Emmanuel Todd, un libéral anti-Macron

L’auteur des « Luttes de classes en France au XXIème siècle » revendique son adhésion au libéralisme, reprochant violemment à la caste au pouvoir de ne rien en connaître. Maniant études sérieuses et saillies chargées d’humour, il est écouté car nimbé de l’idée qu’il serait capable de prédire l’avenir. Rencontre.

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Le chercheur, que l’on présente comme démographe, historien, anthropologue et économiste, spécialiste des structures familiales, vient de publier Les Luttes de classes en France au XXIème siècle, titre qui s’inspire bien sûr de Marx (Les luttes de classe en France, 1850). Il s’agace contre ceux qui supputent qu’il a voulu suivre la voie de Thomas Piketty avec son Capital au XXIème siècle (2013) : on les oppose à tort, précise-t-il, car ils sont d’accord sur la question des inégalités. Un des points centraux de la thèse d’Emmanuel Todd est que les inégalités ne s’accroissent pas (excepté pour le 0,1 %) tandis que le pouvoir d’achat baisse pour tous les autres (99,9 %) : à cause de l’asservissement à l’Europe et à l’euro, les gens au pouvoir n’ayant plus aucune prise sur l’économie, malgré leurs tentatives de diversion.

Il était à Auch, dans le Gers, le 14 février, pour présenter son livre devant une salle bondée. Il déroule un propos qui se veut à la fois scientifique et polémique. Certaines histoires sont racontées comme un sketch, il reconnait lui-même une « légèreté inconcevable avec des blagues limites », il lui arrive de botter en touche, avec le sourire ou une plaisanterie. Il joue sans cesse, comme dans ses écrits, sur le contraste d’un positionnement plutôt modéré sur les questions économiques et un propos particulièrement violent envers les gens du pouvoir. Il déconcerte sur bien des sujets, lorsqu’il assène doctement sa vérité sur les inégalités, le capitalisme, le libéralisme, l’immigration, l’aide aux réfugiés, le soutien nécessaire de l’Amérique contre l’Allemagne, la sortie de l’euro, les énarques « stato-financiers », mais sa notoriété, son érudition, ses prémonitions et son humour cabotin font que l’on serait tenté de beaucoup lui pardonner. Il fait son show en roue libre, sans vraiment suivre la trame et le contenu de son livre, plus didactique.

Emmanuel Todd à Auch, entouré des libraires Pascal Pralon et Marielle Dy [Photo YF] Emmanuel Todd à Auch, entouré des libraires Pascal Pralon et Marielle Dy [Photo YF]
Il explique dans un premier temps qu’il publie soit des livres d’intervention, soit des livres de fond (sur les systèmes familiaux, par exemple). Quand il croit percevoir un phénomène que les autres n’ont pas perçu, alors il s’attelle à la tâche : il donne l’exemple de La Chute finale, son livre qui dès 1976 pronostiquait la « décomposition du monde soviétique », treize ans à l’avance. « Les gens disaient n’importe quoi à propos de l’URSS, et pourtant, lors d’un voyage à l’Est, j’avais vu le monde communiste crever » : c’est alors que les statistiques sur la mortalité infantile, en hausse, l’ont convaincu qu’il se passait quelque chose.

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Il en est de même pour les États-Unis, partout présentés comme une superpuissance, alors que de nombreux indices (y compris un taux de mortalité au 17ème rang mondial, « qui explique peut-être la victoire de Trump ») montraient que cet empire se décomposait aussi : fort de son succès avec la Russie, il s’attaquait à l’Amérique (Après l’empire, 2002). Dans son livre actuel, il est conduit à interroger la mortalité infantile en France, qui redémarre à la hausse (mauvais signe), plus précisément dans les régions en difficulté (1). Par ailleurs, autre élément préoccupant, la fécondité baisse dans tous les groupes sociaux.

Autre exemple : tout ce qui se disait sur l’immigration en France au mitan des années 90 n’était pas corroboré par le taux relativement élevé des mariages mixtes, ce qu’il a abordé dans Le Destin des immigrés (en 1994, mais le constat n’a plus été confirmé par la suite). Enfin, c’est en étudiant les cartes recensant l’importance des manifestations qui ont succédé aux attentats de janvier 2015 qu’il en a déduit que cela correspondait à un profil du manifestant-type [qu’il décrira, à l’emporte-pièce, comme bourgeois catholique zombie de gauche, ce qui lui vaudra de nombreuses polémiques].

Au bout du bout

Manifestation des Gilets jaunes et contre la réforme des retraites à Besançon le 21 décembre 2019 [Photo YF] Manifestation des Gilets jaunes et contre la réforme des retraites à Besançon le 21 décembre 2019 [Photo YF]
Pour Les luttes de classe, c’est différent : « J’étais arrivé à un tel état de désespoir pour mon pays, avant les Gilets Jaunes. On est dans un pays passif, on est en train de crever de l’euro. Les Anglais ont trouvé la force de voter le Brexit. Je ne supportais plus d’entendre Macron parler : on est au bout du bout, y se passe rien et on se ramasse Macron, c’est une caricature de l’ENA. J’étais très déprimé et j’ai été comme réveillé par l’histoire des Gilets Jaunes ». C’est ainsi qu’il a déclaré dans une émission de télé : « les Gilets Jaunes m’ont rendu la fierté d’être Français ».

Interrogé sur la notion de « fausse conscience » qu’il invoque dans son livre, tout en précisant qu’il  n’est pas sociologue, il confirme qu’il a lu Durkheim et Weber (« Le Suicide de Durkheim est vraiment mon livre de chevet, c’est de la statistique, c’est mon monde. Weber, c’est plus nébuleux ») : « L’objet même de la sociologie, ce n’est pas l’économie politique. La sociologie n’est pas née pour analyser la rationalité humaine, la rationalité de l’individu. La sociologie est née pour dire que l’économie ça ne va pas suffire, la rationalité ça ne va pas suffire, l’individuel ça ne va pas suffire, il y a des mécanismes de psychologie collective et la conscience échappe aux acteurs. Il y a l’idée de révéler aux gens les axiomes moraux ou intellectuels sous-jacents à leurs comportements. Idées de dévoiler aux gens le sens de ce qu’ils font. Et de fait, ce qui caractérise la société française actuelle c’est un état de fausse conscience généralisée. »

Il importe d’essayer de déceler ce qui se passe, quelle est la réalité. C’est ainsi que dans sa première partie, il analyse la question des inégalités qui, contrairement à ce que pensent les gens et contrairement à ce qui se passe dans le monde « anglo-américain », ne progressent pas chez nous, « à part le 1% du haut » : « ce que je dis là est conforme à ce que dit également Piketty ». La vraie question est la baisse du niveau de vie : c’est là que réside le « mensonge d’État », alimenté par l’Insee, produisant parfois de « fausses statistiques ». Nous sommes dans un « modèle bipolaire » : « on essaye de nous vendre l’idée qu’il y a un populisme menaçant et un macronisme triomphant, l’opposition Macron/Le Pen, qui ne représente pourtant que 45 % de l’électorat, les 55 % restant se répartissant entre divers autres courants ».  Sans parler des abstentionnistes. Par ailleurs, l’émergence d’Emmanuel Macron c’est l’opposition factice entre winners et loosers, les gens d’en haut, les gens d’en bas.

« Des Colbertistes loufoques »

La Chancellerie allemande à Berlin, vue du Bundestag [Photo YF] La Chancellerie allemande à Berlin, vue du Bundestag [Photo YF]
Il s’inspire de Marx  mais il « ne décrète pas pour autant, comme c’est l’usage, que ce sont les capitalistes abominables qui occupent le haut de la structure sociale en France, mais une aristocratie stato-financière », lâchant, de façon presqu’évangélique : « car en vérité, tout ce qui est économique en France à un degré ou un autre est contrôlé par le haut de l’appareil d’État ». Nous sommes englués dans un pseudo-capitalisme : « Les gens qui sont au pouvoir pense qu’ils sont des libéraux, ils veulent privatiser mais ils ne connaissent pas les principes du marché, ce sont de hauts fonctionnaires français, colbertistes loufoques ». Ils ne savent pas ce qu’est la production, raison pour laquelle ils sont roulés dans la farine par les Américains et les Allemands, qui eux savent très bien ce qu’il en est. Ils ne savent pas à quoi sert une monnaie, ils ont fabriqué l’euro, étatique, inadaptée à la société française, et ils sont arrivés ainsi à la destruction d’une bonne partie de l’industrie française. Ils font des réformes du marché du travail qui n’aboutissent qu’à faire baisser le niveau de vie.

Ces énarques emploient des mots qu’ils ne comprennent pas : par exemple, Emmanuel Macron utilise la notion de destruction créatrice, chère à Schumpeter, sans savoir ce que cela recouvre, à savoir une économie dynamique où la destruction est aussitôt compensée par de la création, alors qu’avec le pouvoir en place, il s’agit de destruction définitive, et donc « de perte de compétences ».

Occasion pour Emmanuel Todd de répéter que lui accepte le capitalisme (« il faut sortir de l’euro et rester dans le capitalisme, opinion personnelle »), tout content de constater que, tous comptes faits, il est lui-même « assez modéré » ! « Dans ma pensée économique, il y a des éléments libéraux, j’admets l’existence du marché, je suis pour un minimum de régulation par l’État, je suis un type assez mesuré, pas si loin des Anglo-Américains ».

En dessous de cette aristocratie (qui ne représente que 1 % et qui n’est pas perceptible dans les sondages), vous avez les cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS), les winners. A une époque, ils pouvaient se targuer d’être « supérieurs », mais ce n’est plus le cas, les revenus n’ont pas suivis (à la différence des États-Unis) : « quand je suis d’humeur folâtre, je les appelle les loosers d’en haut, et quand je suis inspiré par Marx, je les appelle la petite bourgeoisie » ! C’est le cas des enseignants, son monde à lui, qui croient  faire partie des « gagnants » et ont voté massivement pour Macron (à 50 % parmi les agrégés), alors que ce sont les plus mal payés d’Europe.

Encore en dessous, c’est l’énorme masse des professions intermédiaires (à environ 1700 € par mois) : « ce groupe qui n’a pas conscience d’exister, est à prédominance féminine, l’incidence homosexuelle y est la plus forte, il utilise plus que les autres la psychologie, il est représentatif de la modernité ».

Enfin dernière catégorie : le prolétariat, monde ouvrier et ouvriers non qualifiés ("ça doit faire 30 %"), vote stable pour le FN, excepté lors de l’embardée sarkozyste. Cette petite bourgeoisie et cette classe ouvrière (dont le vote Le Pen relève de « la conscience suicidaire ») ont toutes deux conscience d’elles-mêmes mais sont « en contraction ».

Il explique alors son différend avec l’Insee, rappelant qu’il n’a pas été seulement utilisateur de statistiques pour sa thèse, mais il devait aussi en créer : « les stats démographiques sont plus solides que les stats économiques, tout ce qui naît meurt, vous ne pouvez pas trafiquer, car si vous trichez sur la mortalité infantile, après il va manquer des gens. La solution alors, comme en URSS, consiste à ne plus publier de statistiques démographiques. »

Le reproche essentiel fait à l’Insee (qui est peut-être en cause dans la décision de hausse de la taxe carbone ayant déclenchée la révolte des Gilets Jaunes, le gouvernement ayant été « aveuglé par l’Insee ») est d’utiliser des indicateurs qui dissimulent la baisse du pouvoir d’achat, en minimisant, par exemple, l’importance des loyers, ne comptant que pour 6 % dans le budget des ménages ! La direction de l’Insee a réagi à ses constats en réactivant un blog, et la radio d’État (France Inter) a lâché ce matin [14 février] Dominique Seux, le journaliste économique des Échos qui y tient chronique tous les matins. Il faut reconnaître qu'en ce qui concerne le patron de l’Insee, Jean-Luc Tavernier, le fait qu’il ait été le directeur de cabinet d’Eric Woerth est loin d’être une référence.

« Un livre de vaincu »

Même si Emmanuel Todd ponctue ses propos de fréquents sourires, petite ironie, humour, il ne se fait pas d’illusion : « mon livre est un livre de vaincu ». L’euro a eu ses effets, mais sa contestation a décliné. La politique économique est la cause de multiples destructions, si l’emploi reprend un peu ce sont essentiellement des petits boulots (c’est le modèle portugais). Aujourd’hui, la contestation est à son paroxysme : le gouvernement est « perdu », après des agressions successives à l’encontre de la population. « Une police qui cogne pour Macron et qui vote (les gendarmes, mais la police ce soit être pire) majoritairement Front National ». On serait entré dans un modèle aztèque, carnivore : « un État qui ne cherche plus à résoudre les problèmes mais se venge de son impuissance, de son échec sur la population ». « Les mesures prises n’ont même plus de justifications économiques ».

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  • J’ai interrogé Emmanuel Todd, en aparté, sur cette question de la mortalité infantile : si en URSS elle montait de 24,4 à 26,3 ‰ dans les années 70, la situation en France aujourd’hui est tout autre. En effet : les données sont les suivantes, 3,86 ‰ en 2009, pour descendre à 3,45 en 2011 et remonter à 3,80 en 2018, ainsi qu’il l’indique lui-même dans son livre. Il commente : « les variations sont faibles mais parfaitement significatives». Il me semble pourtant que d’autres paramètres seraient nécessaires pour savoir si cette remontée peut être interprétée, alors même que le taux est très bas, que des nouveau-nés sont désormais considérés comme viables à 500 grammes et que les chiffres indiquent que c’est la mortalité à moins de 7 jours qui est la plus forte (ce qui n’était pas le cas dans les statistiques antérieures de mortalité infantile). Il me rétorque que si : le calcul par corrélation permet d’accorder du sens à cette variation, la comparaison avec d’autres pays est significative, pour lesquels le taux continue à baisser.

Retraite à point : minimum vieillesse pour tous

Il a abordé cette affaire « hallucinante » de la réforme des retraites (non traitée dans le livre). Le mot universel est inapproprié : ce mot, en effet, est noble, alors que le mot juste devrait être, selon lui, Gleichschaltung : il ne craint pas la provocation, comme bien souvent, pire : son point Godwin, puisque ce mot, la mise au pas et la synchronisation (en allemand), est un concept national-socialiste qui décrit le processus mis en place par Hitler et le parti nazi pour imposer leur pouvoir total sur la société allemande.

Le mouvement social : ici, manifestation contre la réforme des retraites et pour l'hôpital public, alliance des enseignants et des soignants à Auch le 14 février [Photo YF] Le mouvement social : ici, manifestation contre la réforme des retraites et pour l'hôpital public, alliance des enseignants et des soignants à Auch le 14 février [Photo YF]
Tout en admettant qu’il n’a pas suivi tous les détails de cette réforme (« on ne peut pas tout faire »), il considère que la valeur du point n’étant pas fixée, on a atteint un tel « niveau d’irréalité », qu’il faudrait désormais parler de futur « minimum vieillesse pour tous » : en effet, comme Laurent Mauduit de Mediapart l’a expliqué, l’indicateur pour définir la valeur du point relève d’un chiffre que l’Insee devra établir sur la base d’une moyenne de la progression des revenus et non, comme promis, des salaires. Tout ça, sous réserve que l’affaire Griveaux, sortie le matin, n’ait pas déjà changé la donne, tant il est vrai que « l’on vit désormais dans un pays de science-fiction ». 

Action des BlackProfs à Auch (Gers) le 20 février : "Macron m'a tuer" [Photo YF] Action des BlackProfs à Auch (Gers) le 20 février : "Macron m'a tuer" [Photo YF]
Il n’y aura plus de véritable système de retraite : « c’est extraordinaire, martèle-t-il, mais les gens sont en train de le comprendre ». La France reposait sur un pacte social : « l’anxiété économique c’était jusqu’à la retraite, après on allait avoir quelques années tranquilles, maintenant le message macroniste c’est l’anxiété jusqu’à la mort ». « Les énarques dictateurs, qui n’ont aucune crédibilité au niveau international, sont allés trop loin » : l’anti-constitutionnalité de ce projet risque de carrément remettre en cause « la validité du mandat des députés et celle du mandat du président » : si la loi passe, c’est un coup d’État, et il rejoint de nombreux intellectuels de gauche qui ont appelé à un référendum sur la question. « Je n’aime pas la disparition des lois et des règles, je suis de tempérament social conservateur. Or, on est en train de passer dans un monde sans règles, où les gens n’auront plus de garanties, et où le gouvernement ne sera plus légitime. C’est insensé ! » Il se dit résigné : à voir disparaître… les retraites plutôt que l’euro !

Certains le présentent dans les radios ou télés, « secteur d’État », comme « provocateur, iconoclaste », or c’est faux : « je parle comme un bourgeois qui ne veut pas de désordre, qui ne veut pas que la France s’enfonce dans la violence et l’anarchie. Si je titre sur Les luttes de classes, c’est parce qu’on y retourne, de façon conciliatrice ou violente, il s’agit d’une question économique, et non d’identité, de religion, les histoires d’islam, de voile, de mariage pour tous, c’est derrière nous, on ne va simplement plus avoir le temps d’y penser. Si vous parlez d’argent (retraites, répartition des revenus), vous pouvez négocier s’il y a des règles. Dans mon esprit, parler de luttes de classes, c’est avertir au risque de violence et à la nécessité de la négociation ».

La situation s’aggrave, « avec une violence qui vient d’en haut, pas simplement les Gilets Jaunes le dos au mur (entre 1000 € sur les ronds-points et 1400 € dans les manifs le samedi à Paris d’après les estimations), mais désormais c’est toute la population qui est dos au mur ».

Et le plus grave est que « la logique de Macron c’est de se retourner contre les gens qui le soutiennent : contre Hollande, contre les profs, contre les retraités qui croient que le recul ne concernera que les jeunes, les actifs actuels : ils se trompent lourdement, dès que la loi sera passée, ce sera leur tour ». Puis dans une pirouette dont il a le secret, il commente : « je reconnais que je suis un peu politique, là ».  

Il en est de même lorsque je lui exprime en aparté mon désaccord sur les inégalités : affirmer que 99,9 % des Français seraient plus ou moins logés à même enseigne, ayant tous perdu du pouvoir d’achat, ne me semble pas rendre compte d’une hiérarchisation prononcée de la société, avec ses nombreuses injustices et inégalités bien réelles : se fonder sur un taux de pauvreté qui stagne pour conclure que les inégalités ne progressent pas, c’est faire fi du mode de calcul de ce taux, à mon sens discutable (en effet, quand le revenu médian s’accroit, plutôt bonne nouvelle, cela a un effet mécanique d’accroître le taux de pauvreté). Il vaudrait mieux comparer des budgets-type. Cette présentation idyllique est bien commode, car elle permet d’affirmer que la quasi-totalité des Français sont embarqués dans la même galère avec baisse de leur niveau de vie et cela devrait satisfaire 99,9 % d’entre eux. Il me répond dans un sourire confondant : « d’accord, disons 99 % contre 1 % » !

Il s’agace lorsque l’on évoque avec lui le thème de la fracture sociale, que Jacques Chirac avait repris à son compte, juste le temps d’une campagne électorale (1995). Non seulement Todd n’a jamais conseillé Chirac, mais cette notion qu’il reprenait dans une note de la Fondation Saint-Simon avait été au préalable développée par le philosophe Marcel Gauchet, dix ans auparavant. Cette rupture des élites avec le peuple ne signifiait nullement que seul un infime pourcentage de la population tirait son épingle du jeu et s’évitait les souffrances de ceux qui galèrent.

Brexit

La Réserve Fédérale des Etats-Unis, le rêve [radio Canada] La Réserve Fédérale des Etats-Unis, le rêve [radio Canada]
Emmanuel Todd loue les Britanniques pour le Brexit, qui vont pouvoir sortir de l’austérité. Il ironise sur ceux qui critiquent les USA tout en  ménageant l’Allemagne (comme s’il n’y avait pas aussi ceux qui s’en prennent aux deux). Une Allemagne personnifiant le mal, véritable patronne de l’Europe qui par ses excédents affaiblit la demande mondiale au grand dam des Américains eux-mêmes. Il reconnaît que les Américains ne veulent pas d’une Europe dominée par l’Allemagne, mais cela n’a pas pour effet de l’éloigner de Washington : au contraire, il considère que pour que la France retrouve son autonomie nationale et quitte l’euro, il lui faudra l’aide des États-Unis et de la Réserve Fédérale des États-Unis, sinon le retour au franc sera un euro CFA ! Il rassure son auditoire : « il n’y aura pas de guerre, c’est fini, l’Allemagne n’a pas d’armée menaçante » ! Quant à Trump, son action au Moyen-Orient est, certes, « incompréhensible », mais ce n’est pas un dictateur, les fondements de la démocratie américaine sont solides : c’est plutôt chez nous que la démocratie est menacée. Le contrôle qu’exerce Trump sur l’immigration est conforme au fait qu’ « une démocratie c’est le respect des frontières ». De façon générale, « son action dans le monde est plutôt positive ». Par ailleurs, tout est bien dans le meilleur des mondes, puisque le contrepoids de la Russie est une bonne chose, car cela assure l’équilibre mondial.

Sa critique de la réforme des retraites vient s’inscrire dans son combat contre l’euro : « vous avez l’euro et vous n’aurez pas de retraite… et pas d’euros dans la poche ! »

Wall Street [Photo YF] Wall Street [Photo YF]

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 La conférence d’Emmanuel Todd à Auch (dans le Gers) s’est déroulée dans une salle du cinéma (Ciné 32) et était organisée par la Librairie Les Petits Papiers, et animée par ses deux libraires, Pascal Pralon et Marielle Dy. Près de 300 personnes avaient fait le déplacement.

. Les Luttes de classes en France au XXIème siècle

Emmanuel Todd s’inscrit en faux dans ce livre contre ce qu’il considère comme une idée reçue à savoir que le pouvoir serait entre les mains des libéraux ayant la macronie comme représentants. Il dresse dans ce livre un véritable réquisitoire contre cette caste qu’est l’aristocratie stato-financière qui s’est accaparée du pouvoir alors même qu’elle ne connaîtrait rien à l’économie, à l’entreprise, au libéralisme. Son cheval de bataille est l’euro : il ne procède à aucune démonstration sur ce point, partant du principe qu’un État qui n’a pas la maîtrise de sa monnaie (dont la dévaluation) est impuissant économiquement. L’euro serait la cause de la destruction de notre industrie [peut-être, mais cette destruction avait commencé bien avant, avec d’importantes délocalisations dans les années 80].

Ceux qui prétendent diriger ne dirigent rien et utilisent des subterfuges pour dissimuler leur incapacité d’agir et le fait que notre société serait « en voie de re-sous-développement » : cette élite « bête, sadique » se venge sur le peuple et recourt à la violence légale pour mater les oppositions. Par ailleurs, toute la société française est victime du marasme, d’une stagnation, excepté les très très riches (0,1 %). Il s’appuie beaucoup sur des cartes, des statistiques, des corrélations, pour justifier ses prises de positions, ce qui n’exclut pas certaines intuitions, abruptes, qui ont le mérite d’aller droit au but. S’il tient un propos qui pourrait finalement satisfaire le plus grand nombre, au risque d’être accusé de démagogie, ce n’est pas sans envoyer ici ou là quelques piques comme lorsqu’il ironise sur cette petite bourgeoisie pro-réfugiés, minoritaire, qui n’aurait aucune autre perspective que d’être anti-Le Pen. De même qu’il défend une politique envers l’immigration justifiant pleinement le contrôle des frontières, tout en ne craignant nullement le Grand Remplacement : pour le prouver, il croit nécessaire de confier qu’il a trois petits enfants ayant un père d’origine algérienne (« je trouve mon propre ‘remplacement’ par ces petits Français-là merveilleux, sans oublier leurs cousins, autres merveilles du monde ».) On n’oublie pas que le démographe-politologue-historien-sociologue-économiste avait appelé la droite en 2017 à voter Nicolas Dupont-Aignan pour « sa constance patriotique qui force l’admiration », alors qu’il n’était pas besoin d’être grand clerc ni d’avoir des dons de prédiction pour savoir que le dirigeant de Debout La France était de droite extrême sinon d’extrême-droite, ce qui fut vite confirmé par son alliance avec Marine Le Pen.

Sans parler de lendemains qui chantent, l’auteur des Luttes de classes pronostique que les affrontements de classes devraient être de plus en plus violents, situation qui pourrait devenir dangereuse pour l’aristocratie stato-financière, surtout si la petite bourgeoisie, et plus précisément les profs, se mettent de la partie.

. 366 pages, éditions du Seuil, 2020. Dans son livre et lors de sa conférence, Emmanuel Todd détaille les raisons de cette collaboration avec Baptiste Touverey, qui « connaît mon œuvre aussi bien que moi-même ». Il s’entretenait avec son collaborateur durant deux ou trois heures, et celui-ci retranscrivait fidèlement ses propos. Cet échange augmentait la réflexion, comme au cours d’une conférence, tout en parlant, des idées nouvelles peuvent émerger.

Près de 300 personnes venues écouter Emmanuel Todd à Auch le 14 février [Photo YF] Près de 300 personnes venues écouter Emmanuel Todd à Auch le 14 février [Photo YF]

Billet n° 528

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