Sombre «Chanson douce»

Forte présence de Karin Viard dans ce film où elle est tout à la fois une femme distinguée et déjantée. Elle garde les deux enfants d’un couple à leur domicile. Peut-on lui faire confiance, question qui taraude le spectateur quelques temps jusqu’à ce qu’il devine la réponse. Rencontre avec la réalisatrice, Lucie Borleteau.

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Ce film de Lucie Borleteau est une adaptation d’un livre éponyme de Leïla Slimani, qui s'inspirait de l'histoire d'une aide à domicile, recrutée pour s'occuper des enfants, s’étant déroulée en 2012 aux États-Unis et de son dénouement tragique. Le roman, qui a obtenu le prix Goncourt, annonçait la couleur dès le début. Ce qui n’est pas le cas du film : Louise (Karine Viard) se fait embaucher pour garder les deux enfants d’un couple actif : Paul, producteur de musique (Antoine Reinartz), et Myriam, avocate (Leïla Bekhti). Ils ont écarté d’autres candidates sur des apparences défavorables. Mais là d’emblée, ils la trouvent bien sympathique, compétente, dévouée, ils lui font confiance, la sollicitent au-delà de sa fonction puisqu’elle les accompagne en vacances ou reste à une soirée qu’ils organisent : sauf qu’elle est là pour servir, se proposant d’ailleurs elle-même pour le faire.

 Puis des indices peuvent laisser penser qu’elle n’est pas bien dans sa tête, un peu fêlée, suspicions aussitôt dissipées, la réalisatrice ne se privant pas de donner des gages de sa bonne volonté, de son dévouement. Le spectateur en sait cependant davantage que les parents : on perçoit bien du cynisme chez elle, elle confie des secrets aux enfants avec interdiction de les révéler à leur mère. L’homme est plus perspicace, la femme plus tolérante, toujours soucieuse de trouver une explication à une attitude étrange. Louise est envahissante, délire parfois mais retombe sur ses pieds par une pirouette qui annihile ce qui avait précédé. Elle peut provoquer un désordre sans nom, puis tout ranger nickel-chrome. On va découvrir qu’elle vit dans des conditions sordides, qu’elle a une fille qu’elle n’élève pas, que les créanciers la poursuivent, qu’elle a vécu un déclassement et a sombré dans un puits sans fond.

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 Mais cette avancée zigzagante dans le drame cherche moins à révéler une personnalité trouble qu’à nous emmener dans un labyrinthe de perplexité : parce que l’évolution du comportement de Louise n’est pas crescendo mais chaotique. Les retours en arrière vers un comportement tout à fait « normal » sont presque redondants. A un moment, on se dit : c’est bon, on a compris, faudrait peut-être désormais avancer. En même temps, cette personnalité à la fois perturbée et souriante, délirante et chaleureuse, est particulièrement troublante : elle renvoie vraiment à la difficulté pour tout un chacun de déceler un comportement malade. Dans une société soucieuse de relations humaines respectueuses, on ne peut sans cesse suspecter l’autre. Même un individu présentant une attitude bizarre signifie nullement qu’il est un danger public. S’il en était autrement la vie serait intenable. Peut-être d’ailleurs allons-nous vers la suspicion généralisée, avec surveillance, contrôle, justificatifs, attestations, lettres de créance, tests, reconnaissance faciale, caméras dans les rues… Très loin d’une chanson douce… 

 Le jeu des acteurs est impeccable, Leïla Bekhti parfaite en mère toujours inquiète pour ses enfants, Antoine Reinartz en père et mari plus jugeant et expéditif. Karin Viard développe tout le talent qu’on lui connaît et se donne à fond, sans se ménager. L'ambiance sonore est sombre, musique jouée par de vieux instruments dont une vielle à roue !

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Rencontre avec Lucie Borleteau

Lucie Borleteau était présente à la projection en avant-première au Festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32 à Auch (Gers) début octobre. Elle confie que c’est Karine Viard elle-même qui a eu envie de ce film [qui devait, dans un premier temps, être réalisé par Maïwenn, avant qu’il ne soit confié par les producteurs à Lucie Borleteau]. Karine Viard « est une actrice ultra-puissante, sans limites pour un rôle sans limites ». Et Leïla Bekhti a joué « très au premier degré, en empathie avec son personnage, jouant à la perfection la mère culpabilisée. Elle est « normale », très belle, ce pourrait être notre copine, notre voisine ». Avec Paul, cela risquait d’être plus difficile, « car les acteurs [hommes] sont un peu flémards, mais Antoine Reinartz avait fait ses preuves dans 130 battements par minute. Du coup, les trois s’avéraient capables de jouer avec des enfants. Le tournage a été joyeux, on a travaillé dans le plaisir, les choses ont été plus dures au montage ». Si le film s’inspire du livre de Leïla Slimani, Jérémie Elkaïm a retravaillé le scénario, ne retenant pas, par exemple, l’idée de présenter dès le début le dénouement tragique de cette histoire, comme le faisait le roman.

Lucie Borleteau lors du Festival de Ciné 32, à Auch le 3 octobre 2019 [Photo YF] Lucie Borleteau lors du Festival de Ciné 32, à Auch le 3 octobre 2019 [Photo YF]
 Il n’est pas rare que des réalisateurs révèlent que le processus qui les a conduits à traiter tel sujet découle d’une expérience personnelle : Lucie Borleteau a commencé son film au moment où, venant de mettre au monde un deuxième enfant, elle était « à la recherche d’une nounou ». D’ailleurs, le plus jeune enfant du film quand il est vraiment bébé, c’est son propre enfant (« ça me permettait de l’avoir avec moi et c’était une garantie qu’on respecterait l’enfant »). Quand il grandit un peu dans le film, il s’agit alternativement de jumeaux, fils d’un couple ami. « La petite fille de 5 ans, Assya, rapidement trouvée au casting, comprenait tout et a envie de tourner dans un autre film. Si elle était « bonne », c’est parce qu’elle était en face de bons acteurs. Avec Karine Viard, on est en empathie d’emblée ». Assya a trouvé tout de même Karin bizarre et la toute fin du film ne lui a pas été montrée.

 Une scène fait apparaître un poulpe impressionnant qui symbolise une bouffée délirante (qui n’est pas ainsi exprimée dans le livre, où il est dit que Louise est allée dans un hôpital psychiatrique). A noter qu’il s’agit d’un vrai poulpe, avec effets spéciaux, pour qu’il envahisse l’espace. L’appartement sordide de Louise est inspiré de celui de Vivian Maier [1926-2009] tel qu’il apparaît dans un documentaire de 2013 sur cette américaine, qui était nounou mais surtout très grande photographe.

 Lucie Borleteau voit dans cette histoire « une réflexion sur la société actuelle qui va très mal : il n’y a pas de coupable, sinon tout le monde ». Elle enchaîne cette remarque sur une autre selon laquelle la garde des enfants est une question non réglée par « la société qui fait de nous des patrons ». Un problème de classe sociale est posé, tensions énormes entre les privilégiés et les classes populaires, mais le film peut moins qu’un livre creuser cet aspect, même si, lors de la scène du repas ou en vacances au bord de la mer, Louise apparaît nettement comme une domestique, traitée (ou exploitée) comme telle.

Enfin, Lucie Borleteau confie que pour elle « le cinéma est comme un art forain, comme un tour de manège qui nous provoque des haut-le-cœur, mais on y retourne ».

 . le film est sorti en salle le 27 novembre. 

CHANSON DOUCE - Bande-annonce officielle - Karin Viard / Leïla Bekhti (2019) © STUDIOCANAL France
 

Billet n° 508

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