Journal d’une échappée glacée 2/7

À Unamen Shipu-La Romaine, je passe quatre jours en compagnie du « Peuple rieur », où j’en profite pour en savoir davantage sur la langue et l’histoire des Innus.

La Baie d'Unamen-Shipu est flagellée par les bourrasques La Baie d'Unamen-Shipu est flagellée par les bourrasques

 « Je te conseille de rester deux jours de plus, sinon tes plaies vont se creuser, tes pieds s’infecter et ce sera encore plus douloureux. Tu es en bonne forme, je n’ai pas d’inquiétude sur une grave infection, mais tu risques d’avoir très mal si tu pars trop tôt ». L’infirmier du centre de santé communautaire à qui j’expose mes petons lépreux s’y connait en soin des pieds : il court des marathons. Alors c’est dit, j’emploierai mon temps le mieux possible pour faire de cette escale prolongée l’occasion de glaner le maximum de connaissances sur la culture innue que j’effleure à travers les pages et différentes conversations depuis quelques semaines. Et puis si c’est pour attendre encore trois jours au prochain village, à quoi bon ? Avec le temps, j’ai compris que cela valait toujours la peine de tenter la patience. Je fais donc confiance et quitte, presqu’au petit trot, la salle de consultation pour me rendre à mon rendez-vous avec Geneviève, responsable du centre sportif et de loisir de la communauté d’Unamen Shipu. C’est avec elle que j’en apprends davantage sur le quotidien du village. Nous passons rapidement sur les sujets brûlants, les ravages du colonialisme et du néocolonialisme, le diabète, le scandale des pensionnats autochtones qui avaient pour mission de « tuer l’indien dans l’enfant », les addictions diverses (alcool, drogues, jeux, écrans, sucre) qui font beaucoup de dommages, chez les Innus comme ailleurs. « Il faut tourner la page pour avancer, car tout le monde est victime d’une façon ou d’une autre. » Je sens Geneviève lassée de ressasser ces problématiques contre lesquelles luttent avec détermination son équipe, les travailleurs sociaux et beaucoup d’autres membres investis dans la communauté. Je n’insiste pas. Après tout, je viens ici en invité et ma qualité de journaliste ne justifie en rien que j’investigue plus avant sur des thèmes délicats que quelques jours ne suffiraient jamais à percer. Si je souhaite en savoir plus pour me bâtir une culture un peu plus charpentée, je suis venu ici pour parler de ceux que je rencontre davantage que pour mener des enquêtes. Comme j’ai l’impression que la confiance ici se donne facilement et a souvent été trahie ou déçue, je veux me montrer digne de la patience et de la générosité de mes hôtes.

Geneviève Mark, dynamique responsable du centre sportif et de loisir de la communauté Geneviève Mark, dynamique responsable du centre sportif et de loisir de la communauté
Alors, nous parlons des multiples initiatives lancées pour maintenir un tissu social resserré entre les générations et les différentes activités à venir pour lesquelles je pourrais me rendre utile : installer des tables pour le grand souper des ainé.es, prendre des photos, faire des entrevues au moment du festival de musique autochtone, passer le balai, faire la vaisselle, servir des plats de soupe de caribou, trancher de la bannique (le pain traditionnel innu), bref, être une petite main pour rendre l’accueil que l’on me prodigue gracieusement. Justement, la vieille garde innue arrive dans la salle communautaire pour boire le thé et déguster un pain au raisin maison. Je laisse Geneviève à ses milles occupations et vais faire le tour de la salle. Chacun m’accueille avec un sourire, puis replonge le regard vers les cartes ou les jeux déballés sur la table.

Ici le jeu est une affaire sérieuse © Matthieu Delaunay Ici le jeu est une affaire sérieuse © Matthieu Delaunay

Dominique me fait asseoir à côté de lui. Je me présente, lui explique le pourquoi de ma venue et nous commençons à deviser. Je suis face à deux billes de basalte qui me fouillent l’intérieur pour en percer les mystères. Voilà ce que je ressens quand Dominique me regarde avec son sourire énigmatique et des clins d’œil roublards. La soirée passe, je vaque à mes occupations et le retrouve dehors en train de fumer une cigarette. «  -38°C ce soir, on est mieux à l’intérieur que sur des skis ! » me glisse-t-il. J’acquiesce et tire plus fort sur mon clope en frissonnant un peu, sachant bien que dans quelques jours, j’expérimenterai ce froid glacial. Une question m’obsède :

 - Toi qui as vécu dans et de ce que la forêt offrait pendant toutes ces années, comment te sens-tu depuis que le gouvernement a poussé les Autochtones à se rassembler dans des maisons et ainsi vous contraindre à la sédentarisation ?

Un ange passe. Dominique me regarde, baisse la tête vers son mégot soufflé par le vent. Il me répond qu’il préférait le temps où son peuple couchait sous la tente et allait chasser et pêcher pour se nourrir. « Depuis qu’on nous a construit des maisons et qu’on nous envoie de l’argent pour acheter de la nourriture, nous sommes obèses et diabétiques. » Au loin, le tambour traditionnel commence à retentir, alors nous rentrons. Lui rejoint le groupe composé de toutes les générations qui dansent autour d’une longue table, moi je prends quelques photos, tente d’apprendre à deux enfants comment fonctionne mon appareil et passe de groupe en groupe pour discuter. La soirée s’étire encore un peu, les lumières s’éteignent une à une, et chacun rentre chez soi dans les bourrasques.

Les jours suivants sont occupés à la lecture et l’écriture, les rencontres, les retranscriptions d’entrevues, la préparation de la suite du périple. Je fais la tournée de la communauté et des organismes divers, guidé par Jacinthe, Jeannot, Rachel, Ibrahim, et tant d’autres ! Partout, des sourires, de la gentillesse et de la patience pour répondre à mes innombrables questions. Je suis ravi de cette découverte et semble avoir trouvé ici un lieu où venir m’installer plusieurs semaines à la fin de mon périple à ski.

Les soirées des ainées rassemblent toutes les générations Les soirées des ainées rassemblent toutes les générations

Les skis justement. Je cours après de nouvelles chaussures et envisage de continuer le trajet en raquettes. L’école me propose de me prêter les deux, mais j’hésite à troquer un poids pour un autre et hélas, les skis qu’on m’offre d’emprunter ne conviendront pas à mon type de randonnée. Tant pis, je ferai avec ce que j’ai. Une heure plus tard, je rencontre Jean-Yves, intendant du centre de santé et as du bricolage et de la débrouille  : « Nous, les Innus, on sait perfectionner les outils des Blancs et les rendre plus performant. » Je prends le point, et écoute ses suggestions. Ensemble, nous élaborons des stratagèmes pour arranger ce qui peut l’être. On scotche, on tranche, on brûle, on tente ! Dans le même temps nous échangeons et je découvre au gré de son parcours qu’il lâche par bribes une histoire riche et une intelligence et une sensibilité remarquables.

Autour de nous affairés, des visiteurs viennent donner un avis. Entre deux pauses cigarettes, ça raconte des farces, et tousse à vous en fendre les amygdales. La radio locale est branchée en permanence : chanson d’amour, annonces d’évènements à venir, et aussi… réclames ! Un fournisseur d’accès à internet vend le haut débit en ces termes : « C’est la vitesse qui sépare les gagnants des perdants. Vous êtes soit rapide, soit frustré. » Au moins c’est clair, je sais ce que pense cette compagnie de mon escapade à ski et note ce slogan dans mon carnet avec la mention : « comme je me sens insulté par leur pub et qu’en plus, je trouve que le propos est absurde, se rappeler de changer d’opérateur au retour de mon voyage. »

En regardant ceux qui oscultent ma paire de chaussures alors que nous nous connaissons depuis quelques minutes, je me dis que les Autochtones savent tout de notre façon de vivre, mais qu’on ne sait rien de la leur. Pour tout dire on se fout de la leur, les prenant pour des arriérés incapables. Incapables de rester sobres malgré le fait qu’ils soient dans des réserves « sèches », incapables de survivre sans subvention gouvernementale, incapables d’éduquer correctement leurs enfants, incapables de travailler sérieusement, incapables d’être fiables, incapables de se développer et de s’émanciper. Au fond, on leur reproche de peiner à prendre leur envol dans un monde qu’on leur a imposé à coup de fusil d’abord, de religion ensuite, et d’argent enfin.

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Ici, comme en Afrique, en Asie, en Océanie, dans les Caraïbes ou en Amérique du Sud, l’Europe de l’Ouest a appliqué la même méthode empreinte de lâchetés, de mépris, de trahisons, de coups bas et d’obsession pour le « vil métal » et le pouvoir. Qu’importe que certains soient allés là-bas pour faire le bien ou pour trouver une terre où vivre plus décemment, comme d’habitude, ceux qui ont pris les décisions politiques d’envoyer leurs larbins traverser les mers pour soumettre d’autres peuples, l’ont fait pour leur propre intérêt, sans jamais en payer le prix (sauf exception). Au bout de la chaine, ceux qui furent broyés sont ceux-là même à qui nous devons d’avoir pu nous fixer en Amérique-du-Nord. Car il ne faut pas s’y tromper : ce sont les Autochtones qui ont montré au premier explorateurs occidentaux les techniques pour ne pas mourir de froid pendant les premiers hivers. Ce sont eux qui ont nourri, soigné, logé, chauffé, guidé, bref aidé les coureurs des bois et les défricheurs. Sans eux, rien n’aurait été possible. Pour seul remerciement, nous avons pris tout ce que nous pouvions, avons pillé les ressources immenses de leurs territoires ancestraux, puis nous sommes imposés par la force en nous déclarant les nouveaux propriétaires. Depuis, pour colmater les plaies, les gouvernements successifs fédéraux ou provinciaux font pleuvoir les dollars, et aussi les larmes et les excuses face caméra. Mais le mal a été fait, et bien fait. Ce qui s’est joué, ici comme ailleurs, est assez simple à comprendre pour tous. C’est comme si un matin, un parfait étranger arrivait dans votre maison sans frapper pour s’asseoir à votre table. Sans lui faire le moindre reproche, vous l’accueillez, le nourrissez pendant des mois, lui apprenez tout ce que vous savez et au bout d’un temps, il vous dit : « ton appartement est désormais le mien, si tu n’abandonnes pas ta spiritualité pour notre religion, il t'en cuira. Tiens, voilà quelques pièces pour acheter de la nourriture et des vêtements pour ta femme. Dans l’arrière-cours, je t’ai fait construire quelques maisons pour toi et ta famille. Maintenant, va ! » On me rétorquera que les choses sont toujours plus compliquées. Je prends donc avec enthousiasme le parti des simples d’esprit. Qu’importe, j’ai mes raisons. 500 kilomètres à ski, des milliers de kilomètres à vélo, des centaines d’heures de conversations et de lectures, et huit années de reportage ont suffi à me convaincre que ces propos sont des foutaises. Seuls nos actes parlent. Or, nos actes, partout dans le monde, dit « en voie de développement », ont parlé et laissé certes des routes, quelques hôpitaux et des écoles (la belle affaire !), mais surtout des traces indélébiles et des charniers.

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La veille de mon départ, je croise Jean-Yves qui s’enquiert de mes pieds et de mes chaussures. Je le rassure comme je peux, mais n’ayant pas testé la nouvelle version, je n’en mène pas large. Me souhaitant bonne route, il me lance une phrase qui m’accompagne sur le chemin de ma chambre : « encourage-toi, parle-toi et fais-le pour toi ». De la Glace au ciel, la baie est bleu marine, encre percée par le jaune de quelques phares de motoneiges. Il y a deux jours, Jean-Yves m’avait raconté une marche qu’il avait faite en plein mois de février. Il était parti à la tombée du jour en motoneige pour retrouver son père qui l’avait précédé pour préparer leur campement de chasse. Évidemment, la motoneige était tombée en panne. Évidemment, le blizzard avait fini par se lever. Et Jean-Yves avait marché toute la nuit, sur les lacs gelés, dans la forêt, sans lampe et sentant quelques loups qui marchaient autour de lui. Il leur avait parlé, les loups étaient restés et l’avaient accompagné jusqu’à ce qu’il retrouve son père, venu à sa rencontre. « Grâce à eux, j’étais moins seul et finalement, j’ai eu moins peur ».

Je dresse la liste du matériel à sortir de ma pulka, et travaille mon épure. En limitant mes avoirs dans le traineau, je simplifie ma vie et me retire du stress inutile : j’ai moins de choses à préserver, moins de choses à vérifier, ce qui me laisse plus de temps pour me consacrer à ma progression, aux gens que je pourrais rencontrer et aux réflexions que je souhaite mener. Être plus léger, c’est enfin être plus mobile, plus adroit et plus réactif, tout ce dont j’ai besoin pour ce genre d’équipée, surtout dans le froid où l’éparpillement est une erreur.

En rangeant dans un placard le grand sac étanche rempli de superflu, j’ai le cœur gros, car demain je repars. Je me console en me disant que c’est pour mieux revenir. Dans un mois et demi tout au plus je pourrai retrouver ces personnes et me faire une petite place parmi eux puisqu’ils m’y ont invité.

Mais ça, c’est en théorie, et en théorie tout va bien.

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Prologue

Journal d'une échappée glacée 1/7

Journal d'une échappée glacée 3/7

Journal d'une échappée glacée 4/7

Journal d'une échappée glacée 5/7

Journal d'une échappée glacée 6/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

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