Mort d'un tortionnaire franquiste. En toute impunité...

Billy el Niño, mort sans avoir été jugé, est désormais une tache indélébile sur la démocratie espagnole qui, en consensus de la gauche avec la droite (autrement dit la droite franquiste convertie aux "libertés") amnistiant les tortionnaires et responsables du franquisme, avait tenu à ce que soit signifiée sans craindre le paradoxe, la continuité qui a caractérisé le passage d'un régime à l'autre.

J'écrivais le 29 mars sur ce blog, Espagne. Le Coronavirus tue un irréductible antifranquiste... Billy el Niño respire !

Soulagement de courte durée.

On apprend aujourd'hui la mort, à cause du Coronavirus, de Billy el Niño, ce membre de la Brigade Politico Sociale, la section spéciale de la police franquiste chargée de réprimer les opposant.e.s politiques. Ce triste personnage était accusé d'avoir exercé cette fonction avec un talent "spécial" en matière de tortures pimentées de sadisme. Or il aura échappé jusqu'à sa mort à toute poursuite judiciaire instruisant la place qu'il occupait dans la structure de domination de la dictature. Cette impunité doit être imputée en toute... justice à cette catégorie de démocrates si spéciaux, comme était spéciale cette officine policière du franquisme, qui s'est échinée à bloquer toute initiative pouvant mener cet homme, comme ses semblables, à rendre des comptes devant les tribunaux ce qui a amené ses victimes ou leurs familles à saisir la justice argentine (l'instruction est en cours) au nom d'une "justice universelle" dont l'Espagne montrait qu'elle n'avait démocratiquement rien à faire.

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Billy el Niño, mort sans avoir été jugé, est désormais une tache indélébile sur la démocratie espagnole qui, en consensus total de la gauche avec la droite (autrement dit la droite franquiste convertie aux "libertés"), amnistiant les tortionnaires et responsables du franquisme, avait tenu à ce que soit signifiée sans craindre le paradoxe, la continuité qui a caractérisé le passage d'un régime à l'autre : de la dictature à la démocratie. Et cela en faisant l'économie de l'instauration d'une république, dont Adolfo Suárez, le maître d'oeuvre de cette transition (c'est le nom officiel, Transition, qu'a pris ce processus d'exorcisation de la Rupture), avait fini par reconnaître qu'un sondage secret donnait comme résultat, à ce moment charnière des années 70, qu'elle correspondait au voeu d'une immense majorité des Espagnol.e.s. Raison pour laquelle il n'y eut pas de consultation référendaire sur République ou Monarchie mais sur la Démocratie en posant comme allant de soi qu'elle serait monarchique (lire ici et ici).

Que cette mort survienne au moment même où se produisent de nouvelles révélations sur les mouvements financiers occultes de l'ex roi Juan Carlos à l'étranger, boucle ce qu'il est désormais de plus en plus difficile de cacher, la démocratie espagnole pourrit par sa tête monarchique, étatique, régimiesque. Mais l'onde de choc est telle que ce sont les bases mêmes du régime instauré en 1978 qui s'en trouvent ébranlées et cela ne peut qu'interroger sur le gouvernement en place qui, à l'image de ce que fut l'avènement d'une démocratie bâtie sous la direction de franquistes, offre des allures de chimère, au sens premier du mot, celle d'un assemblage hétéroclite de forces politiques : d'un côté, le PSOE qui est historiquement l'un des deux piliers de ce régime et qui n'a pas bougé d'un pouce sur son soutien total à la Couronne; de l'autre côté, Unidas Podemos mêlant une gauche elle aussi historique, Izquierda Unida, héritière d'un Parti Communiste ayant capitulé en rase campagne, au prix de sa marginalisation politique, dans cette Transition, à un Podemos surgissant de l'horizontalité indignée et radicalement antirégime de 2011 pour finir par se plier assez piteusement à la verticalité institutionnelle en place (faisant écho au demeurant à la verticalité interne, autour d'un chef, qui caractérise depuis son émergence ce parti), celle de la démocratie monarchique sous la houlette de l'un de ses représentants directs.

Les tentatives pittoresques de ces deux forces, se réclamant encore de la gauche, de donner le change sur leur union avec le PSOE monarchiste, en concentrant le tir sur le méchant ex Roi pour éviter d'avoir à impliquer toute la Maison Royale, ne changent pas la signification politique des évènements : les ministres Pablo Iglesias et Irène Montero, pour ne prendre que l'exemple de la haute direction de Podemos, tout comme ils reconnaissent, sans sourciller, Pedro Sánchez comme le Chef (du Gouvernement)... en essayant de le tirer, autant que faire se peut, autant dire peu, à gauche, assument parfaitement de siéger à l'occasion en séance présidée par le roi Felipe VI. Or celui-ci, en cherchant désespérément à couper les liens avec le désormais définitivement imprésentable héros de la Transition, a involontairement avoué qu'il était au courant et bénéficiaire de ces fonds occultes paternels. La gauche autoproclamée progressiste au gouvernement, en renonçant à mettre en cause la monarchie et ainsi une pièce maîtresse de la légitimation de l'édifice constitutionnel issu du compromis avec les élites franquistes maintenues dans leurs pouvoirs économiques, financiers, patrimoniaux et, allons-y ... franco, judiciaires et policiers (1), pourrait bien subir les retombées de cette royale crise : d'autant que celle-ci vient malencontreusement croiser une crise sanitaire où le désastre du service public de santé, sous-doté financièrement par l'Etat, désarticulé au profit du privé, se paie d'un des plus forts taux de mortalité de l'Union Européenne. C'est dans ce contexte délétère pour le pouvoir dans toutes ses composantes qu'un sondage vient de tomber indiquant que 52 % des Espagnol.e.s souhaitent que l'Espagne devienne républicaine et plus de 58% que soit organisé ce qui fut rendu impossible en 1978, un référendum véritablement constituant pour choisir entre Monarchie et République.

Concluons. Billy el Niño/Juan Carlos (Felipe VI) ou les deux faces d'une même médaille (anti)démocratique. Pedro Sánchez/Pablo Iglesias, ou les deux faces d'un même reniement de la gauche (2) ... Les Espagnols, en ces temps de Coronavirus, semblent de moins en moins se satisfaire du Couronavirus aigu et cette crise de légitimité de la monarchie pourrait bien accentuer les difficultés d'une gauche gouvernementale fortement mise en cause (selon un autre sondage) pour ses errements dans la lutte contre la pandémie. Reste, et ce n'est pas acquis, à opposer à cette déstabilisation institutionnelle continue du régime depuis l'explosion de 2011, la reconstruction d'une contestation d'alternative, assumant de faire définitivement son deuil de l'espoir soulevé par le parti issu de cette explosion.

Antoine

(1) Voir la Loi de Sécurité Citoyenne, dite plus exactement Loi Bâillon, toujours tellement en vigueur qu'elle est mobilisée pour organiser les mises à l'amende des infractions du confinement (lire ici). Voir aussi le feu vert donné par la classe politique du régime (PSOE compris), incapable et, de fait, non désireuse de régler politiquement la chose, à la haute justice et à la basse police (pensons aux célèbres "égouts de l'Etat" (vidéo) qui aident à prendre la mesure de ce qu'est l'héritage franquiste dans l'Etat espagnol), pour réprimer violemment le mouvement démocratique, d'autodétermination, de la Catalogne en 2017. Personne n'a pu savoir ce qu'en pensait Billy el Niño qui .

(2) La situation exceptionnelle que connaît en ce moment la population de l'Etat espagnol, de par l'explosion pandémique, pousse à son paroxysme la fragilisation politique du gouvernement qui n'a dû, hier, qu'au soutien parlementaire de Ciudadanos, un parti centriste libéral s'étant extrémisé à droite lors des évènements de Catalogne, de pouvoir reconduire "l'état d'alarme" pour motifs sanitaires. Le ralliement de ce parti, courtisé depuis toujours par le PSOE sanchisé pour rééquilibrer toute velléité d'alliance gouvernementale avec Unidas Podemos, a une ironique signification politique. Il met en effet en oeuvre le début de formule politique d'alliance avec celui qu'on appelait alors le "Podemos de droite" que Pedro Sánchez avait proposée en 2016 à Podemos et que celui-ci avait refusée en se revendiquant d'être une gauche qui ne composerait jamais avec la droite (sans interroger en quoi le PSOE était vraiment de gauche !). Aujourd'hui Pablo Iglesias et la direction de Izquierda Unida, soutiennent ce rapprochement avec Ciudadanos que d'aucuns voient pourtant comme un moyen pour Sánchez de plus s'assujettir Unidas Podemos (lire ici) et d'autres, de faire virer à droite le Gouvernement (lire ici), hypothèse que Pablo Iglesias et ses camarades s'empressent évidemment d'écarter.

N'est-il pourtant pas de notoriété publique qu'à pérorer, sans respect des engagements politiques que l'on dit défendre, sur la fontaine dont on ne boirait jamais l'eau, on finit immanquablement par boire le calice jusqu'à la lie (dont le dictionnaire nous dit que, dans le champ lexical de la liquidité, elle est le dépôt, le sédiment, le résidu laissé par une substance liquide quelconque) ? Liquidité, liquéfaction, liquidation ?

Note : on me pardonnera la facilité d'avoir fait un clin d'oeil, par le titre de ce billet, au grand film de Javier Bardem, Mort d'un cycliste : tourné en plein franquisme (1955), il se permet, en déjouant la censure, non sans difficultés (il fallut faire mourir la femme infidèle à son mari !), d'évoquer, par-delà l'impasse dans laquelle se trouvent les protagonistes des classes aisées, les signes que les choses bougent dans l'Espagne profonde.

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Mon clin d'oeil, conformément à ce que je vois dans la situation actuelle de l'Espagne, est pourtant plus du côté de l'impasse du film, sauf qu'elle est aujourd'hui celle de la gauche gouvernementale, dont la mort de Billy el Niño dit, d'une certaine façon, le nom, et dont il serait bienvenu qu'elle ne devienne pas celle d'un peuple payant un lourd tribut aux politiques d'austérité initiées en 2010 par la gauche socialiste (Zapatero), poursuivies par la droite héritière de la conversion "démocratique" des élites franquistes (Rajoy) et dont aujourd'hui, malgré des mesures de gauche concédées à Podemos pour se le fixer politiquement, Pedro Sánchez ne pourra pas, si tant est qu'il le veuille (ce dont je fais plus que douter), s'écarter, contrainte européenne assumée, conforme à la logique du capital espagnol, oblige !

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