«Des Hommes», au cœur des Baumettes

Ce film d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet sort en salle aujourd’hui : immersion d’une caméra bienveillante au cœur d’une prison afin de rendre compte de la vie des reclus, des êtres humains écrasés par leur passé et par ce quotidien mortifère. Sentiment de honte d’être citoyen d’une République qui permet de telles conditions d’incarcération.

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Rencontre avec Alice Odiot

Alice Odiot explique que la première condition pour réaliser un tel film, tourné à l’intérieur d’une prison, c’est d’obtenir le consentement du prisonnier qui accepte la caméra dans une cellule de 9 m² et de ne pas donner l’impression que l’on en rajoute avec le dispositif de surveillance. Dans ce lieu exigu, à contre-jour, durant une demi-heure, une heure, deux heures, il fallait tenir à trois ou quatre (avec réalisateur, caméraman, ingénieur du son).

Au préalable, sans caméra ni micro, Jean-Robert Viallet et elle-même ont passé un mois dans cette prison au cœur de la ville de Marseille (2000 détenus sur 3 hectares). Ce projet a pu se réaliser car la directrice tenait beaucoup à ce que les juges voient ce qu’ils font subir aux hommes qu’ils condamnent. Aucun casting n’avait été établi, mais les candidats étaient nombreux, au point que tous n’ont pu être filmés. La prison est un lieu d’ennui maximal, donc l’arrivée d’une caméra procure une certaine distraction.

La plupart ont dix condamnations, ils ont été rejetés de l’école, du travail également (certains décrochent leur tout premier salaire dans cette prison). On peut entrer pour un défaut de permis et y rester pour assassinat dans la cour de promenade. La moitié des détenus ont moins de 30 ans. En arrivant, ils n’ont souvent que 18 ans, ce sont des jeunes submergés, noyés : ils écopent de deux mois ou de deux ans, ils ne savent pas trop. 30 % sont atteints de troubles mentaux sévères mais le centre hospitalier spécialisé manque de place pour les accueillir.

Le personnel pénitentiaire a été coopérant car il lui importait de montrer dans quelles conditions il travaille. La nuit, il n’y a pas de gardiens : le matin, en ouvrant les portes, il arrive qu’ils découvrent un prisonnier mort, seul, sans secours, dans la nuit. L’administration a hésité avant de donner son accord, car ce n’était pas la télévision, il n’y avait pas d’objectifs pré-établis : « on voulait juste éprouver, être là, entrer à l’intérieur, c’est notre boulot de documentaristes ». Alice Odiot précise que leur travail consiste à filmer une relation : ils ont auparavant filmé le monde du travail et le management (« plus compliqué que la prison »). Là, il fallait savoir faire silence, attendre, la relation qui s’établit est délicate, car elle doit être égalitaire, donc sans protection.

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Je relève que malgré le décor, le cadre, l’ambiance, il y a dans le film une certaine esthétique des images, une beauté des visages. Alice Odiot me répond qu’il faut très bien filmé les gens dans de telles conditions. Le projet était de rendre compte de la part d’humanité de ces hommes, trouver un équilibre entre humanité et violence. Elle précise qu’ils n’ont pas gardé des scènes de fous (nombreux dans la prison), comme ce prisonnier qui parle avec les cafards de sa cellule. On leur a même reproché de n’avoir pas filmé les coins les plus sombres de la prison. Lors d’une projection en Corée du Sud, les spectateurs commentaient en louant la beauté des « acteurs », croyant à une fiction, ne parvenant pas à imaginer de telles conditions réelles d’enfermement.

Alice Odiot et Jean-Robert Viallet [©HL Bgeminel] Alice Odiot et Jean-Robert Viallet [©HL Bgeminel]
Alice Odiot répond à l’étonnement général sur le nombre important de femmes gardiennes présentes dans une section d’hommes : effectivement, dans la section filmée (546 hommes), la responsable est une femme, que l’on voit dans le film en tête-à-tête avec un détenu, sans aucune protection. Par contre, dans les sections pour femmes, il n’y a pas de gardiens hommes : l’enfermement est à ce point féminin, que des détenues font des malaises dans l’espoir que des pompiers hommes viennent les secourir. Les hommes sont visités par des épouses, des mères, mais les femmes n’ont personne au parloir : elles ont des enfants, mais ils ne viennent pas dans ces lieux sordides.

Les documentaristes n’ont pu filmer dans la cour de promenade (les gardiens eux-mêmes n’y pénètrent pas). De même, ils n’ont pas tourné dans le parloir, lieu trop intime, en présence d’autres protagonistes qui ne souhaitent pas forcément être montrés à l’écran.

Depuis le tournage, la prison historique des Baumettes a fermé, pour être remplacée par deux bâtiments (Baumettes II et III) construits sur les bâtiments anciens : les murs lépreux ont été remplacés par des couleurs pastels, mais les conditions d’incarcération restent très dures, avec une technologie moderne (les gardiens ne sont plus là pour ouvrir les portes, elles s’ouvrent automatiquement). Finalement, les détenus préféraient la prison ancienne parce qu’ils avaient encore quelques marges de « liberté ».

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Le film

Les réalisateurs ont passé près d’un mois en immersion totale dans cette vieille prison, dans des lieux souvent sordides, face à des êtres humains écrasés, des destinées laminées : on comprend pourquoi  le contrôleur général des prisons, en 2012, avait considéré que les conditions d’incarcération aux Baumettes étaient « inhumaines ». C’est d’ailleurs la raison qui a conduit nos deux documentaristes à solliciter l’administration pour tourner ce film, mais il aura fallu deux ans avant d’obtenir l’accord.

Murs lépreux, troués, peintures ancestrales, cellules taudis, toilettes infectes, canalisations percées, couloirs et escaliers d’une tristesse infinie, ou lumières blafardes. La caméra filme sans concession cet abîme : le décor misérable, mais aussi les histoires de chacun le plus souvent dramatiques. Dans cet enfer-là, paradoxalement, il arrive que l’image soit belle : parce que lorsque le documentariste a de la bienveillance pour son sujet, il sait faire ressortir l’humanité des personnages. Ainsi, de longues séquences sur le visage, sur une attitude, nous font plonger dans l’univers intérieur de cet homme, dans la folie carcérale (inutilité, proximité). On est là dans un reportage qui rend authentiquement compte d’une réalité, il sait extraire le ressenti de ces êtres qui espèrent que leur vérité sera dite. Et certains tiennent des propos bouleversants de lucidité. On est évidemment à cent lieues des reportages racoleurs avec caméra cachée.

Dans la cour, promenade et musculation Dans la cour, promenade et musculation
On s’étonne que l’administration, si méfiante d’ordinaire, ait laissé faire : on apprend que chaque détenu à un couteau qu’il s’est fabriqué, on voit qu’un éclat de miroirs est utilisé pour observer par l’œilleton les allées et venues dans le couloir (scène étonnante, calque de celle, célèbre, dans Le trou de Jacques Becker). Mais on apprend aussi qu’un détenu a été lynché dans la cour de promenade où les gardiens ne peuvent se rendre : le blessé a agonisé une demi-heure seul sans secours avant de mourir. On assiste à une audience (de réduction éventuelle de peine) par Skype : magistrats et avocat sont restés au tribunal, le prisonnier n’a même pas pu sortir pour l’occasion, il est là enfermé dans un virtuel qui détermine sa vie. L’avocate générale (qui a accepté d’être filmée) dresse un réquisitoire sévère et, là-bas donc, dans ce petit bureau envahi de dossiers, l’avocat du détenu dénonce virulemment la politique pénale du Parquet de Marseille : « les bras m’en tombent d’entendre une réquisition pareille ».

Les gardiens surtout les gardiennes qui sont nombreuses dans la section hommes sont plutôt corrects et humains. L’assistante sociale fait ce qu’elle peut pour atténuer la détresse. Mais tout le système est restrictif : la parole d’un détenu ne vaut pas grand-chose, elle est systématiquement mise en doute (quitte à ce qu’il soit finalement admis qu’il avait raison).

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Que de malheurs dans les regards, que de résignation mais également de résistance vitale : « si tu te laisses faire, t’es mort ici ». La prison c’est « la cuisine du diable, tu es soit couteau, soit fourchette », entre les deux, c’est mortel. Tout est surréaliste, y compris qu’un père et son fils soient incarcérés dans la même cellule, jusqu’à ce qu’une dispute contraigne l’administration à les séparer ! Histoires familiales compliquées, douloureuses, tristes : l’un a volé pour que sa mère qu’il n’arrivait pas à rencontrer se signale, un autre dit que, dans sa famille, on ne se préoccupe de lui que lorsqu’il est en prison.

On sort de ce film chargé de la honte qu’on avait déjà : on savait que la prison est, dans notre pays, le plus souvent non conforme aux principes républicains. C’est confirmé, ô combien. Quels que soient les actes commis par ces hommes ou ces femmes, la politique pénale d’un État en dit long sur les valeurs qu’il professe par ailleurs. Et les citoyens contribuent à leur manière à ce déni : bien peu se mobilisent pour défendre des conditions d’incarcération dignes. Les réalisateurs de ce film ont d’autant plus de mérite d’avoir ainsi œuvré à déverrouiller les portes du pénitencier.

 . Le film sera montré aux Baumettes le 1er avril prochain.

. Sortie en salle le 19 février. 

. Film vu en avant-première le 5 février lors d’une projection à Ciné 32, Auch (Gers), en présence d’Alice Odiot.

Bande annonce officielle du film Des hommes d'Alice Odiot et Jean-Robert Viallet © Rezo Films

. Photos extraites du dossier de presse.

Billet n° 527

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