«Une vie cachée», une résistance solitaire

Ce film de Terrence Malick glorifie la résistance personnelle d’un chrétien à l’oppression nazie. Histoire d’un homme que l’Église a béatifié, pour avoir, au nom de Dieu, sans savoir pourquoi il tolérait le crime à une telle échelle, préféré subir l’injustice plutôt que la commettre.

Franz (August Diehl) Franz (August Diehl)

Franz et Franziska (Fani) sont paysans dans les montagnes autrichiennes. Après l’Anschluss, Franz est enrôlé dans l’armée allemande : sa foi lui interdit de tuer. Il connaît les atrocités que commettent les Nazis mais aussi la Wehrmacht et refuse de prêter allégeance à Hitler (chaque soldat doit jurer fidélité au Führer). Démobilisé après les premières victoires allemandes (en particulier contre « la France qui s’est rendue »), il regagne son village. On ne le rappelle pas dans l’immédiat au front, mais toute la machine totalitaire va s’employer à briser cette forte tête. Franz Jägerstätter a réellement existé : pour avoir refusé de combattre, il a été exécuté le 9 août 1943. L’Église catholique, qui n’a pas eu que des occasions de se glorifier face au nazisme, a béatifié ce martyr en 2007.

Fani, à droite (Valerie Pachner) Fani, à droite (Valerie Pachner)
Le film est lent, près de 3 heures, mais l’histoire, et la façon poétique, romantique, de tourner et de raconter cette tragédie nous tient tout au long en haleine. D’un côté, nous assistons à un monde idyllique, mythifié, dans une esthétique des images poussée à l’extrême : le village de montagne, ses chalets en bois avec des pierres sur les toits pour qu’ils ne s’envolent pas, les activités du monde rural, les travaux des champs, la culture maraîchère, les animaux de la ferme, la tonte, le cardage, les fêtes, les sommets majestueux et enneigés, les champs verdoyants. Les intérieurs sont rustiques. Les scènes pittoresques ne manquent pas : lors de la moisson, les paysans dans le champ de blé sont dignes de Brueghel. De l’autre, la guerre, avec parfois des images d’archives en noir et blanc. Et aussi la forteresse d’Enns où Franz est enfermé, puis à la prison de Tegel à Berlin où il côtoie des malades ou des détenus devenus fous d’avoir trop souffert.

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Finalement, le village était beau par son décor, mais les êtres qui y vivent cherchent à sauver leur peau, quitte à rejeter cette famille, car l’entêtement du père les met en danger. Fani et ses trois fillettes sont violemment, humiliées, isolées, rejetées par les villageois, y compris par les enfants. On les épie, on les surveille, on les harcèle pendant la moisson. Et ce n’est pas que la peur : les conceptions nazies étaient déjà là à l’affut. La propagande avait pénétré les esprits : le maire, aviné, stigmatise « les étrangers qui pullulent » et ces « autres races si avilies qu’elles ne parviennent même pas à se mépriser ». On se salue au cri de Heil Hitler. Une majorité silencieuse courbe l’échine, certains manifestement n’approuvent pas mais se taisent. Un vieil homme confie qu’il aimerait mieux que sa mère meurt au plus vite plutôt que d’assister à l’ignominie : « est-ce la fin de la lumière ? ».

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Les séquences sont courtes comme pour donner, paradoxalement, une impression de longue durée, de même que les personnages sont filmés le plus souvent de près, silencieux, parfois immobiles comme pour pénétrer leur âme, leurs pensées profondes, ce qui fait écho au commentaire off exprimant une réflexion de fond sur l’engagement. Que l’on peut éventuellement prendre pour une exigence religieuse, mais aussi, surtout, comme une valeur laïque. Car le curé, compréhensif, incite plutôt Franz à se plier, l’évêque infatué ne prend pas de risque, « tu as un devoir envers la  Patrie, l’Église te le dit » et de citer l’apôtre : « Que tout homme soit soumis aux autorités au-dessus de lui ». Franz lui précise pourtant « qu’ils sont malfaisants », car il les a vus à l’œuvre : « on tue des innocents, on s’attaque aux faibles, et des prêtres couvrent ces crimes ». Mais il comprend que l’évêque a peur de tomber dans un piège des Nazis qui lui enverraient ainsi un espion. Des processions ont été interdites, des prêtres ont été envoyés en camp de concentration.

Donc il s’agit moins pour le réalisateur, Terrence Malick, d’exploiter la veine religieuse que l’inspiration mystique. Franz et Fani sont habités par la croyance d’une immanence de Dieu : « il est parmi nous », dit Fani, il n’est pas question de faire allégeance à « l’Antéchrist ». Pour un peu, Satan s’inviterait au casting.

Franz avec un officier qui tente de le faire abdiquer (Bruno Ganz) Franz avec un officier qui tente de le faire abdiquer (Bruno Ganz)
La question est : à quoi bon une telle résistance ? à qui ce sacrifice profite-t-il ? va-t-il changer le monde ? Signer ne l’empêche pas de penser en son for intérieur ce qu’il veut. Il en faudrait tellement davantage pour que cela ait une chance d’influer sur le cours de l’Histoire. « Tu ne changeras pas le monde, le monde est plus fort que toi ». Si c’est inutile, c’est donc de l’orgueil ? Il y a une différence entre la souffrance qu’on ne peut éviter et une souffrance que l’on choisit. D’ailleurs, Dieu, quand il a créé le monde, il a créé aussi le mal. Un officiel, qui n’en pense peut-être pas moins, le provoque : « tu sais discerner le Bien du mal ? c’est le Ciel qui te l’a dit, tu entends des voix ? », résigné comme tant d’autres : « ça ne change rien que cette guerre soit juste ou non ». Et de toutes façons : « on a tous du sang sur les mains, on est tous coupables ». Le maire : « tu es pire qu’eux. Eux ce sont des ennemis, toi tu es un traitre ».

Sur fond de scènes théâtralisées, on entend une voix qui livre ses préceptes ou ses incantations : « quand on abandonne l’idée de survivre à tout prix, une lumière inonde ». « Pas un passereau ne tombe à terre sans qu’Il ne le sache ». Pourtant, le compagnon de cellule, entre deux tortures, constate : « Ton Dieu n’a pas de pitié ». Comme en écho à ceux qui interrogent : « où était Dieu ? », et à Hans Jonas ou Etty Hillesum, qui constataient que Dieu n’y peut rien, Franz le fataliste lâche : « un jour nous connaîtrons la raison à tout cela, il n’y aura plus de mystère ». Sa résistance au diktat nazi se résume en ceci : « mieux vaut subir l’injustice que la commettre ». Évidemment, belle maxime, beau projet de vie, ce qui en fait un beau film sur le refus de toute compromission, sur une résistance personnelle, mais combattre l’injustice, avec les autres, est aussi un sacré projet. Hans et Sophie Scholl étaient animés par le même refus du « nihilisme intellectuel » du nazisme, par un même élan chrétien, mais c’est en voulant mobiliser leurs camarades de l’Université de Munich, en distribuant des tracts, qu’ils finirent guillotinés pour « haute trahison, propagande subversive, complicité avec l’ennemi et démoralisation des forces militaires ».

Fani approuve le choix de son mari, admirative de son courage : « je t’aime quoi que tu fasses », mais le film, qui suit davantage le chemin de Franz, ne parvient pas vraiment à nous convaincre des raisons profondes qui la conduisent à accepter un tel sacrifice. « Fais ce qui est juste », lui dit-elle. A ce stade, l’amour, lui-même, est mystique. 

Une Vie Cachée - Bande-annonce Officielle - UGC Distribution © UGC Distribution

Musiques sublimes de Bach, Beethoven, Haendel, Dvorak, Gorecki, Arvo Pärt (Tabula Rasa), Wojciech Kilar (Agnus Dei) et la musique originale de James Newton Howard (ici).

Billet n° 521

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