants socio-éducatifs, contre le manque de moyens et de places dans les familles d'accueil et les foyers [Photo Antoine Bruy. Tendance Floue] Lille, le 6 novembre. Manifestation des assistants socio-éducatifs, contre le manque de moyens et de places dans les familles d'accueil et les foyers [Photo Antoine Bruy. Tendance Floue]
Si ce genre de documentaire n'emporte pas l'adhésion de ceux qui connaissent réellement le sujet, c'est que l'intention qui préside à leur réalisation est biaisée : d'une part, l'auteur, s'il connaît quelques bribes de ce qu'il doit traiter, n'a souvent pas une vue d'ensemble du sujet, ce qui peut le conduire à des contre-sens et des oublis ; d'autre part, certains médias qui diffuseront exigent, pour faire de l'audience, que le traitement soit guidé par le spectaculaire. On n'aborde pas réellement une question sociale, on produit un spectacle. Quitte à mettre l'accent sur de réels faits d'une extrême gravité et à jurer de sa bonne foi : Sylvain Louvet considère que cette critique sur les oublis est significative d'une méconnaissance du travail journalistique, qui nécessite beaucoup plus de recherches que ce qui est montré à l'écran. Et de m'affirmer qu'il a contacté une cinquantaine de structures, et autant d'assistants familiaux ou lieux de vie. 40 % seulement est mis à l'image. Comme je m'étonnais que ce documentaire fasse autant l'impasse sur le judiciaire, il me répond tranquillement qu'il a contacté également "une cinquantaine de juges" mais qu'ils n'ont pas voulu s'exprimer publiquement. C'était une information de première importance, mais elle n'apparaît pas dans le film, ce qui conforte l'idée que le sujet est mal maîtrisé, car comment aborder la protection de l'enfance sans dire un mot des acteurs principaux. Par ailleurs, le réalisateur croit pouvoir s'interroger, "après des mois d'enquête" sur le bilan de l'ASE et sa mission de protection. Or le documentaire semble totalement ignorer que la protection de l'enfance ce n'est pas seulement le placement d'enfants en établissement ou en famille d'accueil, mais aussi des interventions éducatives, sociales, psychologiques, sanitaires à domicile, à la demande des familles ou avec leur accord, ou sur décision judiciaire. Il ne fait ainsi aucune allusion au milieu ouvert, qui en matière de protection de l'enfance est fondamental. Comment prétendre avoir fait le tour d'un dispositif de cette envergure avec une approche si restrictive ?

Si je connais un peu la protection de l'enfance pour avoir longtemps travaillé dans ce secteur et avoir, entre autres, rédigé 50 pages de l'encyclopédie Weka "Protection de l'enfance", il est vrai, par contre, que je ne connais pas le métier de documentariste. Mais je connais des réalisateurs qui le pratiquent honnêtement et dont certains sont des amis, capables d'aborder une question sociale dans toute sa complexité, sans se gargariser des déviances de quelques individus pour en faire une généralité, capables de mettre en évidence les défaillances institutionnelles, non pas en se saisissant de quelques données qui feront le buzz mais en démontrant les raisons profondes des dysfonctionnements, après un réel travail d'enquête. Car la grande majorité des professionnels éducatifs et sociaux agissent avec conscience, affichant les valeurs de leur métier, confrontés chaque jour à des questions épineuses, des situations graves ou délicates, ayant des initiatives à prendre, subissant des injonctions (parfois paradoxales), souvent inquiets sinon torturés à l'idée qu'ils n'ont peut-être pas été à la hauteur, leurs actes engageant tellement la vie d'autrui. Face à cela, ils sont le plus souvent globalement insultés par cette façon négative systématique de présenter leur engagement. Ces attaques en règle proviennent soit de certains reportages, soit d'associations qui sont cocoonées par les médias et qui prétendent agir en faveur de l'enfance maltraitée sans réelle présence sur le terrain, mais cherchant une existence médiatique par une mise en cause injuste et diffamatoire des travailleurs sociaux, alors que ces derniers sont les acteurs de premier plan dans la lutte contre la maltraitance. Mises en cause sans nuances qui, en outre, compliquent souverainement leur tâche, déjà difficile, auprès des familles.

Faire front

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Je considère que les professionnels ont trop souvent supporté cette infamie et qu'ils devraient mieux s'organiser pour faire front. Cela passe par un rendu-compte public de leurs activités et d'une prise de paroles offensive lorsqu'une affaire éclate, plutôt que de se retrancher dans un silence qui peut paraître coupable, sur décision des autorités qui considèrent, à tort, que faire le dos rond est préférable.

Cette approche médiatique habituelle n'est pas sans raison : elle rejoint de façon démagogique une pensée commune d'une opinion publique toujours prompte à s'insurger contre "l'ASE", après l'avoir été longtemps contre "la DDASS", cette méchante administration anonyme qui ne peut sûrement pas s'occuper correctement d'enfants. La violence des commentaires sur les réseaux sociaux ou sur les sites de médias, bien souvent totalement contradictoires (reprochant à l'ASE de fermer les yeux sur la souffrance des enfants dans leur famille ou de les arracher injustement à leurs parents), témoigne de ces préjugés et présupposés.  

"Trop de dépenses pour l'aide sociale"

Que ce soit conscient ou inconscient, la mise en cause du coût de la protection de l'enfance (8 milliards d'euros nous répète-t-on) rejoint le combat que mènent inlassablement les néo-libéraux contre les dépenses sociales. Avec ce sempiternel discours consistant à dire que le service public est mal rendu alors que la France dépense plus qu'ailleurs. Outre le fait que cela mérite d'être pondéré (les comparaisons entre pays ne sont pas toujours pertinentes car les postes de dépenses ne recouvrent pas les mêmes choses), cette propagande, à la manière de l'ultra-libérale de choc Agnès Verdier-Molinié qui squatte tous les plateaux de télé et qui ne cesse d'accuser les dépenses d'aide sociale d'être la cause des malheurs du pays, a pour but de réduire considérablement ces dépenses pour réduire d'autant les impôts de la caste qui la mandate. Elle ne fait qu'exprimer, de façon caricaturale certes, les orientations politiques des gouvernements successifs, dont la faute ne consiste pas seulement à s'attaquer à notre système de protection sociale mais aussi à vouloir introduire dans la gestion du social les principes du "libéralisme".

Dessin de Jiho dans "Lien social" du 5-18 février Dessin de Jiho dans "Lien social" du 5-18 février

Est-ce à dire que tout va bien dans le meilleur des mondes ? Que nenni. Je l'ai dit plus haut : les travailleurs sociaux sont les premiers à dénoncer les abus. Pour ma part, au cours de ma vie militante, "journalistique", pédagogique, professionnelle, j'ai été très souvent confronté à ces questions et à me positionner (la liste serait trop longue ici, entre tracts, combats divers, actions devant la justice, articles, contributions, cours, prises de parole dans des colloques). Mon expérience de terrain, ainsi que celles de formateur, de chef de service ou de directeur, me font dire que la plupart des professionnels agissent au mieux. Je crois que ce point de vue est fondé, car il s'appuie sur cette expérience mais aussi sur de nombreuses rencontres avec des responsables de l'action sociale sur d'autres départements, sur une forte documentation, sur ce que l'on me rapporte de ce que disent des adultes ayant été placés enfants, ou des assistantes familiales connues jadis. Certes, il existe quelques professionnels qui déraillent et que le système ne recadre pas assez vite. Et il y a des anciens travailleurs sociaux déçus et blasés, qui ont quitté le secteur. J'ai toujours constaté et écrit que ce mal-être provenait bien moins de la nature du travail (car lorsque l'on s'engage dans ces métiers on sait un peu à quoi s'attendre) mais bien plus d'une mauvaise organisation des institutions. Lors des États Généraux du Travail Social en 2014, dans une longue contribution, j'ai déroulé la liste de ces injonctions paradoxales qui compliquent tant la vie des professionnels et, évidemment, qui ne favorisent pas la meilleure prise en charge des enfants.

Aujourd'hui encore, me parviennent des informations préoccupantes sur la façon dont fonctionne le dispositif de la protection de l'enfance :  avec des encadrants parfois peu compétents (pas tous, mais la situation s'aggrave car de plus en plus souvent des chefs de service obtiennent des postes sans aucune formation dans le secteur éducatif ou social, recrutés pour leur prétendue capacité à manager et leur docilité) mais aussi par une pléthore de cadres soucieux d'imposer des règles bureaucratiques, plus formelles qu'ancrées dans la vérité d'une relation humaine, ayant quelques difficultés à prendre en compte les réalités de terrain, à entendre les suggestions de ceux qui se coltinent les situations,  par défiance envers des acteurs certes parfois difficilement contrôlables mais souvent dévoués à la tâche. Enfin, les Départements, devant les restrictions budgétaires imposées par l'État depuis plusieurs années, devant une extension des coûts due à une aggravation des fragilités sociales (financières, morales, psychiatriques) ont tenté de réduire la voilure. En remplaçant moins ou plus du tout les personnels absents, en se limitant aux prises en charge des mineurs et en poussant les jeunes majeurs à voler de leurs propres ailes.

C'est de tout cela qu'un documentaire devrait causer, c'est de cela qu'un secrétaire d'État devrait s'emparer. Chiche.

Lors d'une manifestation de travailleurs socio-éducatifs à Lille, le 6 novembre [Photo Antoine Bruy, Tendance floue] Lors d'une manifestation de travailleurs socio-éducatifs à Lille, le 6 novembre [Photo Antoine Bruy, Tendance floue]

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 (1) Lorsqu'il m'appelle, Sylvain Louvet insiste d'emblée d'une façon étonnante sur le point suivant, "élément factuellement faux" : dans mon article du 22 janvier, j'écris que le réalisateur "sans même tenter de solliciter un reportage", introduit une de ses connaissances pour se faire recruter par le Centre départemental de l'enfance et de la famille (CDEF) d'Eysines comme éducateur et pouvoir filmer en caméra cachée. Or la voix-off dit dans le film : "nous avons été autorisés à le filmer [le CDEF] mais seulement de l'extérieur". Si c'était une erreur de ma part, elle serait bien vénielle et ne mériterait pas de faire une telle fixette sur le sujet. Sauf que France 3 Nouvelle Aquitaine a publié le 14 janvier, l'avant-veille de l'émission, un article dans lequel il est dit qu'il y a deux ans, quand des éducateurs ont dénoncé les violences des mineurs accueillis à Eysines (entre eux et sur le personnel), France 3 a tenté de filmer à l'intérieur du centre sans obtenir d'autorisation. Et France 3 de déclarer que Sylvain Louvet, fort de cette expérience, n'a pas demandé au préalable d'autorisation pour son propre tournage auprès du Conseil Départemental mais "simultanément" à l'infiltration de son faux éducateur "car, dit France 3, on pensait qu'on [n']aurait pas leur accord pour tourner". Ce qui confirme ce que j'écrivais. Quant à Sylvain Louvet, France 3 précise qu'il "refuse de détailler une quelconque chronologie sur le dispositif", ceci pour protéger son journaliste infiltré, "Benoît", sous prétexte que donner les dates permettrait d'identifier la personne ayant réalisé ces images. Alors même que le fameux Benoît étant resté trois jours seulement à l'intérieur du centre, il ne doit pas y avoir beaucoup de difficulté à repérer les dates de sa présence (et à en déduire qui filmait). Quant au Conseil départemental, il déclare, toujours selon France 3, qu'il a reçu les demandes de tournage fin août alors que les images ont été filmées… début juillet.

Sylvain Louvet, dans son film, où il a une "propension [...] à se mettre en scène", selon Télérama [capture d'écran] Sylvain Louvet, dans son film, où il a une "propension [...] à se mettre en scène", selon Télérama [capture d'écran]
J'aurais commis une autre "fake news" (peut-être d'autres, mais en près de deux heures d'échange, je n'ai entendu que ces deux là) : j'écrivais que Sylvain Louvet avait fait dire à un père de famille dont l'enfant était placé que les assistants familiaux n'ont aucune formation, alors même, écrivais-je, qu'une formation existe (loi de 1992) et même un diplôme, non obligatoire (loi de 2005). Il m'affirme qu'il n'en est rien, le père en question ne dit pas ça. En réalité, vérification faite, il dit (j'ai réécouté la vidéo encore en ligne sur le site de France 3) : "Une assistante familiale, elle passe un agrément et après plus rien de toute leur vie, pas un stage, rien du tout", alors que lui, chauffeur routier, il fait un stage tous les 5 ans. Sylvain Louvet lui-même en voix off, à un autre moment, dit qu'il n'y a aucun diplôme pour être assistant familial et que le couple agréé qu'il rencontre "doit s'en remettre à son intuition". Que certains départements ne soient pas à jour dans la mise en place de la formation obligatoire des assistants familiaux, c'est possible, mais le documentaire laisse bien entendre que la loi ne prévoit aucune formation.

L'art et la manière

De son côté, la revue de référence Lien social a également critiqué ce documentaire, titrant Pièges à conviction : l'art et la manière et allant jusqu'à publier les commentaires sans concession des mineurs accueillis dans le CDEF d'Eysines, dont certains se plaignent de l'impact négatif d'une telle présentation de leur foyer sur leurs familles. Le JAS (le Journal des Acteurs Sociaux) décerne un "carton rouge" à Sylvain Louvet, lui reprochant un reportage qui "apparait plus pour suivre une quête d'audimat sur fond de sensationnalisme que réellement servir la cause des enfants placés".  

Sylvain Louvet me dit que mes commentaires sont diffamatoires et qu'il prévoit de saisir le service juridique de son agence (Capa, dont le propriétaire est l'ancien responsable presse du groupe LVMH de Bernard Arnault et le producteur de Plus belle la vie).

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Les reproches que m'adresse Sylvain Louvet ne l'empêchent pas de me dire qu'il est prêt à recevoir mes suggestions pour le collectif sur l'enfance en danger qu'il envisage de créer avec Lyes Louffok et… Alexandra Riguet. Pas de chance : cette dernière est une documentariste dont je conteste également l'approche consistant à présenter à charge un dispositif éducatif et social, quitte à distiller quelques éléments positifs pour tenter de contourner ce reproche. Alexandra Riguet a aussi réalisé un documentaire  sur l'ASE, que j'ai cité plus haut (Enfants en souffrance, la honte !, repris dans un ouvrage signé d'elle-même et de Bernard Laine, chez Fayard, avec pour sous titre : Le livre noir de la protection de l'enfance) cherchant davantage le buzz à travers quelques exemples, dont certains choquants, qu'à produire une étude approfondie permettant d'envisager une amélioration du système. Elle est également l'auteur de deux documentaires sur les tutelles, conforme à tout ce qui se fait sur le sujet, c'est-à-dire la collecte de quelques dérives ou l'exploitation tendancieuse de dossiers complexes, soit quelques dizaines d'affaires, parfois déjà connues, dans un dispositif qui compte 900 000 mesures. J'ai publié une série d'articles sur ces approches fort discutables : de nombreux mandataires judiciaires m'ont écrit pour me remercier, écœurés de voir leur métier sali à longueur de reportages.

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Dans son livre du même tonneau, Les possédés, Valérie Labrousse ne craint pas de parler de "mafia des tutelles" et de "charognards de la tutelle". J'ai répondu par un billet renvoyant le compliment de "charognards". J'ai appris que des greffiers de tribunaux d'instance et des juges des tutelles se communiquaient les liens avec mes billets, tellement dans les médias, pour une question essentiellement d'audimat, la charge contre ce dispositif est constante.

. Alors même que la loi (de 1975) prévoit la prise en charge des jeunes relevant de l'ASE au-delà de 18 ans, il a fallu enfoncer le clou avec une proposition de loi qui a été votée en commission des affaires sociales le 11 juillet dernier. Elle n'a toujours pas été inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée Nationale, ce qui est inadmissible. Elle prévoit que l'État prendrait en charge ces dépenses (sans doute en remboursant les avances faites par les Départements). Voir article (sérieux) de Libération sur le sujet De l'ASE à la rue, les jeunes majeurs laissés pour compte, par Kim Hullot-Guiot (au sein d'un dossier de plusieurs articles documentés publiés dans le numéro daté du 27 janvier comme celui d'Anaïs Morvan La protection de l'enfance abandonnée à elle-même) et mon article qui montre que les juges pour enfants peuvent prendre des mesures mais elles ne sont pas mises en œuvre et ce, sur injonction de la Chancellerie (L'État peut déjà prolonger l'accueil d'un jeune majeur).

. Je ne récuse pas l'utilisation de la caméra cachée, c'est certainement indiqué dans certains cas, sous réserve que ce soit pour alimenter une enquête étayée, recueillir des propos probants, et non pour rechercher à tout prix à faire de l'audimat, avec des images chocs ou prétendument chocs, au détriment du fond. Voir Enfants handicapés maltraités : les révélations de M6 en caméra cachée

Sur cette affaire, voir mon compte-rendu sur Facebook de l'audience récente du Conseil de Prud'hommes où une lanceuse d'alerte poursuivait son employeur : Maltraitance à enfants à Moussaron : audience de Prud'hommes.

. Voir sur ce blog :

- sur le documentaire de Sylvain Louvet et l'émission de France 3 : Enfance en danger : entre dure réalité et recherche d'audience

- La protection de l'enfance, un parcours d'obstacles

- Mises sous tutelle : des médias font le buzz

- Tutelles : toujours le buzz sur les abus

- Tutelles : enquêteurs ou charognards

 

Sur un bâtiment d'une association de Sauvegarde de l'enfance, à Auch (Gers) [Photo YF] Sur un bâtiment d'une association de Sauvegarde de l'enfance, à Auch (Gers) [Photo YF]

Billet n° 446

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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