Les inégalités de santé

Les raisons de la pénurie de médecins en France. La maladie d’Alzheimer recule, peut-être grâce à une meilleure socialisation des femmes depuis quelques décennies. Gag : au G7, ce sont les PDG qui ont vu leur fortune progresser de 69 milliards d'euros depuis le 1er janvier qui doivent causer des inégalités !

Pénurie de médecins

 

[France 2, capture d'écran YF] [France 2, capture d'écran YF]
Plusieurs médias nous parlent gentiment des médecins retraités qui reprennent du service : La Croix, Ouest France, France 2 mardi 20 août où, au cours d’un reportage, un médecin expliquait qu’après quatre mois de retraite il assurait quatre jours par mois dans un centre médical, précisant que pendant 35 ans il avait bien dû faire « six jours/semaine ». Un autre révélait que s’il continuait à exercer c’était pour rendre service, mais aussi parce qu’ils sont des drogués de la médecine et ne peuvent s’en passer, et un peu parce que cela constitue un complément de revenus.

Tous les patients constatent l’engorgement des consultations de spécialistes ou de généralistes. 12.000 médecins, soit 10 %, cumulent emploi et retraite, percevant 35 euros nets de l’heure, pour quelques jours par mois ou carrément un mi-temps, rémunérés par des mutuelles.

Ce que ces reportages se gardent de dire c’est que tout cela est dû au numerus clausus (exigé par la corporation des médecins : moins on est nombreux, plus le revenu sera élevé) mais aussi et surtout à cause de MICA : le mécanisme d’incitation à la cessation d’activité, instauré par le ministère des affaires sociales (Jacques Barrot) sous Jacques Chirac, en 1997, qui a poussé les médecins à partir en pré-retraite à 56 ans avec 240.000 francs (près de 40.000 euros) de prime annuelle jusqu’à 60 ans, et d’un montant légèrement inférieur jusqu’à 65 ans (tandis qu’un autre ministre vilipendait les cheminots partant, selon lui, trop tôt en retraite). Interrogez votre médecin : il se souvient sans doute de confrères plus âgés partis avec le pactole et avec de bonnes retraites, l’État considérant que moins de médecins ferait faire des économies à la Sécu !

Aujourd’hui, il faut appeler à la rescousse des retraités, qui ont réclamé et obtenu des aménagements quant à leurs cotisations sociales. Et l’on parle de primes importantes à l’installation dans les déserts médicaux. Des villages se battent (parfois entre eux) pour obtenir la venue de tel médecin sur leur territoire. Des chasseurs de tête s’engraissent sur cette pénurie. Des milliers de médecins étrangers exercent en France (20 % des médecins sont d’origine étrangère, dont la moitié n’ont pas été formés en France et sont mal payés). 240 ophtalmos partent en retraite chaque année, pour 140 étudiants autorisés à se lancer dans cette spécialité. Les dermatos partent en retraite sans être remplacés. Des spécialistes surchargés refusent de recevoir des patients, ou fixent des RV à un an, d'autres vous font attendre 3 heures dans une salle d'attente, et/ou vous font payer des dépassements d'honoraires sans vous avoir prévenu. Près de 10 % de la population vit dans un désert médical. La maison de santé est présentée comme une nouveauté, alors qu'il a existé des dispensaires et des centres médicaux dans le passé mais qui ont été supprimés pour favoriser une médecine libérale sans entrave. Cette dernière a mené un combat acharné et efficace contre le tiers-payant et refuse tout débat sur le paiement à l'acte, qui pourtant est une vraie question, qui plombe l'organisation de la santé en France.

Cette situation catastrophique est due à des décideurs qui se sont montrés incapables d’anticiper, sans qu’ils n’aient eu jamais à rendre des comptes pour cette impéritie. Une loi promulguée le 24 juillet est censée supprimer le numerus clausus, mais tiendra compte en principe des besoins : ce qui est normal, mais comment ces besoins seront-ils évalués ?

 Alzheimer recule !

Cerveau&Psycho [Bettman/Corbis] Cerveau&Psycho [Bettman/Corbis]
Le 3 août, invité par René Frydman sur France Culture (Matières à penser), Francis Eustache, neuropsychologue, après avoir précisé que la mémoire n’implique pas que le cerveau mais d’autres parties du corps en interaction (on parle de « physiologie de la mémoire »), explique que la mémoire va bien quand on a une vie active, qu’on a la chance d’être en bonne santé et en relation avec d’autres. Au cours de l’émission, il précise que le cerveau a une « réserve cognitive» qui, dans la maladie d’Alzheimer, s’épuise progressivement. Cette réserve se forme « grâce à l’éducation, la culture, le lien avec les autres, la volonté de partager avec les autres ». Des études épidémiologiques montrent que l’incidence de la maladie d’Alzheimer diminue dans les pays du Nord. Non pas disparition mais apparition plus tardive. Pas seulement grâce aux messages de prévention : cette évolution (positive) est particulièrement sensible chez les femmes. Longtemps, on ne comprenait pas pourquoi il y avait plus de femmes atteintes par la maladie (tout en corrigeant avec le fait qu’elles vivent plus longtemps que les hommes) : une des raisons avancées c’est que les femmes qui ont l’âge de développer la maladie d’Alzheimer (qui ont entre 75 et 85 ans) ce sont les premières petites filles qui ont vraiment accédé à l’éducation et à la culture. Car si l’école était obligatoire, il n’empêche que les petites filles restaient le plus souvent à la maison, s’occupaient de la fratrie, et n’avaient pas d’ouvertures sur le monde. C’est à partir de la guerre de 14 que les femmes voient leur inscription dans la société se modifier. Conduites à devoir remplacer les hommes, elles ont accédé ensuite à l’éducation et à des réseaux sociaux, avec interactions sociales fortes. Le spécialiste de la mémoire précise que ce n’est certainement pas la seule raison mais que cela a un impact non négligeable.

 Cette évolution est rarement évoquée. En réalité cela fait trois ans que quelques publications se sont fait l’écho des résultats d’une étude au long cours, dite de « Framingham » car elle observe la population (plus de 5000 personnes) de cette petite ville des États-Unis (près de Boston, Massachusetts) suivie à la loupe depuis 1948. Ses dernières constatations relèvent que les nouveaux cas de démence ont baissé de 50 % en 30 ans. « L’étude « Framingham » a mis en lumière un facteur inattendu pour expliquer l’apparition plus tardive de la maladie : le nombre d’années d’études. Si toutes les catégories d’âge ont bénéficié d’une évolution positive, ce sont les populations les plus éduquées qui souffrent le plus tardivement de la maladie d’Alzheimer, autour de 85 ans en moyenne, contre 80 ans auparavant. Les connexions neuronales, stimulées par une activité intellectuelle et sociale plus intense, permettraient donc de se protéger plus longtemps de l’altération des fonctions cognitives. » (1)

Le même constat a été fait sur une cohorte de Rotterdam. Les chercheurs considèrent que l’amélioration rapide signifie que cela ne relève pas de causes génétiques. « Le niveau intellectuel, évalué par le nombre d’années d’études, […] protégerait des démences par un effet sur la réserve cognitive : les individus les plus stimulés intellectuellement disposant de connexions neuronales plus performantes peuvent compenser plus longtemps sans symptômes une altération des fonctions cognitives. » Le niveau d’éducation expliquerait en partie le recul de l’âge moyen de début de la démence, passé de 80 ans à 85 ans. (2) 

cerveau

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 (1) Alzheimer, l’étonnant constat de l’étude Framingham

(2) Les nouveaux cas d’Alzheimer en recul

. France Culture : Matière à penser : la mémoire modulée, bousculée, agressée.

 Lutte contre les inégalités

Voilà qu’on apprend à la dernière minute que le G7 de Biarritz doit plancher… sur les inégalités. Emmanuel Macron a mobilisé pour ce faire des spécialistes du sujet : il a chargé le PDG de Danone et celui de Kering (Pinault) de réunir 33 PDG dont on connaît la compétence en matière d’inégalités (Axa, BNP, L’Oréal, Renault, Véolia, Engie). Ces sociétés, qui valent 1100 milliards de dollars, ont pris l’engagement exceptionnel… de « combattre le travail des enfants » et « d’offrir des bons jobs avec des salaires décents ». Ça ne mange pas de pain. Outre que Danone va bientôt devenir un État dans l’État (deux ministres en sont issues), c’est cocasse de voir Pinault par exemple qui lâche pour sa com 100 millions d’euros pour la cathédrale de Paris (jamais auparavant pour aucun drame social) venir se pavaner sur un tel sujet. Et ce au moment où Les milliardaires français s’enrichissent plus vite que dans n’importe quel autre pays (fortunes augmentées de 69 milliards d’euros depuis le 1er janvier). Encore heureux que l’ancien PDG d’Air France, Alexandre de Juniac, un membre de la caste de Davos, n’ait pas été sollicité, lui qui lors des Entretiens de Royaumont en 2014, peut-être un peu bourré, mais ovationné par l’assistance, rêvait, de façon à peine voilée, à la prison pour les grévistes, comme au Qatar, et ironisait sur les acquis sociaux "monstrueux" dont l’interdiction du travail des enfants.

Le patron de Danone, Emmanuel Faber, a déclaré : « dans beaucoup de pays du G7, l’effritement des classes moyennes, qui sont la fondation de l’économie de marché, doit être une alerte car il est démontré qu’au-delà d’un certain seuil, les inégalités pèsent sur l’économie ». Seraient-ils inquiets, pour leurs propres intérêts, non pas que les plus pauvres galèrent avec un minima social à moins de la moitié du seuil de pauvreté, mais que les classes moyennes (supérieures ?) fassent sécession ? Il a bien précisé qu’il ne s’agit pas d’ « une question d’idéologie mais de réalisme ». 

 Petits conseils de lecture à Emmanuel Macron :

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. dernier rapport 2019 de l’Observatoire des inégalités que j’ai présenté : Les inégalités en France.

 . Rapport sur les inégalités mondiales, 2018, présenté également sur ce blog : Liberté, inégalités, fraternité. Les auteurs, dont Thomas Piketty, disent leur conviction que « si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales ».

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. Rapport sur le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale possible  (Conseil des droits de l’homme, ONU) dans lequel est évoqué l’effet très négatif des inégalités, des politiques d’austérité et de l’insécurité de l’emploi sur la santé mentale des populations.

. de nombreux rapports de l’Organisation Mondiale de la Santé mettent en évidence l’effet néfaste des inégalités sur la santé des populations : https://www.who.int/gho/fr/

 

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Billet n° 487

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