La Protection de l’enfance confinée

Les exigences du confinement pour faire face à l’épidémie de Covid19 touchent particulièrement les métiers du contact, dont le secteur de la Protection de l’enfance. Le point sur la situation aujourd’hui.

[illustration site La Croix] [illustration site La Croix]
Le secrétaire d’État à la protection de l’enfance, Adrien Taquet, a annoncé hier qu’il avait réuni une conférence téléphonique avec les représentants des structures collectives de protection de l’enfance afin de définir les mesures à prendre dans les prochains jours. Une fiche de « consignes claires et stabilisées permettant le maintien de l’accompagnement sécurisé et qualitatif des enfants protégés» devrait être diffusée aux services et établissements concernés incessamment.

Le ministre a tenu à « saluer la mobilisation exceptionnelle des professionnels qui, partout en France, maintiennent un engagement constant pour garantir la qualité et la sécurité de l’accompagnement des enfants ». Il s’avère que la situation est diverse sur l’ensemble du territoire mais, de façon générale, les équipes éducatives et sociales sont confrontées au « manque d’effectifs et de matériel nécessaires au maintien de la scolarisation des enfants protégés, la problématique de la garde d’enfant pour les professionnels de la protection de l’enfance, la disponibilité du matériel de protection face au virus et la prévention des situations de violences entre enfants protégés ».

Adrien taquet a souhaité que les enfants ne connaissent pas une rupture de vie et il a convenu avec l’Assemblée des départements de France (ADF) que les réponses apportées soient coordonnées et harmonisées sur l’ensemble du territoire. Il a appelé à ce qu’il y ait « continuité d’activités » de la mission générale de protection de l’enfance (services, établissements, familles d’accueil) en lien avec les conseils départementaux. La garde des enfants des personnels engagés dans ce secteur, alors que les écoles sont fermées, n’a pas été prévue pour le moment, mais pourrait l’être très prochainement.

Une mobilisation est lancée, sans trop de précision, sur les renforts à apporter en terme d’effectifs auprès des structures de la protection de l’enfance : étudiants, animateurs sportifs, jeunes du service civique, animateurs du périscolaire, et aussi les étudiants en formation en travail social. Quant au Service 119-Allo Enfance en Danger, il reste en activité.

La réalité sur le terrain

Sans attendre les incitations du secrétariat d’État, les Départements ont dû improviser. Ainsi, le Département de Haute-Garonne a fait savoir que « les services de l’aide sociale à l’enfance (Responsables ASE, travailleurs sociaux, psychologues, administratifs) continuent de fonctionner, afin d’assurer la protection de ces publics fragiles. Le confinement à domicile des agents est mis en œuvre pour une majorité, quand les missions le permettent et que le télétravail est possible. Une minorité travaille toujours sur site ». Les établissements ont été invités à « maintenir les accueils qui ne pourront pas être différés dans cette période de crise sanitaire ». Ils ont transmis leur « plan de continuité d’activité » et ont précisé leur organisation au cas où un enfant serait contaminé.

Les assistants familiaux salariés du Département (au nombre de 460) continuent d’accueillir les enfants à leur domicile. Ils ont reçus les consignes de précaution et de confinement. Les mères isolées avec enfants de moins de trois ans sont toujours prises en charge.

Pour les mineurs non accompagnés, le Service d’Accompagnement des Mineurs Isolés (SAMI) reste ouvert, et traite les dossiers par téléphone uniquement. En cas d'urgence, les assistants sociaux de secteur, présents sur les Maisons Départementales de la Solidarité (MDS) continuent de se déplacer dans les familles. Le centre départemental de l'enfance et de la famille (CDEF) demeure ouvert et prêt à accueillir des mineurs en danger en urgence dans le cadre de ses compétences obligatoires. Les familles ont été informées que les enfants sont donc maintenus sur leur lieu d’accueil principal et habituel. Mais les familles qui accueillent régulièrement leurs enfants ont été invitées à les garder auprès d’elles plus longtemps, sachant qu’un lien est maintenu par téléphone avec le professionnel chargé de l’accompagnement, pouvant aller jusqu’à une visite à domicile. Ce dispositif a été arrêté avec les magistrats quand il s’agit de mesures judiciaires.

Les contacts que j’ai pu avoir avec des professionnels de terrain dans d’autres départements indiquent qu’il s’agit là d’une façon d’agir assez générale. Les effectifs ont été réduits dans les services, les astreintes fonctionnent par roulement de personnel, et des permanences téléphoniques ont été instaurées. Les interventions à domicile ne concernent que des urgences. Quant aux établissements, ils gardent les enfants qui avaient peu de contacts avec leurs familles, avec suppression des visites. On me fait part de l’engagement des professionnels, soucieux d’agir au mieux, et se portant volontaires.

La Croix d’hier relevait la situation critique dans certains établissements pour enfants. Dans certains d’entre eux, il manquerait 50 % des éducateurs, restés chez eux pour garder leurs propres enfants. Un juge des enfants déplore que les travailleurs sociaux n’aillent plus au domicile pour exercer les mesures éducatives.

La Gazette évoque les difficultés rencontrées par des établissements confrontés à devoir prendre en charge dans la journée des enfants qui jusqu’alors étaient scolarisés et au fait que les personnels éducatifs ne sont pas considérés comme prioritaire pour l’accueil de leurs propres enfants dans les écoles, à la différence des personnels soignants des hôpitaux. Par ailleurs, les modalités de fonctionnement doivent être calées avec les magistrats, sauf que les tribunaux sont souvent injoignables.

Dans l’Allier, des mesures exceptionnelles ont été mises en place par le Conseil Départemental : selon La Gazette qui a interrogé le Directeur Général des Services, « des travailleurs sociaux ont pris, avec l’accord du tribunal, des enfants placés chez eux ». Il prévoit même de réquisitionner les internats de collèges pour y hébergés des enfants qui ne pourraient plus être accueillis chez les assistantes familiales malades. « Dès le weekend, les appels à la solidarité ont été nombreux sur les réseaux sociaux pour que des volontaires se fassent connaître ».

Dans l’Allier, des mineurs non accompagnés (étrangers isolés) ont dû quitter les hôtels où ils se trouvaient pour laisser la place à des personnels hospitaliers. Dans la Mayenne, ils ne peuvent plus se restaurer au Foyer de Jeunes travailleurs qui a fermé : il a fallu organisé la livraison de plateaux-repas.

La Gazette se fait l’écho d’une crainte pour les enfants maltraités : « Avec le confinement, les associations craignent pour les enfants maltraités. Ils sont effectivement actuellement confinés avec leurs bourreaux. Et les visites à domicile par les travailleurs sociaux des conseils départementaux ont été suspendus. Les professionnels craignent donc une recrudescence des violences ».

C’est ce qu’évoquait l’écrivaine Leïla Slimani dans l’émission spéciale Grand bien vous fasse, avec Ali Rebei ce matin sur France Inter : elle disait sa crainte que le confinement provoque un accroissement de la violence parentale et de la violence conjugale.

 « Task force »…

C’est aussi ce qu’écrivait La Croix qui se fait l’écho d’une déclaration de Lyes Louffok, « jeune militant, ancien enfant placé », membre du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE) : « On sait très bien que la plupart des maltraitances sur enfant ont lieu dans le cadre familial. On peut redouter que ce confinement se double d’un pic de violences intrafamiliales. » Et d’inviter chaque Français à faire preuve de civisme et à « appeler le 119 dès que l’on a un doute ». Après avoir annoncé récemment qu’il pratiquait le « name and shame » (pour dénoncer publiquement celles et ceux qui, selon lui et les témoignages qui lui sont rapportés, pratiqueraient des violences sur des enfants), il lance désormais une « task force » d’entraide pour organiser si besoin l’accueil d’enfants jusqu’alors placés et qui ne le seraient plus.

… ou renvoi de tous les enfants dans leur famille

Dans l’habituelle confrontation qui règne entre celles et ceux qui prétendent que rien n’est fait en faveur des enfants maltraités et les autres qui estiment que tous les enfants placés le sont abusivement, des parents d’enfants placés saisissent l'occasion pour réclamer aux juges la restitution de leur enfant (certains parents m'ont communiqué copie de leur lettre). Un avocat de Marseille mène une bataille incessante à l’encontre de l’Aide sociale à l’enfance de Marseille, l’accusant de placer sans raison des enfants en établissements ou familles d’accueil, parlant de « déportation », traitant du sujet de façon caricaturale, faisant alliance avec les parents dont les enfants ont été placés, publiant des vidéos, le tout dans un silence fracassant de la magistrature. Comme il fallait s’y attendre, profitant du coronavirus, il vient de lancer un appel pour que tous les enfants soient rendus à leurs parents : il en exhorte les avocats, et incite les parents qui n’auraient pas d’avocats à saisir les juges. En effet, selon Maître Michel Amas, alors qu’assistantes sociales et juges vont « câliner leurs enfants » et que les bureaux de l’ASE vont être désertés, il importe plus que tout que ces « petits anges » soient dans les bras rassurants « de leurs mamans, papas, grands parents, familles ».

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. Communiqué du secrétariat d’État à la Protection de l’enfance : ici.

. La Gazette des communes, des départements, des régions, 18 mars : Coronavirus : incertitude dans les services de protection de l’enfance

. La Croix, 18 mars : Confinement : protection de l’enfance face à une situation inédite 

. La Dépêche, 18 mars : Protection de l'enfance : comment s'organise la Haute-Garonne en pleine crise du coronavirus

Additif au soir du 19 mars : fiche technique du 19 mars 2020 éditée par le secrétariat d'Etat, Covid-19, recommandations aux structures mettant en oeuvre des mesures de protection de l'enfance  : ici

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 Billet n° 534

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