Effacer l’historique ou garder trace?

Dans « Effacer l’historique » (sortie en salle demain), trois personnages s’allient pour lutter contre le numérique qui, démiurge, garde trace de toutes nos histoires. Dans « Kongo », un « apôtre », magicien et guérisseur, résiste contre une société moderne qui efface tout, nie l’histoire et détruit la nature.

Effacer l’historique

affiche-effacer-lhistorique
Il y a deux ans, ces trois-là, Marie (Blanche Gardin), Christine (Corinne Masiero) et Bertrand (Denis Podalydès) ne se connaissaient pas, alors qu’ils habitaient le même lotissement. Ils se rencontrèrent, gilets jaunes, en occupant le rond-point du coin, et devinrent amis.

S’ils possèdent chacun un petit pavillon, ils baignent cependant dans la galère. Entre eux, une réelle solidarité : quand l’un chute, l’autre est en éveil pour le secourir. Tout y passe, l’abus d’alcool, l’abus sexuel, l’abus aux aides sociales, l’abus sur Internet. Une véritable scène d’anthologie est le moment où Christine confie à Bertrand, d’une traite, sans coupure, qu’elle a plongé dans une drogue terrible : les séries-télé !

Chacun son addiction. Marie, elle, a été victime d’un jeune homme qui a enregistré une sextape qu’il menace de partager sur la toile si elle ne lui verse pas une grosse somme d’argent. Elle passe le film à tenter de la récupérer dans le cloud, criant ici ou là : «ma chatte est dans le nuage ». Elle est criblée de dettes comme Bertrand qui a tout payé à crédit y compris l’enterrement de sa femme. Du coup, comme les autres, il accepte les petits boulots, comme devoir effacer un tatouage (« J’encule le Père Noël ») sur le bras d’une femme qui redoute que son jeune fils découvre ainsi sa profession de foi. Marie se voit offrir deux heures de travail par semaine : elle explose de joie, jubile et remercie l’employée de Pôle emploi en lui offrant un grain de riz sculpté.

Le travail obtenu consiste à être aide à domicile chez le déjanté Philippe Rebbot qui est une caricature de fraudeur social : outre l’aide à domicile à qui il demande de le laver dans la baignoire, il bénéficie d’un chien d’assistance, d’allocations familiales pour 35 enfants et du soutien d’une association pour analphabètes. L’homme, qui se porte comme un charme, est aidé par un hacker (Bouli Lanners) qui va aider nos trois protagonistes à combattre les GAFAM.

On l’aura compris, on rit beaucoup. Si énormément de thèmes sont déroulés (société ubérisée, harcèlement à l’école, endettement, suicide, escroquerie à l’assistance), le speech des réalisateurs (Benoît Delépine et Gustave Kervern) consiste à contester les technologies du numérique, du mot de passe au traducteur automatique en passant par le BonCoin et l’Intelligence Artificielle. Mais il est peu vraisemblable qu’un tel film puisse atteindre d’une manière ou d’une autre le capitalisme qui en est la cause et donc le monde dans lequel nous sommes presque tous profondément plongés.

Finalement, le fil conducteur est plutôt cette toile de fond : ce qui compte, comme dans I feel good réalisé aussi par Delépine et Kervern, c’est plutôt l’amitié, les relations des êtres humains partageant les mêmes souffrances, les mêmes déboires, victime d’un même destin fait d’obstacles permanents.

Sylvie Pialat, la productrice, considérait lors de la projection en avant-première à Auch (Ciné 32) le 17 août, que c’est un « film humain », qui déverse de « l’humanité comme on n’en a plus beaucoup ». Elle précisait que le film a été tourné au mois d’août (2019), seul moment de l’année où les réalisateurs sont disponibles, très pris par ailleurs sur Canal Plus avec Groland. Au départ, il était question de mettre en scène un seul personnage (un homme) qui jouerait tous les rôles puis l’idée des trois personnages s’est imposée.

EFFACER L'HISTORIQUE Bande Annonce (2020) Blanche Gardin, Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde © Bandes Annonces Cinéma

. Film tourné à Arras et au Louvre de Lens. A obtenu l’Ours d’argent à Berlin. Sortie en salle le 26 août.

  Kongo

 Les réalisateurs de ce film, Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav, se sont penchés depuis longtemps sur l’Afrique centrale et ses pratiques ésotériques (magie, sorcellerie). Dans Kongo, tourné au Congo, ils suivent l’Apôtre Bitémo Jean Médard qui appartient à une confrérie, les Ngunza : comme les sorciers, il promet la guérison, tout en se gardant bien d’en être, son pouvoir s’exerçant, selon lui, de façon « mystique ».

"Kongo", l'Apôtre Médard [Pyramide Distribution] "Kongo", l'Apôtre Médard [Pyramide Distribution]

Lui sait capturer tous les diables : fiévreux, les yeux injectés de sang, il invoque saint Michel. Critique cependant à l’égard des Pères Blancs (« ils nous ont embrouillés »), il proclame haut et fort que « nos vrais dieux sont nos ancêtres », qu’il va interpeller jusque dans les cimetières, frappant sur les tombes pour leur parler et implorer leur secours, tout en leur apportant de la bière et des biscuits. Il faut se méfier des sorciers, nous dit-il, car ils se donnent une apparence agréable, mais trompeuse : « les sorciers retardent notre développement » ! Pire : ils cherchent à le faire chuter, lui, Médard, le guérisseur. C’est ainsi qu’il est accusé par un homme d’avoir provoqué un éclair sur une maison où ses deux enfants sont morts. Il passe devant un (vrai) tribunal où, ayant enfilé un beau costume, il se défend comme un beau diable mais doit se livrer à une sorte de danse devant les juges, tout en frappant sans cesse un mortier avec un pilon (selon le principe « que le mortier tue le coupable »). Des pages de gribouillis sont lues pour essayer de faire surgir la vérité, mais notre apôtre jure de sa bonne foi : il était ailleurs et n’a pas le don d’ubiquité (qui existe pourtant dans la magie africaine).

Bref, on a droit aussi aux Chinois qui, loin de toute cette effervescence, pragmatiques, creusent consciencieusement une carrière et extraient la terre avec des engins gigantesques. « Ils ont tout dévasté », détruit une cascade, détourné un cours d’eau et emploient des ouvriers congolais qui travaillent pieds nus pour casser la roche à la masse.

Le film a pour intention de rendre compte de croyances qui nous désarçonnent mais sans porter de jugement, montrant des transes, des sirènes dans la rivière, des fétiches percés de clous ou des scènes d’hystérie près du cercueil du « Prophète » que l’on avait vu se déplacer dans un grand habit rouge et dont Médard aimerait tant pouvoir prendre la relève. On sort un peu sonné de cette projection, sans troisième voie, entre la société moderne, ce "complexe industriel" qui éventre la nature et une société ancestrale qui s’arc-boute à faire corps avec elle.

KONGO Bande Annonce (2020) Documentaire © Bandes Annonces Cinéma

. sortie en salle 22 juin.

 Billet n° 568 : Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.