Journal d’une échappée glacée 7/7

Après deux nuits à Vieux-Fort, je me rends à Pakua Shipi, la communauté innue qui se trouve en face du village de Saint-Augustin, de l'autre côté de la rivière éponyme. D'une rive à l'autre, je passe dix jours avec les Innus et les descendants d'Inuits.

Sur nos machines vrombissantes, avec Joyce, Ryan et Daisy, nous sommes en route pour Saint-Augustin. © Matthieu Delaunay Sur nos machines vrombissantes, avec Joyce, Ryan et Daisy, nous sommes en route pour Saint-Augustin. © Matthieu Delaunay

 - Everything OK back there?
- Yes, my dear, lets’ go!

J’enclenche le moteur et nous voilà partis en motoneige avec Joyce, qui m’a gentiment laissé le guidon, suivis par Ryan et Daisy. Sur nos machines vrombissantes, nous sommes en direction de Saint-Augustin pour eux, et de Pakua Shipi pour moi. Le trajet à 70 km/h est grisant. Je relis le voyage fait quelques jours plus tôt et soliloque, absorbé par la beauté environnante. Si les motoneiges font évidemment du bruit, le vent assourdit tout. J’ai l’impression de traverser ces paysages somptueux à l’intérieur d’une bulle de plexiglas dans laquelle on aurait installé une soufflerie.

Sur le lac Napetitpi, je remonte un peu plus haut le col de ma doudoune en plume. Il fait – 20 °C aujourd’hui. Avec la vitesse, le vent mord encore plus dur et j’ai le bout des doigts qui pince à travers les moufles. Est-ce pour cela que Ryan propose une pause à chaque cabane pour fumer une cigarette et boire un coup ? J’ai appris avant de partir que l’alcool refroidit davantage qu’il ne réchauffe le corps. Mais le cœur ? Qui en parle, du cœur ? Nous tirons sur nos cigarettes en nous racontant des histoires. Ceci dit, je ne parle pas beaucoup. Les amis me trouvent d’ailleurs très silencieux, sauf pour poser des questions, là je suis parait-il intarissable. C’est que je n’ai pas grand-chose à dire, à part que je suis heureux d’être là où je suis et que celles et celui que je vais bientôt quitter ont laissé dans mon cœur une trace indélébile. Je leur dois beaucoup.

Après la troisième halte, Ryan écrase sa canette de bière et laisse retentir un rot tonitruant. Il est coutumier du fait et mes amies ne semblent pas lui en vouloir, alors moi non plus. Nous arrivons en quelques heures à Saint-Augustin et la rivière éponyme que nous traversons. Devant le centre communautaire de Pakua Shipi, je serre dans mes bras cette amicale escorte à qui je fais promettre de venir dormir sous mon toit à Montréal.

J’espère rester avec les Innus de Pakua Shipi au moins une dizaine de jours, avant d’aller poser plus durablement mes bagages à Unamen Shipu, 250 km plus au sud où je sais être attendu. Dans la salle chauffée et dotée d’un lavabo qu’on m’a très gentiment ouverte, je fais l’inventaire de mon paquetage. En ouvrant la fermeture éclair de ma pulka, une odeur connue me prend au nez et mon cœur s’emballe : mon bidon d’essence en métal a cédé sous les coups de boutoir répétés de la glace sur ma pulka tiré à haute vitesse par un skidoo. Tout est imbibé. Heureusement, les sacs étanches ont sauvé mon matériel, mais une grande partie de la nourriture est perdue et le duvet est trempé.

La première chose à laquelle je pense, c’est que tout cela ne serait pas arrivé si j’avais fait la route à ski. Oui mais voilà, je suis revenu à motoneige ! C’était une très belle expérience et plutôt que de pleurer sur l’essence renversée, mieux vaut m’activer à trouver une solution pour éponger le tout ! Je tente un coup avec de la litière pour chat qui absorbe une partie de l'inondation et puis j’essuie, racle avec de la neige, aère les vêtements ; bref, je m’active ! La nuit tombe en tapinois, je sors sur le pas de la porte pour regarder les flocons tomber sur le village qui s’allume.

La nuit tombe sur les deux rives de la rivière Saint-Augustin. © Matthieu Delaunay La nuit tombe sur les deux rives de la rivière Saint-Augustin. © Matthieu Delaunay

Dans quelques jours, il y a un Pow Wow, une cérémonie pratiquée par les peuples autochtones à travers toute l’Amérique du Nord, qui a ses spécificités d’une nation à une autre. Ce rassemblement traditionnel est l’occasion de célébrer la joie d’être réunis et de partager une culture commune et toujours vivante malgré les multiples agressions qu’elle a subi. Aussi, tout le monde met les bouchées doubles pour être prêt. Il y va de l’honneur de chaque personne, de la communauté et des esprits. Hommes et femmes travaillent avec application derrière leurs machines à coudre et je découvre avec plaisir de nouvelles façons de faire. Chacun s’active pour confectionner les jupes, et les vestes traditionnelles.

Ce qui m’avait beaucoup marqué à Unamen Shipu se confirme ici : les Innus sont aussi accueillants que généreux de leur temps et ouverts au partage de ce qui les constitue. Je me familiarise avec les significations des couleurs et des symboles qui ornent ces vêtements. J’apprends que, dans le monde spirituel, il n'y ni féminin, ni masculin, seul le vêtement permet aux esprits de se faire reconnaitre. Parfois, la journée se termine par le tambour traditionnel et un mot des anciens qui font passer aux générations suivantes les histoires et leurs songes : « Quand l’homme joue du tambour, il aime voir la femme danser avec les couleurs qui ornent ses vêtements, cela lui donne de la force. Plus on met de couleurs vives, plus les esprits les voient et se réjouissent. », expliquent deux grands anciens, Charles Mark et Jérôme Mestanapeo.

Vert, violet, jaune, bleu, blanc et rouge se disputent la faveur des esprits au milieu des jupes fleuries, des capteurs de rêves, des franges et billes qui volent au vent qui les font chanter. Ces vêtements sont conçus pour unifier spirituel, physique et psyché de chaque être humain. Dans la culture innue, et je pense qu’il en est de même pour toutes les cultures autochtones, on cherche avant tout l’équilibre. Un équilibre que je suis aussi venu chercher. Quand je n’observe pas, je me plonge dans un livre ou dans mon carnet où j’essaie d’asseoir mes pensées et les fait interagir.

Les couleurs sur les vestes attirent les esprits Les couleurs sur les vestes attirent les esprits

Ce soir, je souffle mes trente-cinq bougies, assis par terre sur mon matelas de sol et je me sens un peu misérable, d’autant plus que j’ai le dos bloqué depuis deux jours. La veille, je m’étais levé très tôt pour déneiger l’entrée de mon logement du mètre de neige fraiche tombé dans la nuit, et un coup de pelle avait suffi à me vriller le dos. Incapable de me redresser, j’avais claudiqué en équerre vers mon matelas où je m’étais allongé pour ne plus en bouger pendant presque 24 heures. Ce soir, en mangeant un peu de truite fumée, je prolonge ma petite expérience de solitude et enregistre ce qui me passe par la tête, puisque, allongé ou assis à une table, je suis incapable d’écrire.

« En fin de compte, on est toujours seul. Je peux bien envoyer, quand j’ai accès à internet, un message à quelqu’un, mais une connexion, en définitive, ne sert qu’à nier deux isolements. Les réseaux sociaux, ne sont que des « solitudes reliées », comme le dit si justement Alain Damasio… Combien de gens comptent vraiment ? Une poignée au final… la famille, si on a la chance d’entretenir de bons rapports avec elle est essentielle, et puis quelques amis. Finalement, mise à part pour les personnes dont je viens de parler, les gens se remettent très bien du départ ou de la mort de ceux dont ils se disaient pourtant proches. Personne n’est irremplaçable et l’élan vital et/ou l’égoïsme font le reste. »

« C’est intéressant d’éprouver cette solitude, ici. Parce que tu te rends compte que tu n’es pas grand-chose, que tu ne sers à rien et que tout bascule très vite. Il a fallu un quart de seconde pour que je me bloque le dos. Un coup de pelle dans la neige me plombe depuis 48 heures et le fait d’être plombé me maintient contre mon gré en confinement, pour reprendre un terme qui devient à la mode. Mon corps est fatigué mentalement, psychologiquement, physiquement... Peut-être qu’avec une veste innue je pourrais refaire l’unité en moi… La vie est d’une futilité, c’est déconcertant ! Si elle a une importance, elle n’a pas de but, et c’est d’ailleurs heureux. Parce que, si elle en avait un, ce serait affreux : imagine que tu n’arrives jamais à atteindre ce but ?... On s’échine à vouloir réaliser des choses avant de mourir, mais on foire toutes nos entreprises d’une façon ou d’une autre, parce que nous sommes des êtres imparfaits. »

« J’entends beaucoup de gens dire, notamment sur les médias sociaux, que le coronavirus va permettre de se réinventer... je crois qu’il ne faut pas rêver, on va refaire comme c’était avant, en pire, puisque nous sommes d’incorrigibles enfants gâtés, incapables de la moindre pondération ni de la moindre remise en question. On a ce qu’on mérite, ou ce que la majorité mérite… Ma barbe elle, ne pousse pas… "C’est mité !", comme le dit ma grand-mère ! Tiens, le voilà, peut-être le plus gros échec de mon voyage ! » L’enregistrement se termine par un éclat de rire et un gémissement de douleur : les spasmes de mon amusement me transpercent le dos. A réécouter ça, je me dis que je n’étais guère frais et optimiste ce jour-là. Peu importe, je n’aime pas l’optimisme et l’impératif à positiver. Je ne cherche pas à être heureux, je cherche à être lucide, voilà mon obsession. Et puis, 35 bougies soufflées m’ont confirmé qu’il faut garder en tête la réponse à cette petite devinette : "quelle est la différence entre un optimiste et un pessimiste ? Le pessimiste, il est bien informé".

Bannique, thé et baies sauvages constituent le petit déjeuner traditionnel innu. © Matthieu Delaunay Bannique, thé et baies sauvages constituent le petit déjeuner traditionnel innu. © Matthieu Delaunay

Les jours passent, je continue mon apprentissage. D’autant plus que depuis quelques heures, je loge dans une famille, accueilli très généreusement par Juliette, la cousine de celui qui va devenir un ami, Baudouin Lalo. Juliette est aussi chargée de garder sa petite fille, Peyton, charmante et espiègle, mais qui me semble trop penchée sur son écran de téléphone à regarder Tik tok. La connexion internet en haut débit arrivée pour Noël 2019 a apporté quelques bonnes choses, mais aussi de graves troubles dans le village. J’en discute avec plusieurs adultes qui partagent ce diagnostic. Depuis l’arrivée du haut- débit, Instagram, Snapchat et Fortnite fonctionnent à plein régime et colonisent l'attention et les cerveaux avec l’agressivité d’un virus.Tous les phénomènes dramatiques dont on entend parler en ville concernant les réseaux sociaux ou les téléphones portables existent ici aussi.

Normalement, les enfants sont dehors en hiver et jouent volontiers dans la neige, mais depuis quelques mois, c’est ce rectangle à lumière bleu qui remplit leur quotidien. Et ils savent bien comment utiliser ces outils, tandis que les plus vieilles générations, elles, ignorent tout des ravages qu’ils produisent. La fracture générationnelle est large ici. Je me dois aussi de dire que beaucoup de jeunes, hélas, se suicident dans les communautés autochtones. Le malheur traversé par leur communauté et l’avenir absurde qui leur est proposé, font de ces personnes des étrangers dans leurs propres terres. Point positif : le nouveau réseau permet à certains jeunes de poursuivre leur scolarisation sans avoir à quitter le village : ils font leur formation en ligne et peuvent ainsi passer les qualifications nécessaires pour trouver un emploi dans la communauté.

Ceci étant dit, comme ailleurs en ville, on achète ici la paix grâce à internet. Mais je me rappelle qu'il ne m’appartient pas de juger. Je ne sais rien de ce que c’est que vivre, année après année, dans ce coin de terre. Alors, je me tais, et ne fais pas de remarque. J’ai simplement beaucoup de peine de voir cette vitalité étouffée par des géants du numérique qui se fichent éperdument de leur impact. Là-bas, en Chine ou dans la Silicon Valley, des cerveaux brillants pensent ces applications pour les rendre les plus addictives et rentables possibles. Je sais que ces patrons de multinationales scolarisent leurs enfants dans des écoles sans écran, que chez eux il n’y a pas de télé, et qu'on privilégie les marches en forêt pour réfléchir plutôt que les brainstorming sur Zoom. Mais mes amis Innus l’ignorent, et s’ils le savaient, peut-être continueraient-ils de laisser leurs enfants user de ces objets comme bon leur semble. Le seul espoir réside dans le fait qu'ici, cette révolution numérique qui bouleverse les interactions sociales est récente, des règles peuvent être encore fixées. Pessimiste, vous m'avez dit pessimiste ?

Rassemblements, évènements et visites s’annulent à mesure qu'enfle la contagion au coronavirus. Avec ces fermetures, mes possibilités de rencontres se réduisent. Les gens se claquemurent, les vivres et l’essence commencent à manquer. J'envisage un retour précipité car je ne veux pas être un poids et une bouche inutile à nourrir dans un endroit dépendant des ravitaillements par avion. La mort dans l’âme de quitter ces nouvelles connaissances avec qui je pensais passer les prochaines semaines, je pense d’abord repartir à ski pour retrouver Unamen Shipu et saluer ceux qui m’avaient accueillis lors de mon passage. Mais la rumeur gronde que la COVID-19 pourrait être plus méchante que ce que je crois. C’est une voix aimée et experte qui me fait prendre la décision de rentrer rapidement. Dans les médias que je suis peu, on parle de fermer l’accès à la région, de suspendre les avions. Las ! Le mouvement me manque, et même s’il est difficile et qu’il me coûte, j’en ai besoin. Je sais que ces espoirs doivent mourir très vite, parce que c’est aussi cela voyager : s’adapter à la situation et tenter d’en tirer le meilleur parti.

Matni parle de ce qu'elle a vécu au moment de la déportation entre les communautés de Pakua Shipi et Unamen Shipu. Matni parle de ce qu'elle a vécu au moment de la déportation entre les communautés de Pakua Shipi et Unamen Shipu.

De concert avec Baudouin, nous nous dirigeons vers la maison d’Anten et Matni, afin qu’ils nous racontent l’histoire invraisemblable qu’ils ont vécu dans les années 60 : Ka attanakaniht, la déportation entre les communautés de Pakua Shipi et La Romaine-Unamen Shipu. En août 1961, poussés par les commerçants de fourrures et le clergé, représenté par le sulfureux Père Alexis Joveneau, soixante-cinq Innus de Pakua Shipi débarquèrent à Unamen Shipu où on leur a promis des maisons et un mode de vie moins rude. Cette migration a été motivée par la volonté des Blancs de faciliter les mariages entre les deux communautés innues et aussi de fixer et de regrouper les Autochtones de la Basse-Côte-Nord dans un seul endroit.

Cet épisode historique tragique s’inscrit dans le long processus de sédentarisation des nomades nord-américains des années 60. Le gouvernement, épaulé par le clergé, souhaitait rentabiliser ce qu’il considérait comme des investissements dans les territoires autochtones qu’ils s’étaient appropriés par la force et/ou le goupillon. À l’époque, les Innus de Pakua Shipi vivaient encore sous la tente traditionnelle, se déplaçant de la côte à la forêt, au gré des saisons. C’était trop de liberté et de mouvement pour un gouvernement obnubilé par la rationalité et un clergé obsédé par ses ouailles potentielles. Finalement, après trois années de pression, de chantage affectif et de menaces, les soixante-cinq dernières personnes quittèrent leur village et leur territoire de chasse pour se rendre à Unamen Shipu. Là-bas, attendaient d’autres bandes innues des rivières Coucoutchou et Unamen qui avaient, elles aussi, fusionnées de force pour former la nouvelle réserve créée en 1954.

Avant le départ, il y eut des danses et des festivités pendant une semaine, pour éviter que la terre se fâche d’être ainsi désertée, et puis tous prirent la mer. Dans la cale, attamitat, du bateau, Anten et Matni témoignent avoir été traités comme du bétail. « Arrivés à Unamen Shipu, il y avait bien des maisons, mais c'étaient celles de ceux qui étaient arrivés précédemment, alors nous n’avions pas de place et avons monté nos tentes dehors et avons attendu longtemps. Nous étions tous malades à cause du voyage. On nous avait menti, on continuait de le faire. »

Sans territoire de chasse, dans un environnement qu’ils ne connaissent pas, les nouveaux arrivants passent de longs mois de désœuvrement, dans la misère et l’incompréhension. Décidant de faire davantage confiance à Papakassiuk, le maitre des caribous, qu’au gouvernement et au clergé, dix-neuf personnes décident de retourner à Pakua Shipi. Malgré les nouvelles menaces et pressions exercée par le prêtre Joveneau et le surintendant du gouvernement canadien, ils prennent la route au printemps 1963. Tshe tshiueian nit-ittentan ! On rentre chez nous en chaussant nos raquettes ! La fonte et le dégel commencent, le voyage va durer plus d’un mois.

Baudouin Lalo, ami et guide dans les méandres de la culture innue. Baudouin Lalo, ami et guide dans les méandres de la culture innue.

Le chemin du retour est âpre, je le sais puisque je l’ai parcouru à ski dans des conditions beaucoup plus favorables. Les voyageurs chassent le canard pour se nourrir, mais force est de constater qu’ils se nourrissent peu. Épuisés, affamés, ils marchent, parce qu’un Innu « n’est jamais fatigué ». J’écoute leur récit et suis suffoqué par leur traversée de la rivière Etamamiou, aidé par le gardien de la seigneurie, une réserve de chasse qui appartenait à de riches Américains. Plus loin, ils passeront à Chevery, puis Tête-à-la-Baleine et La Tabatière où les habitants - faisant fi des télégrammes du père Joveneau interdisant d’aider les voyageurs -, les nourrissent, les réchauffent, les habillent et les aident à poursuivre leur route.

Hélène Malleck, 5-6 ans à l’époque et qui fait partie du cortège de retour, reçoit même en cadeau le manteau de Stella Chislett qui avait à peu près son âge. Apprenant cela, je suis conforté dans le fait que l’entraide qui irrigue cette région n’a pas d’âge, ni de couleur, ni de religion, ni de langue, puisqu’elle est échangée entre Francophones, Anglophones et Autochtones. C’est donc que c’est possible, très concret et pas du tout melliflu, puisque ces gens vivent tout, sauf une existence pavée de pétales de roses.

Finalement, le groupe parvient au but dans les larmes de joie et d’épuisement. Ils paieront cher cette soif de liberté. Deux ans durant, ils ne recevront plus aucune aide gouvernementale. L’honneur et la dignité ont un prix plus élevé que la résignation. « Et ainsi va le cul de la perdrix », me dit Baudouin dans un grand rire. Cette expression conclue traditionnellement les contes ou les histoires. Rentrés chez Juliette, nous préparons le cœur de caribou que nous allons manger ce soir avec de la bannique chaude, et c’est un grand honneur que me fait Baudouin en m’offrant de partager ce repas. Je suis encore plus honoré d’avoir participé à son élaboration. Le caribou est la nourriture préférée des Innus et le cœur est un met de choix. Je passe la soirée à écouter encore de nouvelles légendes, puis m’en vais dormir, empli du cœur et de l’âme de la bête.

Le coeur de caribou est un aliment de choix, un honneur qui est fait à celui qui en mange. Le coeur de caribou est un aliment de choix, un honneur qui est fait à celui qui en mange.

Le lendemain, je me rends à Saint-Augustin où vit la communauté anglophone à majorité blanche, mais surtout descendante des Inuits. Avec Nicholas Shattler je pars pour une après-midi à la rencontre de cette culture découverte à Vieux-Fort chez les Drudge. J’avais rencontré Nicky au cours de mon étape à Saint-Augustin quelques jours plus tôt et son discours m’avait beaucoup intéressé : « Malheureusement pour nous, la plupart des gens de l'extérieur de la Côte ne nous considèrent pas comme des Inuits ou des Métis parce qu'ils n'ont rencontré que quelques-uns d'entre nous dans un cadre où ils ne reconnaîtraient pas une « culture ». Toi et les autres voyageurs faites ces expéditions sur cette côte principalement pendant les mois d'hiver et devez avancer vite. Cette période de l'année est consacrée à couper du bois de chauffage et à se préparer pour la prochaine saison lorsque nous nous dirigerons vers les îles pour commencer à chasser, pêcher et récolter. L’hiver n'est donc pas un bon moment de l'année pour en apprendre davantage sur notre culture, l’idéal est de venir l'été ou à la fin du printemps. Des universitaires et le gouvernement nous ont dit que nous ne pouvons pas être considérés comme des Métis pour d’étranges raisons, et nous avons décidé de régler cette question nous-mêmes. Les Inuits d'aujourd'hui vivent sur leur territoire ancestral, ici sur la Basse-Côte-Nord, pour chasser, pêcher et récolter comme nos ancêtres le faisaient sur la côte, dans les îles, les baies, les criques, les rigolets et les rivières. Rien n'a changé dans cet aspect, si ce n’est que nous utilisons des outils et des équipements modernes. Nous ne voulons pas prouver notre ascendance, notre culture ou notre héritage, en prétendant que nous utilisons toujours des chiens esquimaux pour tirer nos Karmliks ou en nous habillant de peaux de phoques pour ressembler davantage à nos ancêtres. Nous demandons simplement la reconnaissance de qui nous sommes vraiment : des Inuits. Nous sommes les derniers du genre sur cette côte et il serait dommage de ne rien faire à ce sujet. » 

Nicholas Shattler, fier descendant du peuple inuit. Nicholas Shattler, fier descendant du peuple inuit.

Chacun sur un skidoo, nous partons vers le large dans un froid mordant. Nicky me montre les tombes où sont enterrés les ancêtres et me raconte les jeux d’enfants qu’il faisait autour d’elles. Il me fait aussi visiter les cabanes colorées, où les descendants d'Inuits viennent passer la belle saison, près de la mer, avant de rentrer à l’intérieur des terres aux premiers coups de froid. Malgré un vent à vous geler les dents et un accent déferlant de ce coin de Canada proche du Labrador, je tente de comprendre et d’intégrer ce que me raconte Nicky sur ses origines.

Pour me parler de l’arrivée de son peuple en provenance de Thulé, au Groenland, il reprend les termes de l’explorateur Samuel Robertson qui avait pris des notes au cours de son voyage en 1855. « Lorsque les Français débarquèrent pour la première fois sur la côte au 16e siècle, elle était en possession depuis quelques temps des Esquimaux. Pendant le temps où ils tenaient la côte, le pays des Esquimaux était un champ de bataille. De nombreuses tribus autochtones originaires de Nouvelle-Angleterre, des Grands-Lacs et de la Baie d’Hudson : Micmacs, Abénaquis, Iroquois, Algonquins et Naskapis, avaient en effet envoyé leurs troupes pour se battre contre les Esquimaux. Par-dessus le marché, une guerre continuelle faisait rage avec nos voisins immédiats, les Montagnais (Innus). Malgré tous ces ennemis, les Esquimaux maintinrent leurs conquêtes d'une main forte et il est probable qu’ils auraient progressé plus au sud si les Européens n'étaient pas arrivés. Ces derniers s’allièrent notamment avec les Montagnais, leur fournissant des armes plus sophistiquées et les Inuits durent abandonner le territoire. Mais cet abandon ne fut pas éternel, et de nouvelles familles reprirent peu à peu racine ici, notamment à Saint-Augustin.. »

Les cabanes d’été colorées où viennent les descendants d’Inuit pour passer la belle saison, près de la mer, avant de rentrer à l’intérieur des terres aux premiers coups de froid. Les cabanes d’été colorées où viennent les descendants d’Inuit pour passer la belle saison, près de la mer, avant de rentrer à l’intérieur des terres aux premiers coups de froid.

D’après l’anthropologue Paul Charest avec qui j’avais correspondu avant mon départ, les ancêtres de tous les Inuits canadiens actuels seraient arrivés au cours du 16e siècle, même si les traces manquent. La compréhension des évènements reste d’autant plus floue que le terme « Esquimau » a servi à désigner tantôt les Inuits, tantôt les peuples autochtones de langue algonquienne qui habitaient l'ouest du golfe du Saint-Laurent. Le retrait graduel des Inuits de la région aurait commencé partir de 1660 et l'établissement d’un poste de traite fortifié à Brador en 1705 mit pratiquement un terme aux incursions inuites dans le golfe.

Certains chercheurs considèrent que la culture métisse du Labrador méridional s’est forgée particulièrement dans sa seconde moitié du 19e siècle. Les principales caractéristiques de cette culture ont d’ailleurs perduré avec relativement peu de changements pendant une bonne partie du 20e siècle, jusqu’au regroupement des familles dans des villages. C’est là qu’elles bénéficièrent de différents services, (écoles, dispensaires et hôpitaux) dont elles étaient largement privées auparavant. Avec la disparition de l’activité économique dominante de la région de l’époque, la pêche à la morue, les changements se sont encore accélérés.

En 2020, je peux témoigner que la spécificité culturelle des Inuits est toujours vivante et je comprends cette revendication et ce besoin de reconnaissance de la part de ses descendants. Cette nouvelle donnée culturelle inuite colore la Basse-Côte-Nord d’un attrait singulier. Je manifeste mon enthousiasme et ma curiosité à Nicky qui prend la pause patiemment et répond à mes questions. L’heure tourne, le soleil commence à décliner, il nous faut rentrer. Je continuerai cette exploration dans les livres et les documents que mon guide ne manquera pas de me faire suivre. Sur le chemin du retour, la tristesse du départ me reprend. Nicky a raison, il faut s’implanter pour connaitre. L’enracinement est la seule clef. Qui sait, peut-être reviendrai-je plusieurs mois un été… Avant de retrouver ma famille d’accueil, je m’arrête diner chez Lucie et Darrell (lui aussi descendant d’Inuits) qui m’avaient si gentiment accueilli plusieurs jours lors de ma halte à Saint-Augustin. L’accueil… j’aurais encore tant à dire à ce sujet !

Nicky me montre les tombes où sont enterrés ses ancêtres et me raconte les jeux d’enfants qu’il faisait autour d’elles. Nicky me montre les tombes où sont enterrés ses ancêtres et me raconte les jeux d’enfants qu’il faisait autour d’elles.

Je sors marcher une heure dans le froid et m’assoit au bord de la rivière. Je suis heureux d’avoir pu traverser ces « quelques arpents de neige » comme le disait, avec son arrogance toute française, Voltaire. J’ai appris que, qu’importe où vous allez, quelqu’un vous aura toujours précédé. J’ai appris aussi qu’il ne fallait pas se décourager. Jamais, à aucun prix. Qu’il fallait s’accrocher et tenir, marcher et ne pas lâcher, sauf pour saisir les mains tendues. J’ai appris qu’il fallait rugir quand c’est nécessaire, se taire et regarder le reste du temps. J'ai appris qu'il fallait rire enfin, comme ce « Peuple rieur », qui en ponctue tous ses instants de vie, bonheurs et tragédies. Jean Malaurie et Serge Bouchard parlent d’un seul cœur de ces sociétés Premières qui croient au pouvoir du rire, jusque dans leur malheur. Je me souviens que je vais bientôt retrouver la femme dont je partage la vie et qui est de cette trempe, une rieuse quoiqu’il en coûte.

La glace travaille la rivière. Elle chante, elle cogne, elle craque. Étrange sentiment que celui de devoir écourter ce voyage. Si je croyais au destin, je me dirais que je ne suis sans doute pas fait pour les longues randonnées : mes accidents pendant mon escapade à vélo, cette excursion écourtée à cause d’une pandémie mondiale ; c’est curieux comme je m’échine à ne pas pouvoir boucler ce que j’avais prévu. Mais il y a longtemps que je ne crois plus au destin. Si je le faisais, cela voudrait dire que tout cela est ordonné de plus haut.

Or je ne veux pas croire que quelque chose ou quelqu’un, à travers le vaste monde et plus particulièrement ici, autorise de telles souffrances pour une immensité et le succès pour une poignée. Ce en quoi je crois, c'est à la chance, cette aveugle que j’essaie d'empoigner dès que je la vois passer. Je souhaite que ce retour forcé se passe le mieux possible et d’avoir le calme d’accepter tout ce qui pourra se passer ensuite. J’ai fait tout ce que j’ai pu, et ne me suis pas défilé, reste à continuer de faire bien et de laisser voguer les choses dont je ne suis pas maître. En époussetant mon pantalon et ma veste des flocons qui tombent de plus en plus drus, je me dis que je deviendrais presque taoïste, ou stoïcien. Tout est dans le presque.

Demain, je rentre à Montréal, « Et ainsi va le cul de la perdrix ».

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Prologue

Journal d'une échappée glacée 1/7

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Journal d'une échappée glacée 5/7

Journal d'une échappée glacée 6/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

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