C’était au temps des républiques d’enfants…

Du début de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 50, des centaines de milliers d’enfants se sont retrouvés sans famille, de nationalités différentes, et ont été recueillis dans des villages où ils y ont vécu parfois de façon autonome et solidaire. Un livre récent rend compte de ces « républiques d’enfants ».

livre
Certains des nombreux enfants livrés à eux-mêmes, car orphelins ou jetés sur les routes par la misère et les bombardements, furent rassemblés dans des camps où l’encadrement était souvent strict (maisons de correction), mais quelques fois dans d’autres lieux de vie où l’esprit était presque libertaire.

On avait connu l’orphelinat de Cempius (Oise), qui, sous la houlette d’un fervent des théories libertaires, avait instauré vers 1880, pour les enfants accueillis, un mode de fonctionnement très autonome. Paul Robin, ancien militant internationaliste, donnait à cette ʺinstitutionʺ un caractère athée et une orientation ne cultivant pas le patriotisme. Ce fut une des toutes premières écoles en France à regrouper garçons et filles sous le même toit. Robin s’insurgeait contre l’éducation officielle consistant à enfermer les jeunes : « les privilégiés au collège, les vulgaires à l’atelier, les parias en prison ».

Francis Ferrer, aussi, à Barcelone, dès 1901, avait créé l’École moderne, qui défendait la mixité, l’égalité entre les élèves et l’entraide. On pense également à Janusz Korczak à Varsovie ou à Anton Makarenko qui, après la Révolution soviétique, fonde des maisons coopératives pour orphelins de guerre. Les défenseurs des républiques ou « communautés » d’enfants, dans leurs congrès successifs, évoqueront également les premiers villages d’enfants en Palestine, utopie sioniste et socialiste comme à Kfar-Yeladim, décrit par Joseph Kessel dans Terre d’amour, 1927, ou à Ben Shemen.

Éducation nouvelle

Dans le livre qu’ils consacrent à ce phénomène, Samuel Boussion, Mathias Gardet et Martine Ruchat écrivent en introduction que le système qui règne dans les républiques d’enfants « s’inspire du mouvement de l’éducation nouvelle et en particulier de la méthode du self-government, qui, plus encore que l’autogestion, repose sur la participation active et parfois totale des enfants ». Les enfants ont entre 10 et 14 ans, comme à Moulin-Vieux (Isère) mais le plus souvent se sont de grands adolescents qui, avec les affres de la guerre qu’ils ont subis, ont grandi plus vite que ceux qui étaient relativement  protégés. Les instances qu’ils forment s’appellent conseils fédéraux, conseils municipaux ou syndicats. Et s’ils ont aussi des coopératives, des journaux ou une monnaie spécifique, comme toute société ils établissement des tribunaux et… des forces de police. Interviewée par CQFD (1), Martine Ruchat relève quelques-unes des punitions existantes, qui ont pu faire dire à l’un des jeunes de la république de Longueil-Annel (Oise) qu’il s’agissait d’une « dictature sans citoyens ». Elle cite un autre enfant de la Civittavecchia, près de Rome, qui non seulement qualifiait de « dictateur » le fondateur de cette république mais ajoutait :  « Lorsque ces élèves sortiront de là […], ils seront déroutés par la vie d’un pays entier ».

dessin-enfant
L’ouvrage s’appuie sur des archives, en particulier celles du Village international Pestalozzi (du nom d’un pédagogue) à Trogen (Suisse), où se déroula, à l’initiative de l’Unesco, en 1948, une conférence dont les comptes rendus permettent de se faire une idée plus précise de ce que furent les principes pédagogiques de ces républiques : ainsi, les participants à la conférence tiennent à préciser que l’on ne peut admettre au sein du mouvement des institutions de charité, des orphelinats classiques, des collèges ou des « réformatoires » (maisons de correction). L’autogouvernance et l’autodiscipline sont mises en avant comme critères fondamentaux de ces communautés (même si la « république » est administrée « avec le concours et sous le contrôle des éducateurs »). Mais les auteurs de la recherche ont constaté qu’étrangement ces républiques d’enfants n’ont pas laissé de traces de leurs productions (écrits, dessins) sinon pour une « mise en scène » cherchant à attester qu’il s’agit bien d’enfants (la parole y est collective, ce ne sont jamais des expressions personnelles, qui confèreraient au témoignage davantage de force et de crédibilité). Manifestement, au sein de ce mouvement, plusieurs courants éducatifs cherchent à définir un projet commun : que ce soit des tenants d’une approche chrétienne ou des défenseurs de l’Éducation nouvelle (prônée par Célestin Freinet).

Enfants jouant dans les ruines de Berlin, 1946. Enfants jouant dans les ruines de Berlin, 1946.
Les organisations tutélaires, qui cautionnent et soutiennent financièrement le projet, sont l’Union internationale de secours aux enfants (UISE, dont une des principales responsables est Jeanne-Marie de Morsier, assistante sociale suisse), le Comité français de secours aux enfants (CFSE), l’Œuvre de secours aux enfants (OSE, à l’origine en faveur des enfants juifs), le Don suisse, la Croix-Rouge-Secours aux enfants, l’Œuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO), Pro Juventute ou l’American Relief. On relève une dominante suisse, les autorités de ce pays essayant de mettre en avant cette approche humanitaire pour faire oublier leur neutralité ambigüe pendant la guerre (2). A Trogen, des éducateurs de différents pays préparent le retour des enfants dans leurs pays d’origine, y compris des enfants polonais réclamés par le gouvernement communiste de Varsovie qui estime qu’ils reçoivent une éducation non conforme aux principes marxistes. Par ailleurs, la guerre froide fera reculer ceux qui voient dans la démarche des relents de société « collectiviste ».

L’époque d’après-guerre propulse l’enfant au premier plan : de nombreux spécialistes s’y intéressent, psychologues, psychiatres, assistants sociaux, philanthropes. C’est l’alliance du médical et du pédagogique où des professionnels misent sur l’enfant pour la reconstruction et l’édification d’un monde nouveau. En France, c’est non seulement dès 1945, la mise en place de la Protection Maternelle et Infantile (PMI) mais aussi l’ordonnance relative à l’enfance délinquante, qui fait le choix de favoriser l’éducation plutôt que la répression. De son côté, l’Unesco se préoccupe de l’enfance victime de la guerre et organise sur le sujet une conférence à Paris en novembre 1946.

Parrainage des enfants

Des personnalités faisant preuve réellement d’humanité s’engagent dans ce combat : le livre rend compte de cet engagement de plusieurs d’entre elles, comme Henriette et Henri Julien, deux directeurs de l’école de La Treille près de Marseille. Ils sont considérés par leur hiérarchie et la police comme étant d’extrême-gauche. Il est vrai qu’ils soutiennent les républicains espagnols et semblent être situés au sein de la CGT dans le courant syndicaliste-révolutionnaire, plus proches des anarchistes que des communistes. Avec le CFSE, ils créent des colonies d’enfants pour réfugiés espagnols, publient une revue Niños et organisent un système de parrainage des enfants : dans certains cas, l’enfant reste dans sa famille, et une allocation, comme l’indique un texte de l’époque, est alors versée à la famille « afin de permettre aux parents, lorsqu’ils se trouvent dans une situation difficile, d’assurer cependant eux-mêmes leurs responsabilités vis-à-vis de l’enfant ». Avec la bataille de France, en mai 1940, et le bombardement de Marseille, les enfants espagnols ne sont plus une priorité et les Julien doivent se battre sur tous les fronts pour parvenir à prendre en charge les enfants accueillis (eux-mêmes adoptent un orphelin de Tolède).

sans-titre-3
L’ouvrage rend compte des tensions qui existent entre les bénévoles de terrain et les financeurs, tous humanitaires mais n’ayant pas forcément les mêmes analyses et les mêmes orientations. Certaines institutions avaient bénéficié pendant la guerre, sous le régime de Vichy, des subsides du Secours National (3) : après la guerre, alors qu’elles se transforment éventuellement en républiques d’enfants, il faut trouver des sponsors qui acceptent de prendre le relai. Parmi les personnes actives, notons Carole Wenner, Suisse, 28 ans, assistante sociale  exerçant son métier dans un tribunal pour enfants à Naples, et devant quitter l’Italie parce qu’elle ne soutient pas le régime fasciste. Elle reviendra en 1945 pour collecter des secours venus d’Amérique latine et les redistribuer à Rome aux familles nécessiteuses et à divers instituts d’enfants de la région des Abruzzes (« la misère est effrayante », écrit-elle). Sa collègue en humanité, Ariane Flournoy, Suisse également, 49 ans, décrit le cauchemar à la sortie de Rome : « des hordes d’enfants parqués sous l’égide plus ou moins compréhensive de prêtres, plus ou moins capables, rassemblées dans ce que furent les bâtiments autrefois luxueux du fascisme et transformés hâtivement en dortoirs de fortune, en réfectoires sordides, en salles d’écoles glaciales ».

Enfants de Staffelstein en Allemagne recevant les secours de la Croix-Rouge [Archives fédérales de Berne] Enfants de Staffelstein en Allemagne recevant les secours de la Croix-Rouge [Archives fédérales de Berne]
"Ils s'enfuient mais reviennent"...

Les deux femmes découvrent sur la côte à 70 kilomètres au nord de Rome, dans le Latium, le Villaggio del fanciullo, un Village de l’enfant (4), institution qu’elles vont privilégier car elles ont constaté que les enfants « ramassés dans les quartiers les plus mal famés » constituent une petite colonie agricole : « bien qu’il s’agisse d’un institut de rééducation, les enfants y sont parfaitement libres, il arrive même qu’ils s’enfuient ; mais en général ils reviennent d’eux-mêmes au bout de quelques jours ».

Ils ont leur code civil et pénal, leur syndic et leur juge, une coopérative, un journal. Pour collecter des fonds, elles expliquent dans un rapport : « ce système, basé sur la vérité et l’honnêteté absolues, tend avant tout à éveiller chez l’enfant le sens social de la responsabilité vis-à-vis de lui-même et des autres, et à lui faire trouver par lui-même le droit chemin ; une discipline plus rigoureuse ne pourrait qu’exaspérer et porter à la révolte des enfants déjà aigris contre la vie et la société pour avoir vécu dans les bas-fonds et s’être adonnés à tous les métiers. Ces conceptions neuves et quasi révolutionnaires pour l’Italie, ont cependant rencontré beaucoup d’approbation ». Le prêtre qui a fondé ce village, Patrick Caroll-Abbing, 33 ans, leur décrit les enfants en haillons qu’il a découverts en perdition, « sans père et sans foyer », devenus vagabonds, gamins des rues un peu truands, scugnizzi (Naples) ou sciuscià (Rome, cf. Sciuscià, le célèbre film de Vittorio De Sica, 1946).

Quelques villages d’enfants ont subsisté, pour certains jusque dans les années 1970-1980, quelques rares jusqu’à aujourd’hui, mais le principe de tels villages n’est plus en odeur de sainteté, comme le notent les auteurs en conclusion. Surtout avec le caractère international qu’ils avaient : aujourd’hui, les campagnes de l’Unicef, un des rares organismes qui maintient une spécificité de l’action en faveur des enfants, met en avant moins des valeurs universelles au sein de l’éducation qu’un droit à l’alphabétisation. La mobilisation se joue ainsi sur l’émotion, la commisération, insistant davantage sur la misère de ces enfants que sur leur possibilité de s’affirmer, d’être sujets de droits et acteurs de leur avenir.

 ______

. L’Internationale des républiques d’enfants 1939-1955, par Samuel Boussion, Mathias Gardet, Martine Ruchat, éditions Anamosa, 2020. Voir présentation : ici et . Les auteurs recensent 22 républiques d’enfants en Europe : outre celles déjà citées ci-dessus, ils décrivent la Ferme-école de Longueil-Annel devenue le Hameau-école de l’Île-de-France près de Paris (créé en 1945 par un psychiatre, Robert Préaut), le Home pour enfants espagnols de Pringy (Haute-Savoie), Gaudiopolis près de Budapest, la Cité joyeuse près de Bruxelles, Giardino di infanzia, Republica dei ragazzi ou Scuola-Città en Italie. Par ailleurs, ils dressent une petite fiche biographique pour 62 personnes qui se sont mobilisées à l’époque pour ces villages d’enfants.

Gaudiopolis (Budapest) Gaudiopolis (Budapest)

______

(1) CQFD, mensuel de critique et d’expérimentations sociales, octobre 2020, consacre un dossier de 11 pages sur Adultes VS Enfants, une lutte de classe ? cqfd-journal.org

 (2) Si les auteurs citent souvent la Pro Juventute (Suisse) comme un des organismes financiers (qui a tendance à prélever 30 % des collectes pour son propre fonctionnement), citant le fondateur, « un ancien colonel, Ulrich Wille », ils n'évoquent pas les accusations portées contre cette institution dans les années 1980 pour avoir procédé à des placements forcés d’enfants yéniches (semi-nomades d’Europe, possédant une langue propre), parfois en vue d’adoption, parfois placés en établissements où ils auraient subi des sévices. Ulrich Wille, impliqué pendant la guerre pour ses amitiés nazies, ses conceptions eugénistes et ses collectes d’argent auprès d’industriels suisses dès 1923 en faveur d’Hitler, restera en fonction à la Pro Juventute jusqu’à sa mort en 1959 ! La télévision suisse, dans les années 80, dénonça le scandale. Voir Les Tsiganes suisses, la marche vers la reconnaissance, Sylvia Thodé-Studer, éditions Réalités sociales, Lausanne, 1987, ainsi que la revue française Enfant d’abord, de février 1991 et enfin l’émission d’Antoine Spire sur France-Culture le 8 septembre 1990. J’ai évoqué cette affaire dans Enfants abusés, enfants maltraités, enfants volés, mars 2013.

 (3) Le Secours National, sous Vichy, finance l’action sociale : il est abondé en partie par la vente des biens appartenant à des Juifs, spoliés, arrêtés et déportés.

(4) Villaggio del Fanciullo est aujourd’hui un quartier de Civitavecchia et le nom d’une fondation qui accueille des mineurs dont des mineurs isolés étrangers.

Pour en savoir plus :

. Le modèle idéalisé des communautés d’enfants à l’épreuve de la réalité française, 1948-1955, par Mathias Gardet, Actes du congrès de l’Actualité de la recherche en éducation et en formation (AREF, Université de Genève, septembre 2010.

sans-titre-1
. Enfants sans foyers, compte rendu des travaux de la Conférence des directeurs de communauté d'enfants par Thérèse Brosse, Trogen-Heiden, Suisse (Archives de l’Unesco).

. La République des Enfants, téléfilm de Jacques Fansten. Diffusé sur France 3 en février 2011.  

. La République des Enfants de Moulin Vieux, par Serge Chaloin (autoédition). Des anciens se réunissent encore (ici).

. Gaudiopolis, la république des enfants, par Mohamed Amjahid, dans Books, sept/oct. 2017.

. Éducation et démocratie (l’expérience des républiques d’enfants), Romuald Avet et Michèle Mialet, Champ social éditions, 2012.

sans-titre-2
. Lien social a consacré un dossier (22 novembre 2012) aux républiques d’enfants.

. La République, un jeu d’enfants, Xavier Mauduit sur France Culture reçoit Mathias Gardet, 3 septembre 2020.

La République des Enfants [photo du film de J. Fansten] La République des Enfants [photo du film de J. Fansten]

Billet n° 590

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.