Plus qu’un croche-pied

Les violences exercées par une partie de la police à l’encontre des manifestants du mouvement social sont évidemment plus qu’un croche-pied, mais une atteinte caractérisée à l’État de droit. La réaction récente du pouvoir et des médias dominants signifie-t-elle qu’ils ont pris la mesure de la gravité de la situation, dangereuse pour eux ?

Lors d'une manifestation des Gilets jaunes à Besançon, le 22 décembre 2018 [Photo YF] Lors d'une manifestation des Gilets jaunes à Besançon, le 22 décembre 2018 [Photo YF]

La Police de la République

Depuis des mois, des années même, les manifestations du mouvement social sont sévèrement réprimées par les force de l’ordre (très nombreuses victimes pour lesquelles l’abus des policiers est attesté) : répression forte déjà lors de luttes contre la loi travail, sous François Hollande, amplifiée lors de la révolte des Gilets jaunes. Il est évident que les moyens employés ont dépassé les bornes et ne sont plus là pour faire face à une éventuelle violence de manifestants. Soit les policiers ont peur (certains d’entre eux ont été victimes de la violence, des terroristes, de criminels de droit commun ou de manifestants surexcités), soit parmi eux il y a des brebis galeuses d’extrême-droite ne supportant pas la chienlit, les revendications sociales et la contestation de l’autorité, soit ils reçoivent des ordres pour se comporter hors des règles de droit et obéissent. Ou les trois à la fois.

[Photo YF] [Photo YF]
Des personnalités reconnues, y compris par le pouvoir en place, ont lancé l’alerte (François Sureau, avocat, écrivain, dans un opuscule sans concession, Sans la liberté, paru chez Gallimard en septembre). France Inter, dans la matinale du 14 janvier, donnait la parole à Patrice Spinosi, avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation, spécialiste des libertés publiques, et qui a dit : « nous sommes en train de dilapider notre capital de liberté ». Certes les protestations apparaissent, enfin, quand les victimes portent une contestation largement partagée par l’opinion, alors qu’elles étaient bien discrètes à l’époque des Gilets jaunes et carrément silencieuses quand une violence arbitraire de la « violence légitime » s’exerce à l’encontre des habitants des quartiers. Voilà que Christophe Castaner, qui donne le sentiment, depuis qu’il est en poste, de se plier servilement aux policiers exigeant de lui un soutien sans faille, a osé parler d’«exemplarité» et d’«éthique». Et Emmanuel Macron dit le lendemain qu’il attend des policiers et des gendarmes « la plus grande déontologie » !

Que se passe-t-il ? D’autres le diront mais ce qui est sûr c’est que cela a assez duré. Le comportement de la police ne relève plus, dans bien des cas, d’une République. Les méthodes employées ne font qu’accroître la violence générale, sans sanctions lors de bavures manifestes. Les débordements constatés justifieraient des poursuites par la Justice internationale. J’ose croire que des policiers n’approuvent pas d’être transformés ainsi en combattants de guerre, avec LBD et grenades meurtrières. A quand une police totalement républicaine, en qui le citoyen peut faire confiance, parce qu’elle est là pour protéger et non pour mater les révoltes populaires et pour blesser systématiquement les protestataires ?

Gendarmes en tenue de combat (sans casque tout de même), dont certains particulièrement jeunes, lors de la venue du ministre de l'Agriculture à Auch, Gers, le 10 janvier [Photo YF] Gendarmes en tenue de combat (sans casque tout de même), dont certains particulièrement jeunes, lors de la venue du ministre de l'Agriculture à Auch, Gers, le 10 janvier [Photo YF]

Croche-pied

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Alain Bauer évoquait, dans l’émission C dans l’air  sur France 5 le 16 janvier, les violences policières. Bizarre, je ne crois pas qu’il se soit exprimé ainsi jusqu’alors. Il faut dire qu’il considère qu’il n’y a que 1% de brebis galeuses et que cela ne doit pas entacher les 99 autres. Ce criminologue, intime de Manuel Valls, a quelques casseroles : L’Express le suspecte d’être « marchand d’influence », il a été accusé d’avoir perçu des royalties versées par une filiale de Carlos Goshn, d’être impliqué dans le scandale Lafarge en Syrie, et, selon Laurent Mauduit (Mediapart), d’avoir bénéficié de contrats de complaisance avec la Caisse des dépôts et consignations. Ce qui n’empêche pas qu’il ait son rond de serviette dans C dans l’air. Dans ses propos, évidemment, il protège ses arrières et évite de trop s’aliéner les policiers, source d’informations pour lui dont il ne cesse de se vanter, sans que l’on sache toujours s’il ne bluffe pas un peu. Il n’empêche que cette évolution de C dans l’air est étrange. Déjà lundi [12 janvier], le politologue Roland Cayrol tenait soudain des propos très sévères sur le comportement des policiers (au grand étonnement des autres invités). Une autre filiale du groupe Lagardère (C à dire) recevait récemment un journaliste de Libération qui a porté des accusations graves contre la police.

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Ainsi, la mort d’un livreur (Cédric Chouviat, étouffé lors d’une arrestation) et peut-être, surtout, un croche-pied sur une manifestante a déclenché ce buzz ? Après tant de victimes dans l’indifférence totale des politiques au pouvoir et d’une grande partie de la presse, soudain un croche-pied pousse à l’introspection : peut-être parce qu’il apparaît comme un acte inutile, gratuit, humiliant ? Peut-être aussi parce qu’il est bénin et permet de passer sous silence les autres tellement plus graves à propos desquelles l’IGPN n’a pas fait son travail et pour lesquelles les autorités devront un jour rendre des comptes. Je rends hommage à David Dufresne qui a recensé toutes les exactions : le 14 janvier sur France 5 (C’est à vous), il rappelait les 25 éborgnés, les 5 mains arrachées et les 3 morts, sans parler des centaines de blessures à la tête. Il dénonçait alors le fait qu’on en parle parce qu’il y a des images, sinon il doute que ce serait le cas. Je rends hommage aussi aux journalistes qui ont continué à faire leur devoir, comme Emma Audrey qui a tant œuvré (Media25 et Radio Bip à Besançon) pour témoigner et dénoncer les violences policières (entre autres exploits, elle a filmé il y a quelques mois à Besançon, lors d’une manifestation des Gilets Jaunes, l’agression de Mathias par un policier, vidéo qui a mis en évidence les mensonges du Préfet, relayés par le ministre de l'intérieur en personne, alors même que ces autorités connaissaient les images qui prouvaient qu’ils mentaient). 
[source inconnue] [source inconnue]

Sarkozie et Macronie sont dans le même bateau

Le Monde publie ce 18 janvier un article de deux pages sur les frasques de Nicolas Sarkozy : déjà, ministre de l’intérieur, il avait tenté en 2003 de vendre un système de surveillance des frontières à l’Arabie Saoudite, avec commissions prévues pour l’intermédiaire Ziad Takkiedine, contrat annulé par le président Chirac, suspectant la constitution d’un trésor de guerre pour une future candidature à l’élection présidentielle. Tous ses proches (Guéant, Gaubert, Hortefeux, Djouhri, Boillon, Squarcini) sont impliqués dans des opérations douteuses, des sommes d’argent en millions qui transitent parfois en liquide, et, bien sûr, le financement de sa campagne électorale de 2007 par Kadhafi, dossier qui a déjà été tellement bien renseigné par Mediapart.

Arrivée de Kadhafi à l'Elysée, reçu par Nicolas Sarkozy le 12 décembre 2007 [Photo parue dans l'article du Monde] Arrivée de Kadhafi à l'Elysée, reçu par Nicolas Sarkozy le 12 décembre 2007 [Photo parue dans l'article du Monde]
On sort de cette lecture écœuré, comme à chaque fois, tant ces escroqueries, ces corruptions, ces malversations au sommet de l’État ont à voir avec l’état délétère de notre pays, quand ceux qui devraient garantir le respect de la loi trichent, mentent, traficotent à ce point, tout en appelant, sans vergogne, les citoyens à leurs devoirs. Ces derniers savent bien que si la Justice avait à leur encontre ne serait-ce qu’un centième des indices qui mettent en cause le clan Sarkozy ils seraient déjà passés devant un tribunal et jetés en prison.

Ce qui rajoute à l’écœurement c’est qu’Éric Woerth, l’ancien trésorier, explique de façon ridicule l’argent liquide des comptes de campagne de Sarko, est l’actuel président de la commission des finances de l’Assemblé Nationale (dévolu à un élu de l’ʺoppositionʺ) ! Et Sarkozy, lui, est le Monsieur bons offices d’Emmanuel Macron à l’étranger ! Bien qu’il traîne un nombre de casseroles impressionnant : mis en examen dans l’affaire Bygmalion et procès prévu (dépassement de 22,5 millions d’euros des dépenses électorales de 2012, soit plus du double de la somme autorisée), mis en examen pour tentative de corruption d’un magistrat, mis en examen dans l’affaire libyenne pour corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de fonds publics libyens. Rien n’oblige Macron à dérouler à ce point le tapis rouge à Sarkozy sinon une manœuvre honteuse pour se concilier la droite LR, sans craindre de démontrer, par la même occasion, l’immoralité qui règne au sommet de l’État aujourd’hui, thérapie de choc pour que, face à un tel cynisme, le peuple, se sentant impuissant, s’écrase.

. Ces trois chroniques sont parues sur mon compte Facebook, avec de très légères variantes, entre le 15 et 18 janvier.

Billet n° 519

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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