L’irresponsabilité de Jean-Michel Blanquer

Le ministre de l’Éducation Nationale a déclaré dimanche sur France Info que l’épidémie due au coronavirus touchera la moitié de la population : la stratégie consiste, selon lui, uniquement à étaler l’épidémie dans le temps. Ni le chef de l’État ni le premier ministre n’ont jamais dit que telle était la « stratégie ».

Jean-Michel Blanquer sur France Info le dimanche 15 mars [capture d'écran] Jean-Michel Blanquer sur France Info le dimanche 15 mars [capture d'écran]
Dimanche à 9 h. sur France Info, alors qu’on était au stade 3 de l’épidémie depuis la veille au soir et au matin des élections municipales, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, a déclaré : « Comme vous le savez, depuis le début, la stratégie n’est pas d’empêcher que le virus passe, on sait qu’il passera probablement par plus de la moitié d’entre nous, mais c’est de faire en sorte qu’il passe de la manière la plus étalée dans le temps pour qu’on puisse [soigner]… » et il est coupé par une des personnes qui l’interviewent, qui ne relèvent pas sa remarque. Pire : ayant estimé qu’il ne fallait pas craindre les mauvaises nouvelles, il enfonce le clou : « On considère, et là je ne fais que répéter ce que disent les scientifiques, que 50 à 70% de la population in fine finit par être contaminée par le virus, et c'est d'ailleurs ça qui met fin au virus puisque ça crée une forme d'immunité majoritaire, et donc le virus s'éteint de lui-même ». Alors même qu’on n’a cessé de nous dire que le taux de mortalité est de 1 à 2 % des personnes infectées et que cette histoire d'immunité collective (il dit majoritaire) a été contestée, en particulier quand il s'est agi de critiquer la stratégie de Boris Johnson en Grande-Bretagne.

A une auditrice angoissée, qui se demande si la reprise des classes ne sera pas finalement en septembre prochain, il est consolateur mais reste dubitatif, dit que ce n’est pas exclu, mais que ce n’est pas le scénario privilégié actuellement, scénario qui table sur un retour en classe « après le mois d’avril », après « le pic d’épidémie ». Il dit : « nous travaillons sur cette hypothèse », à savoir une reprise des classes en septembre, si l’épidémie persiste en mai ou juin. Mais il ne veut pas « que la population puisse anticiper des choses qui en réalité ne se passeront pas » !

Il est très étonnant qu’un ministre s’exprime ainsi, car cette « stratégie » n’a nullement été annoncée officiellement. Il est vrai que la Professeure Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine, qui fait le tour des plateaux de télé, a déclaré elle-même sur RFI : « les gens très malades représentent moins de 5 % des personnes qui sont infectées » par le coronavirus, mais l’épidémie « va toucher probablement 50, 60, 70 % de la population française ». Elle ajoutait que c’était un temps très court pour soigner l’afflux de malades. L’extrait rapporté par plusieurs médias ne précise pas si elle l’entend hors mesures de confinement.

Deux journalistes du Monde, dans un article daté du 15 mars, disent qu’elles ont eu accès à des modélisations dont dispose le groupe d’experts qui conseille le gouvernement : « l’épidémie de Covid-19 pourrait provoquer en France, en l’absence de toute mesure de prévention ou d’endiguement, de 300 000 à 500 000 morts ». Elles tiennent à préciser que ce scénario découle « des hypothèses de transmissibilité et de mortalité probables les plus élevées et ce en l’absence des mesures radicales de prévention et d’éloignement social qui viennent d’être prises ».

Un long article du Monde de ce jour (20 mars), signé de 8 journalistes, récapitulant « les vingt jours  où tout a basculé au sommet de l’État », montre les hésitations sinon les tergiversations du gouvernement et du chef de l’État. Mais à situation plus qu’exceptionnelle, on peut éventuellement comprendre, compte tenu de la diversité des avis, y compris émanant de spécialistes, que le gouvernement ait eu du mal à caler sa position. Dans cet article, il est dit que ce qui a plongé Emmanuel Macron « dans un bain d’eau glacée » c’est d’apprendre que, si on laisse se propager le virus, cela équivaudrait « à la contamination de la moitié de la population ». L’avis rédigé par les experts dit : « Pour un niveau de mortalité actuellement estimé à 0,5-1 %, cela correspond à des centaines de milliers de morts en France avec une surmortalité importante due à la saturation des services de réanimation ».

C’est suite à tous ces éléments reçus le matin même qu’Emmanuel Macron a été conduit à annoncer le jeudi 12 mars au soir, lors de son allocution télévisée, la fermeture des écoles, la mise en quarantaine des personnes infectées et la fermeture des frontières.

Ce matin (20 mars), la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, chez Jean-Jacques Bourdin (qui évidemment cherchait à lui faire dire que les banlieues ne respectaient pas le confinement, comme s’il n’avait pas vu dimanche ce qui se passait au parc Montsouris, mais elle a su le remettre à sa place), elle précise que le but du confinement est « de ralentir le nombre de nouveaux cas », car « il faut casser cette chaîne de transmission ».

Qu’on relise les propos de Jean-Michel Blanquer : quand il les prononce, dimanche, c’est 60 heures après les premières mesures prises par le Président de la République, mesures que lui-même, ministre de l’Éducation Nationale, avait dit la veille qu’il n’était pas question de les mettre en œuvre (la fermeture des écoles). Maîtrisant mal son sujet, il prétend que (« comme chacun sait ») 50 % de la population sera contaminée, dans tous les cas : les mesures prises n’auraient que pour but de retarder la propagation du virus, et non pas de l'enrayer. C’est-à-dire qu’il lâche une info susceptible non seulement d’affoler la population (car, évidemment, cette perspective qu’il retient signifie en clair 660 000 morts si le taux de 2 % de morts est juste, alors qu’il est aujourd’hui de 8,3 % en Italie et 3,4 % en France, en proportion des contaminés détectés), mais aussi de la démobiliser (puisque les mesures drastiques prises n'auraient même pas pour but d'empêcher à terme les contaminations).

Bien sûr, on pourrait imaginer qu’il veut éviter la langue de bois. Mais il n’est pas du genre à contredire Emmanuel Macron, et je doute que ce dernier apprécie une telle gaffe. Pour le moment, si elle a été rapportée, elle n’a pas été relevée, ni commentée. Il n’empêche qu’elle est gravissime et est significative d'une certaine incompétence : à l’instar d’Agnès Buzyn, qui a fait montre de légèreté (il serait souhaitable que fuitent les notes internes du ministère, de veille et de sécurité sanitaire, qui ont certainement lancé des mises en garde), on a là un ministre pied-nickelés, comme tant d’autres. Sous des aspects débonnaires, d’une voix éraillée, ce ministre défenseur de conceptions particulièrement droitières de l’éducation, s’étant mis à dos une bonne partie des enseignants, cherche à ce qu’on lui donne le Bon Dieu sans confession ! Sauf que, si ce n’est pas le lieu ici de recenser toutes les bourdes de cet homme tout simple, prétendant sans cesse qu'il est, en bon macroniste, prag-ma-ti-que, notons tout de même qu’il a laissé le Grand-Est puis le nord de la Franche-Comté reprendre les classes après les vacances de février, alors que le Haut-Rhin, tout proche, était confiné, et le tout dans des conditions d’hygiène déplorables, sans aucun respect des règles élémentaires permettant d’éviter la propagation du virus. Je crois savoir que beaucoup d’enseignants ne lui pardonneront pas et estiment même qu’il devrait répondre de ses actes.

[AFP] [AFP]

 

. voir carte mondiale de l'épidémie, pays par pays, d'utilisation simple, en français, sur le site de l'Université de médecine Johns-Hopkins (Baltimore, Maryland) : https://coronavirus.jhu.edu/map.html. Où l'on voit que des provinces chinoises limitrophes à celle de Wuhan, avec une population comparable à celle de la France, ont très peu de personnes infectées, et très peu de décès, sans doute grâce au confinement. Et il n'y a plus de nouvelles contaminations ni de décès dans la province du Wuhan, foyer de départ de la pandémie.

Billet n° 535

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