Journal d’une échappée glacée 4/7

En passant cinq jours dans la communauté de Tête-à-la-Baleine, je prends un peu plus le pouls de la région et de sa façon de vivre. Et toujours, je bénéficie d'un accueil extraordinaire.

Au réveil, je jette un œil à la fenêtre et contemple quelques flocons tressauter dans les frimas. Dans ma tête résonne la chanson du groupe Harmonium Un musicien parmi tant d'autres.

"Où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter,
On a mis quelqu'un au monde, on devrait peut-être l'écouter."

« Où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter ? », c'est exactement ce que je me demande en allumant mon enregistreur pour ne rien perdre de notre conversation avec Mimi. En réalité la question qu’il faut se poser n’est pas « où est allé tout ce monde », mais plutôt « pourquoi on n’entend plus parler de tout ce monde ? » C'est pour ça que je suis venu ici : pour leur tendre le micro, espérant qu’à mon retour leurs propos seront entendus par quelques oreilles. Je ne suis pas (encore) mégalomane, ni naïf et sais pertinemment que ce genre d’entreprise n’intéresse pas grand monde. Qu’importe, je fais ce qui me plaît et ce que je crois devoir faire. Il y a longtemps que je ressens le besoin viscéral de me laisser augmenter par celles et ceux que la vie met sur ma route. Ici, je suis trop heureux de fatiguer de questions incessantes cette compagnie d’originaux isolés.

Micheline Lapointe, "Mimi" m'ouvre les portes de sont logis et de l'histoire de Tête-à-La-Baleine avec une simplicité désarmante. Micheline Lapointe, "Mimi" m'ouvre les portes de sont logis et de l'histoire de Tête-à-La-Baleine avec une simplicité désarmante.

C’est l’heure du petit-déjeuner et Mimi dispose quelques douceurs sur la table. Le café embaume la cuisine, je fais griller quelques tranches de pain que j’enduis de beurre de chicoutai. Ce petit fruit pousse sur les latitudes boréales et ressemble à une mûre orange qui déclenche une légère acidité aux tonalités de groseille. Entre deux gorgées de café noir, j’aborde le sujet de l’approvisionnement en nourriture et la question de l’autonomie alimentaire dans une région aussi reculée.

Justement, Mimi travaille avec une autre habitante du village, Mado, pour Nutrition nord, un programme du gouvernement canadien visant à faciliter l'accès des résidents des communautés isolées du Nord du pays à des aliments périssables nutritifs. Ce projet projet pilote de cinq ans verse une subvention à tous les villages non reliés par la route pour développer des programmes d’éducation à la nutrition. La tâche est grande. Avec un ravitaillement par semaine assuré par avion, les denrées que l’on peut acheter à l’épicerie locale n’offrent pas la même variété que dans les régions urbanisées et se périment vite. Et puis, tout coûte cher. Avant cette aide gouvernementale, une pinte de lait (1,1L) coûtait environ 10$ alors qu’à Montréal le même produit en valait à peine 2 $. Fruits, légumes frais, tout est à l’avenant. Voilà pourquoi le village a décidé de travailler à un jardin communautaire, même s’il est très difficile à entretenir (voraces limaces !).

Il n’est pas simple dans une région aussi rude climatiquement de tirer de la terre autant de rendement que dans les plaines de Montérégie. La saison est courte, et même s’il gèle plus tard à cause de la proximité de la mer, en Basse-côte-Nord le froid est mordant et la chaleur trop rare pour cultiver une grande variété de produits. La fenêtre de culture excède péniblement 70 jours pour arriver à maturité. La communauté a donc mis l’accent sur les petits fruits : framboises, fraises et bleuets qui arrivent détériorés à cause du transport par bateau l’été. Juste avant que je la rejoigne, Mimi se renseignait sur les techniques de taille pour les arbres fruitiers. « Nous avons décidé de planter un verger mais comme on n’y connait rien, on se renseigne et on apprend ! Aujourd’hui, avons nous avons deux buttes en permaculture de framboises, deux d’asperges et de fraises. Adieu les tomates, ça prend une serre ! Nous proposons aussi des programmes de cuisine collective qui ont semblé intéresser beaucoup de personnes quand on a proposé de préparer la viande d’orignal autrement. La recette d’un ragout crémeux aux champignons a eu pas mal de succès ! Le but de nos activités est de montrer que l’on peut cuisiner autrement et manger frais plus que ce que l’on pense ». De son carré de fraise semé dans un coin du potager qu’elle entretient depuis 1984, Mimi a pu confectionner cette année soixante-quinze pots de confiture. Elle m’offre d’en goûter et comme ma gourmandise connait peu de limite, j’en déguste une pleine cuillère.

Le téléphone sonne. C’est Mickael, journaliste à la radio communautaire de Tête-à-La-Baleine qui m’invite aimablement à venir discuter de mon projet à son micro. Mimi s’habille, démarre sa motoneige et nous voilà partis en direction de la baie que nous traversons en quelques minutes. Sur la route, nous saluons les passants qui devisent, assis sur leurs motoneiges, devant le magasin général, l’agora du village. Nous tournons devant l’église construite par le Père Dionne, un des prêtres oblats venus porter la bonne parole sur ces terres oubliées (pas des marchands ni de Dieu manifestement). Arrivé en 1948, le père Dionne est à l’origine de la construction de l’école, du presbytère, d’une église et d’un dispensaire et a fait semble-t-il beaucoup pour le village. À l’origine, Les gens étaient éparpillés sur 14 kilomètres de côte, de la rivière Mécatina à Shaliaban. Dionne a participé au rassemblement de ces habitants autour de l’église mais a aussi fait en sorte que le village bénéficie d’un port en eau profonde qui a permis aux bateaux de ravitaillement, de venir faire halte au large de Tête-à-la-Baleine. Ainsi ses habitants ont pu plus facilement s’approvisionner, communiquer, se déplacer et préserver le dynamisme de la communauté.

Paradoxalement, c’est en hiver que la région est la moins isolée et qu’il y a le plus de mobilité. La glace est un formidable moyen de progression et de transmission. Paradoxalement, c’est en hiver que la région est la moins isolée et qu’il y a le plus de mobilité. La glace est un formidable moyen de progression et de transmission.

Me voilà dans le studio de radio situé au deuxième étage de la salle communautaire. Je passe là une ou deux heures et interroge Mickael, fraichement arrivé au village avec sa compagne pour venir y travailler comme journaliste. Je suis très impressionné par le dynamisme de cette région. Si elle s’éteint lentement, il se passe encore beaucoup de choses et ils sont nombreux ici, ceux qui tentent de maintenir une espace de vie agréable. Avec Mickael, j’aborde encore la question de la construction de la route 138. « De Kesgaska, là où la route se termine, à Vieux-Fort, là où elle reprend, il faudrait construire une quarantaine de ponts, en plus de la route en elle-même. Cette construction représente un grand défi technique et il faudrait aussi faire des études environnementales, car la région est un écosystème particulièrement fragile et intéressant. Rien que pour construire un pont entre les villages de Pakua Shipi et Saint-Augustin, seulement séparés par la rivière Saint-Augustin, cela coûterait 60 millions de dollars. Imagine pour le reste, multiplie ça par 40… » Oui, j’imagine et sais la perte de service qui découlera directement du prolongement de la 138. Avec les réseaux routiers améliorés, plus de besoin, par exemple, de garder deux hôpitaux dans deux villages distants de 50 à 100 km. Un seul suffira amplement.

Dans le même temps, je peine toujours à croire que le tourisme qu’on me vante comme une solution pourrait sauver la région. Venir de Montréal jusqu’ici coûte presque deux fois le prix d’un aller-retour pour Paris. La vie en Basse-Côte-Nord coûte cher et les activités sont peu nombreuses, surtout pour les personnes qui n’auraient pas de goût pour la vie rapicolante de plein air. Je m’interroge aussi sur l’investissement qui pourrait être mis pour faciliter le tourisme. Que vendre comme spécialité locale ? De la glace, de la neige et de la gentillesse l’hiver ? La belle affaire, on peut avoir « la même chose », en plus confortable et moins sauvage, dans les stations de ski du Québec. Du poisson ? Du homard ? Du gibier ? C’est interdit par le gouvernement, qui considère que c’est de la contrebande. Si je prends l’exemple de Natashquan d’où je suis parti, malgré la route et des activités touristiques, le village se vide immanquablement. Et même le patronyme de Gilles Vigneault, immense poète et chanteur originaire de ce village ne peut endiguer cet état de fait.

Je m’interroge aussi sur l’investissement qui pourrait être mis pour faciliter le tourisme. Je m’interroge aussi sur l’investissement qui pourrait être mis pour faciliter le tourisme.

Je sors de cette conversation très attristé. Tandis que nous nous dirigeons vers la maison de Mickael, je me rappelle qu’en 2017, au cours d’un reportage au Laos, j'avais eu l'honneur de rencontrer et interviewer des habitants du village de Tad Loh, très couru touristiquement. En 2019, le sud Laos et le Vietnam ont été ravagés par les inondations. Les premières victimes furent ces personnes qui, comme à Tad Loh, vivaient naguère de l'agriculture mais à qui on avait expliqué, non sans prétention, que changer d'activité pour faire du tourisme serait profitable. Elles avaient fait confiance, et quelques moussons plus tard, leur outil de travail était par terre. Alors je me dis : « A quoi bon renier sa façon de vivre pour faire plaisir à quelques milliers de personnes qui viendraient imposer leurs exigences de confort, tout ça pour rester quelques heures sur place, prendre en photo des paysages et soi-disant faire profiter les locaux de leur argent frais ». Mais je dis ça… c’est facile pour moi qui quitterai la région dans trois mois, sans avoir rien apporté comme amélioration. Mon avis importe peu en fin de compte, seul celui des habitants vaut quelque chose. Ce sont les seuls à savoir ce qu’ils souhaitent faire. Ceci dit, eux aussi sont très partagés.

Ivonne et Mickael sont arrivés il y a quelques semaines dans le village de Tête-à-la-Baleine. Ivonne et Mickael sont arrivés il y a quelques semaines dans le village de Tête-à-la-Baleine.

La vitre du salon d’Ivonne et Mickael donne sur la Baie plate. En ce milieu de journée, la lumière est éblouissante. En écoutant de la musique orientale, je déguste un chili mexicain cuisiné par un Québécois, Mickael, en discutant de la situation politique au Mexique, dont est originaire Ivonne. Quel accueil merveilleux ! Quel village passionnant à découvrir et à vivre. Comme toujours, il faut une clef pour ouvrir la boîte. Joseph Kessel en parlait souvent. Au début de chacun de ses reportages, l’immense journaliste et écrivain allait dans un bar et commençait par payer une tournée générale, puis une seconde. Les gens venaient à lui pour le remercier et ils se mettaient à causer. Et Kessel imprimait mentalement. Je rentre chez Gilles et Mimi la tête farcie d’une quantité d’informations que j’essaie d’organiser dans mon carnet. Le souper apporte encore son lot de connaissances et je suis soufflé par la prodigalité avec laquelle mes hôtes m’accueillent et répondent à mes questions. J’ouvre Le Premier homme d’Albert Camus que j’ai pioché dans la bibliothèque familiale, gardant Alain Damasio pour les journées de bataille dehors. Le premier chapitre décrit un couple qui découvre un soir de pluie le village d’Algérie dans lequel ils vont finir leurs jours. Elle va accoucher, lui est inquiet et prévenant. Ils sont dans une carriole guidée par un vieux paysan algérien. Elle souffre, mais endure bravement. Ils arrivent finalement. Elle s’installe, il court chercher le médecin à quelques kilomètres de là. Quand les deux s’en retournent, les femmes se sont débrouillées très bien entre elles et le petit est né. L’amour du couple, la dignité de l’homme, le courage et la beauté de la femme… Je suis sans voix. Je tente une page supplémentaire, mais j’ai les paupières qui peinent, alors je dors lourdement.

Gilles me montre comment préparer une martre. Gilles me montre comment préparer une martre.

Demain, je pars pour La Tabatière et ça va être costaud parce qu’il y a plus de 45 km à abattre et une tempête et une grosse vague de froid s’annoncent. La route en goudron entre Tête-à-la-Baleine et La Tabatière, Mimi et Gilles l’attendent avec impatience. Quand je leur parle de mes doutes sur ce sujet, ils répondent : « De toute façon, il n’y a plus d’enfants, qu’est ce qui pourrait nous arriver de pire que ce qui se passe déjà ? il faut bien tenter autre chose.» A midi je déguste du homard en sauce avec des pommes de terre et des oignons, le soir des éperlans en friture. En plus de mon assiette, ma journée a été pleine. J’ai observé comment Gilles a préparé des fourrures, relevé avec lui ses pièges, vu des traces de loup et de renards et suis allé sur le fameux quai et le débarcadère. En regardant et photographiant Gilles préparer un castor, je sens mon ventre en pleine lutte. Il a sans doute trop à faire. J’ai passé les dernières heures à le remplir comme un damné alors que depuis mon départ, je me débarrasse doucement des kilos inutiles. La nuit ne sera pas calme…

J’ai effectivement passé la nuit à faire des allers-retours aux… enfin bref ! Je suis épuisé et renonce à prendre la route. Comme la tempête qui s’annonce en fin de journée va être musclée, passer quelques jours de plus ici me permet d’assister au carnaval qui fait halte dans le village ce week-end. Pendant que je récupère assis confortablement à lire, la chienne Raphi vient me lécher la main que je laisse pendre le long de l’accoudoir. Sa langue râpeuse me chatouille et elle me mordille gentiment la paume de ses canines usées. Pour tourner les pages, j’utilise donc la même main que celle qui tient le livre pour éviter d’inonder de bave les propos de ce cher Camus. C’est un amour de labrador blond, mais : « qu’elle est tannante ! » comme dit Mimi. Le soir, je retrouve Gilles dans son atelier en train de préparer une martre. Il me parle un peu de sa vie. Il est né au portage d’hiver à 5 miles d’ici. Avant, ses parents et lui vivaient sur l’île du Rigolet chaque été les ancêtres sur l’île Kanty, sans eau courante, ni bois de chauffage.

Le soir, je retrouve Gilles dans son atelier qui me parle un peu de sa vie. Le soir, je retrouve Gilles dans son atelier qui me parle un peu de sa vie.

Le lendemain, je l’accompagne pour transférer une réserve de bois de son bûcher jusqu’à son hangar pour le faire sécher. Quand nous rentrons, Mimi est au téléphone avec un de leurs trois enfants. C’est très amusant à observer. Non pas Mimi en elle-même, mais d’écouter les choses que les gens se racontent ici : des histoires de motoneige coincées dans la sloche, des aventures de pêches, de la vie au dehors et de matériel aussi. Chacun regarde par la fenêtre, et fait des commentaires : « Il y a une machine qui arrive chez Paul mais je n’arrive pas à voir qui ça pourrait être ». On aime aussi décrire un trajet dans le détail : qualité du revêtement de la route, description des haltes. « Là on s’est arrêté à la toilette, et puis on a gazé (pris de l’essence), pis on est restés pognés derrière un têteux pendant un bon boutte (nous sommes restés bloqués des heures derrière un gars qui respectait les limitations de vitesse). Bref, ces conversations sont savoureuses. On parle de tout et de rien, ça dure quelques minutes, et puis chacun raccroche. J’ai conscience de l’immense privilège de pouvoir vivre au cœur de l’intimité de ces familles qui m’ont ouvert leurs portes. Le temps passé ici est un temps béni.

A l'approche du week-end le village se remplit peu à peu pour le tournoi de volley-ball. A l'approche du week-end le village se remplit peu à peu pour le tournoi de volley-ball.

Dans le sous-sol très confortable sise sous l’église, j’ai élu domicile. Ces deux derniers jours, il y a eu fête au village qui a doublé en densité. Les habitants sont venus, de Sept-Iles à Blanc sablon, pour se défier au volley-ball. Paradoxalement, c’est en hiver que la région est la moins isolée et qu’il y a le plus de mobilité. La glace est un formidable moyen de progression et de transmission. Et puisqu’être jeune ici est difficile, le tournoi de Volley Ball est l’occasion d’un grand ramdam. Les communautés se mélangent, les jeunes se retrouvent, flirtent un peu, s’amusent, et le soir la fête bat son plein dans la bonne humeur. Cette année, ils ont été une centaine de volleyeurs et volleyeuses à jouer, et c’est encore la jeune et talentueuse équipe de Saint-Augustin qui a gagné. A la grande soirée finale, j’échange quelques pas de danse et et partage mon hot-dog et des frites avec Éliot, petit bonhomme de cinq ans, et puis vais me coucher tôt. Ma nuit sera entrecoupée par les aller-retours de quelques de jeunes en motoneige qui prennent, comme ailleurs, un malin plaisir à faire du bruit avec leurs moteurs. De toute façon, le départ me démange tellement que je dors fébrilement et ne ferme quasiment pas l’œil.

Il est sept heures du matin et le soleil enflamme la Baie plate. Ivonne et Mickael sont là pour me souhaiter bon voyage et en profitent pour me tirer le portrait. Je les salue et pars en me fredonnant, étonnamment, encore une chanson d’Harmonium, Dixie.

« Dis-moi c'est quoi ta toune
Qui me revient dans les oreilles, tout le temps
Tu sais moé, j'ai pu ben ben le temps comme avant
Pu le temps, comme avant
Pour emplir mes oreilles. »

L’ile à la Chasse grossit à mesure que j’avance. La laissant à main droite, je mets le cap Nord-Est, direction la Tabatière où je veux arriver ce soir.

Il est sept heures du matin et le soleil enflamme la Baie plate. Ivonne et Mickael sont là pour me souhaiter bon voyage et en profitent pour me tirer le portrait. © Ivonne Fuentes Il est sept heures du matin et le soleil enflamme la Baie plate. Ivonne et Mickael sont là pour me souhaiter bon voyage et en profitent pour me tirer le portrait. © Ivonne Fuentes

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Prologue

Journal d’une échappée glacée 1/7

Journal d’une échappée glacée 2/7

Journal d’une échappée glacée 3/7

Journal d'une échappée glacée 5/7

Journal d'une échappée glacée 6/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

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