«Nuestras Madres», la quête d'un père disparu

Histoire émouvante d’un fils à la recherche de la vérité sur la mort de son père, massacré par l’armée au Guatemala : ce film sort aujourd’hui en salle avec la réouverture des cinémas. Retour sur deux films diffusés peu avant le confinement : « Lettre à Franco » et « La Fille au bracelet ».

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César Diaz, le réalisateur, nous plonge dans le drame qu’a été la guerre civile au Guatemala de 1960 à 1996 : 200 000 morts et 50 000 disparus. Tragédie dont on a peu parlé car les victimes n’étaient « que » des Indiens. Ernesto, jeune anthropologue, travaillant à l’Institut national médico-légal, chargé d’identifier des disparus, participe à des fouilles sur un massacre qui a eu lieu en 1982. C’est ainsi que dès les premières images, on assiste à la reconstitution d’un corps à partir des ossements mettant en évidence une balle dans le crâne. Des petits cercueils sont remis aux familles, avec quelques restes d’un squelette. Des femmes suivent les recherches dans l’espoir de pouvoir offrir une sépulture à un être cher. Elles témoignent que l’armée leur demandait de danser sur la terre dans laquelle leurs maris avaient été ensevelis après exécution. Beaucoup étaient violées par la soldatesque.

On perçoit que l’engagement d’Ernesto dans ce travail relève d’une quête personnelle. Son père, ancien guérillero, a disparu jadis dans la région où il fouille et espère le retrouver. Sa mère, Cristina, ne veut rien dire de ce passé tellement douloureux : « Les morts sont morts même si on ignore où ils sont ». Elle ne veut plus entendre parler de ces exhumations. On comprendra plus tard pourquoi elle veut faire silence au point qu’elle a dit à son fils : « tu me demandes ce que je ne dirais même pas sous la torture ».

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César Diaz a expliqué dans des interviews qu’Ernesto, découvrant la vérité, si terrible soit-elle, et étant de ce fait presque apaisé, symbolise la catharsis à laquelle le Guatemala pourrait procéder. On en est encore loin car si des veuves jouent leur propre rôle dans le film, le pays n’est pas prêt à solder ces temps funestes. Les coupables ont bénéficié d’amnisties et le réalisateur a dû tourner sur place discrètement.

Film émouvant que l'on suit tout au long le cœur battant, face à tant de souffrances, à tant d'impunité, mais aussi parce qu'un mystère plane sur ce qu'Ernesto va découvrir. A voir absolument.

. ce film, dont la sortie a été retardée à cause du confinement, a obtenu la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2019. Vu au Festival Indépendance(s)&Création de Ciné 32 à Auch (Gers) en octobre 2019.

NUESTRAS MADRES Bande Annonce (2020) Drame © Bandes Annonces Cinéma

« Lettre à Franco » ou au facho falot ?

Comme souvent désormais, les biopics ne racontent pas directement la grande histoire, censée être connue, mais passent par le biais d’un événement, d’un personnage, en parallèle. Le colonel Picquart, pour l’affaire Dreyfus (J’accuse), ici l’écrivain Miguel de Unamuno (interprété avec épaisseur par Karra Elejalde), romancier, poète, philosophe. Au début du pronunciamiento de Franco, bien que républicain, le recteur de l’Université de Salamanque ne s’insurge pas. Les fascistes se méfient, le dégradent un temps, puis le réinstallent dans ses fonctions. Il a même versé 5000 pesetas aux insurgés tellement il fait primer la lutte contre les Rouges sur toute autre considération. Il ne croit pas à une menace fasciste. Peu à peu, il découvre les méthodes des hommes de Franco : le maire de la ville abattu d’une balle dans la tête, le pasteur qu’il traitait de « cul-bénit » disparait. Il n’est pas nécessaire d’être syndicaliste pour être arrêté, avoir manqué la messe suffit. La rébellion a pour slogan « Viva la Muerte » !

Mais le clou de ce film d’Alejandro Amenabar (réalisateur hispano-chilien) est moins Unamuno, qui nie être endormi et se dit, modestement, « unamunien », que Franco (bien campé par Santi Prego) qui ne ressemble pas à celui que l’on croyait connaître. En effet, il apparaît falot, bon père, bon mari, docile, parfois hébété, en tout cas bouche bée. Une idée de sa commisération : les fusillés, avant la mort, ont la possibilité de se confesser ! Le général Milian Astray (impressionnant Eduard Fernandez), mutilé et fier de l’être, gueulard pétri de haine, l’appelle « Franquito le coquin, ne connaissant pas la peur » : il a la baraka, les balles le frôlent, sans le toucher.

Pas sûr que le Caudillo ait été cet homme hésitant, pas très futé. Il est vrai qu’il avait été nommé chef de l’État juste « le temps que dure la guerre » (Mientras dura la guerra, titre du film en espagnol). Il est mort dans son lit en 1975, honteusement ménagé en 1945 par les vainqueurs de la guerre, trace indélébile de l’ignominie de ceux qui préféraient une Espagne fasciste, ayant eu le soutien des Nazis, qu’un retour à la République.

LETTRE À FRANCO - Bande annonce © Haut et Court

« La fille au bracelet », un monde d'ailleurs

Lise a 18 ans : elle passe en jugement, soupçonnée d’avoir deux ans auparavant tué de sept coups de couteau Flora, sa meilleure amie. Mineure au moment des faits, elle comparait libre, affublée d’un bracelet électronique. Ses parents sont accablés : persuadés de l’innocence de leur fille, mais découvrent peu à peu sa vie d’adolescente exonérée (presque) de tout tabou : Roschdy Zem, avec cette présence, cette densité dès qu’il apparaît à l’écran, tout en nonchalance maîtrisée, et Chiara Mastroianni, mère anxieuse, écrasée par ce procès, capable d’une magnifique tirade à la barre du tribunal, renvoyant habilement la procureure dans les cordes. Procureure qu’interprète Anaïs Demoustier (sœur du réalisateur, Stéphane Demoustier), actrice lumineuse, ici à contre-emploi dans ce rôle rigide de l’accusation au nom de la société. Mais peut-être la plus impressionnante est cette jeune Lise (Melissa Guers), symbole d’une jeunesse affranchie, bien éloignée des valeurs d’adultes. A travers cette histoire tragique particulière, il s’agit de mettre en scène un monde (pas seulement celui des seuls jeunes protagonistes de cette histoire) qui n’évolue pas selon les mêmes critères, en particulier affectifs et sexuels (« on se fait juste du bien »). Chez ces jeunes-là, quand on dit « je vais te tuer, c’est comme dire je t’aime, ça ne veut rien dire ».

Ce beau film rend compte de deux logiques différentes qui fonctionnent en parallèle. Le décalage est patent en ce qui concerne les procédures policières et judiciaires : Lise est coupable ou non, on ne sait pas, en tout cas elle ne se prête à aucun calcul. Peu lui importe son sort : ce regard fixe, souvent dans le vague, cette parole courte ou ce refus de répondre, cette apparente indifférence, sont signes qu’elle est ailleurs et qu’elle ne se plie pas aux règles de ceux qui la veulent coupable.

En réalité, les liens ne sont pas rompus : car lorsque sa mère est harcelée par l’avocate générale, Lise prend la parole : « c’est mon procès, pas celui de ma mère ». Ces quelques mots, très émouvants, sont incroyablement chargés, en tout cas de compassion pour ses parents, qu’elle défendra vigoureusement à la barre. L’avocate de Lise (Annie Mercier) avec sa voix de stentor délivre aux jurés une plaidoirie qui les conjure à ne pas succomber aux préjugés, à ne pas seulement juger mais à rendre justice. Elle livre en partie la clé : « que savons-nous des codes, des désirs, des blessures, des chagrins, des amitiés et des amours des jeunes ? »

LA FILLE AU BRACELET | Bande-annonce © Le Pacte

« Benni » disjoncte

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Benni décrit le comportement d’une enfant de 9 ans sujette à des crises de colère brutales et l’attitude, en retour, de divers intervenants qui font tout, et pire encore, pour qu’elle ait une vie meilleure. Magistralement interprété par l’enfant Helena Zengel. Ce film allemand de Nora Fingscheidt est sorti le 18 mars, je l’ai présenté sur ce blog le 22 mars mais le confinement a bloqué sa diffusion : il ressort en salle depuis lundi. Lien avec mon billet : « Benni » disjoncte.

 

Billet n° 559 : Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

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