Journal d'une échappée glacée 5/7

La marche entre Tête-à-la-Baleine et Vieux-Fort marque l’étape la plus belle de mon voyage. Elle me laisse des traces profondes avant l’ultime ligne droite qui me mènera à Blanc-Sablon, point-final de mon périple.

Dès mon départ de Tête-à-la-Baleine, je replonge directement dans le bain de l’effort. © Matthieu Delaunay Dès mon départ de Tête-à-la-Baleine, je replonge directement dans le bain de l’effort. © Matthieu Delaunay
La condensation se met à geler sur les quelques poils qui me tiennent lieu de barbe. Il fait frais ce matin. Je mets un peu de temps à me réveiller et à me motiver alors que tout est beau autour de moi. J’ai laissé Tête-à-la-Baleine il y a quelques heures et je crois avoir vu un loup trotter au lever du soleil. Je devrais être heureux, mais non. D’abord parce que, l’histoire du loup, je me demande si ce n’est pas plus une hallucination qu’autre chose, et ensuite parce que je suis déprimé, absent de mon action. Pour me donner du cœur au ventre, je me projette vers l'étape du soir, vers le terme de mon voyage. Je fais semblant d'oublier que le vrai courage, c’est d’habiter sa vie, Ici et Maintenant, Hic et Nunc. Sur ce Hic & Nunc, j’ai une prise. Le reste, la projection, le mal de pied qui revient, le coronavirus qui commence à tendre certains esprits et fermer quelques portes, l’angoisse d’échouer ; tout ce qui me pollue l’esprit et dont je n’ai pas grand-chose à fiche, je dois m’en débarrasser. C’est pour cela que je suis parti : retrouver le sens des priorités. Je ne suis donc pas à ce que je suis en train de faire et ça m’agace. Alors, je me reprends et essaie d’habiter ce tas d’os, de tendons, de chair et de chimie qui me sert de corps. Brave carcasse ! Elle a une mémoire et n’a pas besoin qu’on lui dise quoi faire. Elle sait comment procéder pour ne pas grelotter, économiser son souffle, et retrouver la bonne foulée. Petit à petit, je redescends à l’intérieur de mes entrailles, et retrouve le pourquoi de ma présence ici. Il aura fallu 16 kilomètres et quelques heures de marche. Peu importe, j’ai le temps.

 © Matthieu Delaunay © Matthieu Delaunay
Sur le lac Pommereau, je décide de ne pas prendre la route la plus courte, car plus vallonnée, qui mène à Mutton Bay, et mets le cap nord-est pour contourner les collines du Mécatina. Après avoir lutté pendant une dizaine de kilomètres, je me pose enfin. Je retire une chaussure et une chaussette pour regarder mes plaies que je ne peux hélas pas lécher. Je ré-enfile le tout, anesthésié en deux minutes par le froid, et me verse une tasse de thé brûlant dans laquelle je trempe une barre de granola au miel. Une famille en skidoo s’arrête à ma hauteur. Lucie et Darrell vivent à Saint-Augustin et arrivent de Tête-à-la-Baleine après avoir assisté au tournoi de volley-ball, remporté par leur fils, Yohann, qui me salue timidement. Lucie, sourire éclatant, m’offre de venir chez eux quand j’arriverai à Saint Augustin dans deux ou trois jours.

- Avec un grand plaisir, merci pour cette invitation !
- Comment tu vas ?
- Très bien, mais j’ai très mal aux pieds. Vous pouvez me déposer de l’autre côté du lac ?
- Bien sûr, monte !

Nous traversons ensemble le lac du gros Mécatina. Mentalement, je compte le nombre de kilomètres que je parcours à moteur et me promets de les refaire lors de mon retour, à ski. Au croisement qui mène à La Tabatière, je salue ces nouvelles connaissances et nous nous donnons rendez-vous dans quelques jours. Je prends en note le numéro et le nom de famille de Lucie : Laliberté. Ça lui va bien ! Je serre les velcros de la ceinture qui constitue mon harnais et parcours sept kilomètres, encouragé par les coassements d’un corbeau tranquillement posé sur un arbre. Face au soleil, un rapace tournoie dans le ciel azuréen.

Je serre les velcro de la ceinture qui me serre de harnais et parcours sept kilomètres, encouragé par les coassements d’un corbeau tranquillement posé sur un arbre, tandis qu’au-dessus de moi tournoie un rapace dans le ciel azuréen. © Matthieu Delaunay Je serre les velcro de la ceinture qui me serre de harnais et parcours sept kilomètres, encouragé par les coassements d’un corbeau tranquillement posé sur un arbre, tandis qu’au-dessus de moi tournoie un rapace dans le ciel azuréen. © Matthieu Delaunay
Arrivé au village, je me rends chez le dépanneur, l’épicier local, pour y appeler Josée qui a gentiment accepté de m’accueillir pour la nuit. Mise au courant par je ne sais qui de ma présence (les nouvelles vont très vite ici), c’est elle qui m’appelle alors que je saisis le téléphone de l’épicier pour composer son numéro. Dix minutes plus tard, elle vient me chercher en compagnie de son mari, Yves, de Gabrielle leur nièce, et Roxanne. La même Roxanne croisée huit jours auparavant du côté de la Baie des loups ! Quelle belle surprise! Je passerai donc la soirée en comité connu. Je tiens à me rendre jusqu’à la maison de mes hôtes à ski et me retrouve assis confortablement sur un grand sofa entouré de chats à regarder des vidéos de baleines qui nagent autour de la Tabatière et que Yves, grand amateur de pêche et de bateau, a pris au cours d’une de ses sorties. Ce soir, nous mangeons de la friture d’ici, des sandwichs au homards d’ici, des chips maison, et des légumes frais, le tout dans une ambiance enjouée en écoutant quelques bons titres du groupe The Damn truth, dans lequel Pierre-Yves, le fils de mes hôtes, joue comme bassiste. Nous passons la soirée à deviser de tout, de rien, et de sujets plus personnels en ponctuant nos conversations de quelques toasts. Je crois que mon franc-parler et la simplicité avec laquelle je balaie certains thèmes - alors que je ne connais guère mes hôtes et leurs histoires de vie -, participe à intensifier l’hilarité générale. Je m’assure que mes propos ne sont pas mal perçus et que je ne fais pas preuve d’impolitesse... On me détend, je décide tout de même d’être moins bavard. C’est que je passe beaucoup de temps seul, alors peut-être en dis-je trop quand je suis en si aimable compagnie ! Quoiqu’il en soit, Josée et Yves sont aussi délicieux et simples qu’intéressants et généreux de leur temps. Ils ont laissé une douce et savoureuse marque sur la carte sentimentale de mon voyage.

(De gauche à droite) Yves, Gabrielle, Josée et Roxanne laissent une douce et savoureuse marque sur la carte sentimentale de mon voyage. © Matthieu Delaunay (De gauche à droite) Yves, Gabrielle, Josée et Roxanne laissent une douce et savoureuse marque sur la carte sentimentale de mon voyage. © Matthieu Delaunay
Le lendemain, je replonge directement dans le bain de l’effort. Au débouché du lac Salé, un long portage me pousse sur plusieurs kilomètres à améliorer ma technique en montée. Je dois ensuite dévaler avec mon barda des pentes assez raides. Je déchausse et tente de faire descendre progressivement ma luge. C'est du sport ! Via l’anse Bastien, j’arrive dans la baie des HA ! HA !. Sur cette immense étendue d’une dizaine de kilomètres de long je me pose quelques minutes et contemple les alentours. Les yeux sur la carte, j’identifie les îles Jacobs et Woody et me souviens des quelques lectures faites la veille concernant ce toponyme, HA ! HA !. Ce terme, en français, est un « archaïsme qui identifie une voie sans issue, un cul-de-sac, une impasse, un obstacle inattendu ». Il se dit aussi que le terme HA ! HA ! « relève probablement d'une altération d'un toponyme montagnais qui signifie en algonquin lieu où on échange de l'écorce ». En reprenant ma marche, je réfléchis à la solitude relative dans laquelle je me trouve. Finalement, elle n’est pas trop pesante. Dans les villages, je passe mes journées à poser des questions et réfléchir aux réponses, et pendant que je vagabonde, je déguste les paysages, perds patience de ma lenteur, pense aux personnes rencontrées et plonge à la recherche d’idées. Parfois, je me récite des poèmes ou des chansons, en rythme avec mon souffle et le bruit de mon traineau qui racle la neige. Souvent, je me déclame l’Éloge de la fatigue de Robert Lamoureux, dont je connais les premières strophes mais dont les dernières m’échappent et que je m’obstine à trouver.

 © Matthieu Delaunay © Matthieu Delaunay

Vous me dites, Monsieur, que j'ai mauvaise mine,
Qu'avec cette vie que je mène, je me ruine,
Que l'on ne gagne rien à trop se prodiguer,
Vous me dites enfin que je suis fatigué.

Oui je suis fatigué, Monsieur, et je m'en flatte.
J'ai tout de fatigué, la voix, le cœur, la rate,
Je m'endors épuisé, je me réveille las,
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m'en soucie pas.

Ou quand je m'en soucie, je me ridiculise.
La fatigue souvent n'est qu'une vantardise.
On n'est jamais aussi fatigué qu'on le croit !
Et quand cela serait, n'en a‐t­‐on pas le droit ?

Je ne vous parle pas des tristes lassitudes,
Qu'on a lorsque le corps harassé d'habitude,
N'a plus pour se mouvoir que de pâles raisons...
Lorsqu'on a fait de soi son unique horizon...

Lorsqu’on n’a rien à perdre, à vaincre, ou à défendre...
Cette fatigue­‐là est mauvaise à entendre ;
Elle fait le front lourd, l'œil morne, le dos rond.
Et vous donne l'aspect d'un vivant moribond...

Mais se sentir plier sous le poids formidable
Des vies dont un beau jour on s'est fait responsable,
Savoir qu'on a des joies ou des pleurs dans ses mains,
Savoir qu'on est l'outil, qu'on est le lendemain,

Savoir qu'on est le chef, savoir qu'on est la source,
Aider une existence à continuer sa course,
Et pour cela se battre à s'en user le cœur,
Cette fatigue-là, Monsieur, c'est du bonheur.

Et sûr qu'à chaque pas, à chaque assaut qu'on livre,
On va aider un être à vivre ou à survivre ;
Et sûr qu'on est le port et la route et le gué,
Où prendrait-on le droit d'être trop fatigué ?

"La fatigue, Monsieur, c'est un prix toujours juste, C'est le prix d'une journée d'efforts et de luttes. C'est le prix d'un labeur, d'un mur ou d'un exploit, Non pas le prix qu'on paie, mais celui qu'on reçoit." © Matthieu Delaunay "La fatigue, Monsieur, c'est un prix toujours juste, C'est le prix d'une journée d'efforts et de luttes. C'est le prix d'un labeur, d'un mur ou d'un exploit, Non pas le prix qu'on paie, mais celui qu'on reçoit." © Matthieu Delaunay

Ceux qui font de leur vie une belle aventure,
Marquent chaque victoire, en creux, sur leur figure,
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus,
Parmi tant d'autres creux il passe inaperçu.

La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste ;
C’est le prix d’une journée d’efforts et de luttes ;
C’est le prix d’un labour, d’un mur ou d’un exploit ;
Non pas le prix qu’on paie mais celui qu’on reçoit.
C'est le prix d'un travail, d'une journée remplie,
C'est la preuve, Monsieur, qu'on marche avec la vie.

Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,
J'écoute mes sommeils, et là, je me sens fort ;
Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance,
Et ma fatigue alors est une récompense.

Et vous me conseillez d'aller me reposer !
Mais si j'acceptais là, ce que vous proposez,
Si je m'abandonnais à votre douce intrigue...
Mais je mourrais, Monsieur, tristement... de fatigue.

À la sortie de la baie, je dévie légèrement vers le nord-est et trouve le gîte dans une cabane au milieu d’un bois. Comme j’ai de nouvelles ampoules, et que ma première paire de chaussettes est désormais mitée comme ma barbe, je la jette au feu, dans le poêle à bois. La voir brûler me remplit de joie et j’espère, sans me faire trop d’illusions, que ces ampoules partiront avec les flammes. « Il faut être superstitieux dans la vie, sinon à quoi bon espérer ? », me dis-je en vidant dans le bac de métal, les cinq canettes vides et les emballages plastiques ramassés sur la route aujourd’hui.

Peut-être qu'un jour, je finirai en cabane définitivement © Matthieu Delaunay Peut-être qu'un jour, je finirai en cabane définitivement © Matthieu Delaunay
J’aime quitter les endroits plus propres que quand je suis arrivé. Dans les cabanes où je m’arrête parfois, je passe souvent le balai, remets les tas de bois en ordre, brûle les mégots jetés aux alentours ou au sol. Ces verrues de plastique ou d’aluminium qui massacrent la virginité des paysages me scandalisent. Faut-il donc être à ce point grossier et stupide pour balancer aux quatre vents ces saloperies, symboles de l’hyper consumérisme, alors que l’on traverse des territoires encore à peu près préservés ? Le travail de sape a payé. Les publicitaires et les rois du marketing ont gagné : nous avons été bien dressés à acheter ce qu'on nous a demandé, et notre incontinence en terme de déchets est sans limite. On m’a dit que ceux qui font ça sont à majorité des Innus ; or je sais, pour l’avoir vu, que les Blancs ne sont pas non plus innocents.

 © Matthieu Delaunay © Matthieu Delaunay
Je sais que les gens ici ne bénéficient pas de moyens pour collecter le recyclage, qu’ils polluent dix fois moins que les habitants des grandes villes - dont je fais partie -. Ceci étant posé, on ne me fera pas croire qu’il est difficile d’écraser une canette et la glisser dans la poche de sa veste ou de mettre son emballage de barre chocolatée saturée à l'huile de palme dans le coffre de son skidoo avant de reprendre la route. C’est basique, c’est terre-à-terre, mais c’est tout simple. Une fois la glace fondue, les canettes et les plastiques iront rejoindre les fonds de la baie, puis du fleuve Saint-Laurent, et puis ce sera l’Atlantique. Pas étonnant que dans quelques années, le Golfe devienne une zone morte. Ces petits gestes parfaitement insignifiants ne sont même pas effectués. Je sais la responsabilité des multinationales, de la surpêche et de la pollution industrielle, mais enfin quoi !, faut-il donc toujours se trouver des excuses pour justifier nos comportements indignes ? Ah, un skidoo arrive ! J’échange quelques minutes avec un gars qui travaille dans un restaurant de La Tabatière et qui se rend à Saint-Augustin pour les funérailles de sa tante. En parlant, il jette allègrement ses mégots dans la neige. Il rote sa dernière gorgée de bière en redémarrant sa machine et me dit que je ne devrais pas avoir d'autre visite cette nuit.

Pendant que je vagabonde, je déguste les paysages. © Matthieu Delaunay Pendant que je vagabonde, je déguste les paysages. © Matthieu Delaunay
Le vrombissement s’éteint peu à peu et je me noie dans les flammes. La vie que je mène ici me plait plus que tout. À dire vrai, c’est là que je me sens le mieux. Une vie de peu, une vie de pas, où chaque foulée vous emmène d’abord vers la prochaine ; une existence où le silence est roi, la beauté sultane et le temps concentré dans quelques actes simples : se déplacer, se nourrir, se chauffer, s’hydrater et apprendre. Surtout des personnes qui s’arrêtent pour discuter un peu avec le drôle de zèbre coiffé d’un bonnet bleu, qui grimace de douleur ou sourie comme un niais, drogué au grand air. Sur le poêle, une double portion de purée aux lardons réchauffe doucement. Je déplie mes affaires pour la nuit et prépare le départ du lendemain.

J’arrive à Saint-Augustin après 34 kilomètres exténuant en raison d’une neige extrêmement collante. L’itinéraire a été magnifique, varié, intense avec notamment une tempête de neige qui m’a fait marcher toute la journée en ne croisant qu’une seule personne. Avec une visibilité qui n’excédait pas 4 mètres, j’ai traversé sans trop m’en rendre compte les baies de Kérapoui, de Lessard, quelques lacs et deux ou trois portages et me suis retrouvé les pieds sur le ruisseau Pagachon qui rejoint la rivière Saint-Augustin. Après avoir longé l’aéroport du village sur la rive ouest, je traverse la rivière et m’arrête quelques minutes au dépanneur.

Il était beau lui ! Fort comme un ours, doux comme un agneau. Nous étions dehors au même moment, en pleine tempête de neige. Pendant 10 min, il m’a tourné autour avant de se jeter sur moi pour me lécher le visage et croquer un peu l’objectif de mon appareil. © Matthieu Delaunay Il était beau lui ! Fort comme un ours, doux comme un agneau. Nous étions dehors au même moment, en pleine tempête de neige. Pendant 10 min, il m’a tourné autour avant de se jeter sur moi pour me lécher le visage et croquer un peu l’objectif de mon appareil. © Matthieu Delaunay
Là, on m’assure que je suis attendu dans la maison jaune sise à quelques mètres. Sur la porte, un petit mot : « Tu es bien arrivé chez Lucie, sois le bienvenu. Entre et installe-toi, je serai là avant le souper. » Les larmes me montent aux yeux. Allez comprendre pourquoi quelques lettres sur un post-it peuvent faire chanceler. « Tu te ramollis Matthieu, c’est bien ! Plus dur dehors, plus tendre dedans. » J’entre, et c’est Yohan qui m’accueille. Darrell et Lucie ne tardent pas à arriver. Comme Mia, leur jeune fille de huit ans, est invitée à dormir chez une amie, je m’installe dans sa chambre, pleine de licorne et d’étoiles au plafond. Voilà mon nid pour les deux nuits à venir ! Une soirée magnifique s’annonce. En dégustant des plats d’ici, nous jetons un œil attentif aux résultats du Super Tuesday. Joe Biden et Bernie Sanders font la course en tête. La candidate écologiste, seule femme de la bande, est bonne dernière. Qu’importe, de toute façon, c’est l’appareil politique qui tranchera en cas de litige. « Pour que tout change, il faut que rien ne change. Et dire qu’il y a encore des personnes pour croire en la démocratie représentative… », me dis-je. J'obeserve ces têtes blanches faire semblant de s’écharper verbalement. Si j’aime beaucoup les personnes âgées et que je conspue notre société obsédée par la jeunesse, ces deux-là feraient mieux de cultiver leur jardin plutôt que de briguer un mandat supplémentaire. Pour lutter contre un cacochyme décérébré, placer un apparatchik ou un candidat hors système (sénateur depuis 13 ans tout de même), me semble une stratégie douteuse. Je ne sais pas qui a écrit qu’"il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre", mais je me dis que la première puissance du monde a sans doute mieux à faire que de se laisser guider par ces vieux qui jouent des coudes pour avoir encore toute la lumière.

Tout à l’heure, j’ai contemplé des geais venus manger les miettes de mes deux barres de céréales. © Matthieu Delaunay Tout à l’heure, j’ai contemplé des geais venus manger les miettes de mes deux barres de céréales. © Matthieu Delaunay
Quelle journée ! Depuis que j’ai quitté Saint-Augustin, le vent souffle à épiler les ours polaires. Dans le passage de Bougainville et la baie de Kingston je suis battu par les bourrasques de neige qui viennent frapper ma pulka et ralentissent ma progression. Pourtant, on m’avait assuré que j’aurai le vent de dos et que la piste serait lisse et damée. Comme d’habitude, j’avais prêté une oreille distraite aux prédictions, sachant que seule la réalité du terrain vaut quelque chose quand on est dehors et qu’on doit avancer par ses propres moyens. Je vais bien, mes pieds suintent et se dépiautent, mais dans l’ensemble je prends tout avec le sourire. Rester calme en tout temps est important, se faire confiance aussi, avancer, regarder toujours devant et ne pas trop faire attention aux éléments qui peuvent effrayer. Tout à l’heure, j’ai contemplé des geais venus manger les miettes de mes deux barres de céréales. Futés, les volatiles. La moindre occasion de faire du gras ou de se nourrir est arrachée dans cette nature brute. Je lis deux heures La Horde du Contrevent et dors comme une souche. Demain, j’aimerais faire 52 kilomètres.

Je reprends mon carnet à Vieux-Fort, alors que mes hôtes disputent une partie de 31 en sirotant quelques bières. Autour de la table, Ryan, Daisy et Joyce. Devant la télé, John Drudge, patriarche de 91 ans et Bill, son gendre et mari de Joyce. A leurs pieds, trois chiens complètent ce sympathique tableau. Tout ce petit monde (à l’exception des chiens, encore que…) fume à en faire pâlir une usine de charbon. Par mimétisme, je rejoins la bande. En distribuant les cartes et en répondant à une blague de Ryan, je repense à la traversée du lac Paramé. Je me suis laissé tracter sur mes skis, une corde enroulée autour d'une main accrochée par ce bout de ficelle à la déneigeuse de la personne en charge de l’entretien de la piste. Entre deux manches, je raconte la chute que j’ai faite dans une descente qui débouche sur le lac Nepetipi et la succession de collines et de plateaux rocheux couverts de glace que j'ai rencontrés.

J’ai dû serrer plus fort les dents, les montées sont devenues atrocement douloureuses pour mes pieds, ce qui n’est pas commode, car depuis quelques jours, le relief est beaucoup plus escarpé. J’ai dû serrer plus fort les dents, les montées sont devenues atrocement douloureuses pour mes pieds, ce qui n’est pas commode, car depuis quelques jours, le relief est beaucoup plus escarpé.
Il a fallu grimper et serrer plus fort les dents, les montées étant devenues atrocement douloureuses pour mes pieds. Ce n’est pas commode, depuis quelques jours le relief est beaucoup plus escarpé et cela va durer encore. En passant le refuge 23, je suis entré dans la passe du sud-ouest, qui marque la fin du lac du Vieux-Fort. J’ai traversé en claudiquant Second pond et first pond, croisé la pointe Goddard et admiré l’ile Block et la pointe Lucie en tournant à 360° dans la baie de Vieux-Fort. Je suis exténué, mais maintenant que c’est terminé, je savoure. Le privilège d’être si loin d’abord et l’excitation d’être déjà presque arrivé ensuite.

Plus que quatre-vingt-dix kilomètres.

Je raconte la succession de collines et de plateaux rocheux couverts de glace. © Matthieu Delaunay Je raconte la succession de collines et de plateaux rocheux couverts de glace. © Matthieu Delaunay

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Prologue

Journal d'une échappée glacée 1/7

Journal d'une échappée glacée 2/7

Journal d'une échappée glacée 3/7

Journal d'une échappée glacée 4/7

Journal d'une échappée glacée 6/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

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