Départ imminent pour le grand Blanc

Puisqu’il me fallait bien repartir un jour, dans quelques heures je me lancerai sur une piste blanche avec des skis et un traineau, et je jouerai au renne.

Dans la pulka, tout est soigneusement rangé dans un ordre immuable, une nouvelle journée peut commencer. © Matthieu Delaunay Dans la pulka, tout est soigneusement rangé dans un ordre immuable, une nouvelle journée peut commencer. © Matthieu Delaunay

Puisqu’il me fallait bien repartir un jour, dans quelques heures je me lancerai sur une piste blanche avec des skis et un traineau, et je jouerai au renne. Ma première équipée au long cours remonte à dix ans déjà. Ma seule en fait, puisque depuis, je n’ai joué qu’à l’apprenti reporter. Avec François Klein, mon vieux frère, nous avions parcouru quelques milliers de kilomètres comme des assoiffés à travers l’Afrique du Nord, le Proche Orient et l’Eurasie. Peut-être est-ce ma mémoire qui me fait jouer l’inventeur, mais il me semble que l’idée de vouloir repartir seul m’avait effleurée au cours de ce voyage. C’était aux portes du désert du Taklamakan et nous venions de quitter Kashgar, à pieds en poussant nos vélos, puisque François accusait sa quinzième crevaison de la journée. Je crois me souvenir qu’il faisait 54°C et qu’à mesure que les gouttes ruisselaient sur mon visage, cette idée a commencé à germer. Pourtant, dieu sait si je dois à mon compagnon de voyage d’être toujours sur pieds malgré de nouvelles cicatrices au menton et quelques trous au crâne.

Bourrasques de neige, sur les glaces du Lac des Deux Montagnes Bourrasques de neige, sur les glaces du Lac des Deux Montagnes

Dix ans déjà. Des cheveux sont tombés, le visage s’est émacié, le regard assombri, et la rage a monté d’un cran. La solitude, je l’aie un peu éprouvée en reportage en Asie du Sud-Est, mais c’est mon arrivée au Québec qui m’a permis de trouver l’espace et le temps pour me mettre sérieusement à l’œuvre. De grands voyageurs m’avaient mis sur la piste : Émeric Fisset d’abord, l’homme mi ours, mi loup, mi Croisé, mi baladin - (ça fait beaucoup de mi, mais Émeric Fisset compte pour deux hommes de belle taille) -, éditeur et écrivain-voyageur qui a entrepris cinq raids en solitaire de longue durée. Marc Alaux ensuite, le spartiate à lunettes qui se défend d’être un intellectuel en arpentant les steppes mongoles par toutes les saisons. Kim Hafez enfin, mystique aux muscles d’airain qui entre autres promenades a traversé le Canada en solitaire et en canoé et pagayé à travers le Grand Nord pendant quatre ans en compagnie de son chien Unghalak. Surplombé par cette joyeuse troupe, j’ai affuté mes armes : la curiosité et, disons-le, un certain goût pour l’âpreté. Il y a longtemps que je souhaitais me frotter à moi-même, pour comprendre ce que j’ai dans le ventre, ce qui me ferait avancer et jusqu’où je pourrais aller seul. Eh bien voilà, j’y suis. Être seul maître à bord d’un petit vaisseau composé de deux planches fartées et relié à un appendice de plastique, voilà mon désir le plus cher.

 

Sous le pont, le Lac Edouard vit ses derniers instants. © Matthieu Delaunay Sous le pont, le Lac Edouard vit ses derniers instants. © Matthieu Delaunay

Ma vie tiendra dans quelques sacs étanches et aussi dans ma tête, pour meubler les heures dans la tente et debout pour avancer. Il fera froid, sans doute. - 15° C surement régulièrement, - 20° C parfois, -30° C à - 40° C à l’occasion. Et toujours, il y aura du vent. Rien de dramatique pour celui qui a un bon duvet, une tente, des gants et de l’essence pour le réchaud, et donc l’eau. D’autant que l’hiver 2019-2020 est spécialement doux, pas sûr que je puisse traverser les nombreux cours d’eau qui zèbrent cette région du nord au sud pour aller se jeter dans le Saint-Laurent. Tout cela n’a pas d’importance, au pire, j’improviserai. Je croiserai peut-être quelques renards, des lapins et des coyotes, sans doute pas de loups et souhaite ardemment que les ours noirs ne soient pas de sortie et gardent le sommeil, malgré les températures « étonnamment hautes pour la saison », comme le disent ceux qui s’étonnent pour mieux nier les évidences. On m’a dit que ces types d'ursidés étaient tout sauf agressifs, mais je sais que, entre animaux craintifs, le plus peureux ce sera moi.

Donc une trentaine de jours à ski, de village en village, le long de cet ultime bout de Québec qu’on nomme la Basse-Côte-Nord. Je veux en premier lieu partir à la rencontre de cette géographie et de ces espaces, et mesurer la beauté que cette région offre, éprouver le froid dans mes muscles, m’esclaffer devant la magnificence du golfe du Saint-Laurent et chialer, peut-être un peu, de m’être mis dans une situation aussi rafraichissante. Ensuite de cela, je souhaite aller parler aux hommes, aux femmes qui peuplent avec les bêtes, ces lieux depuis tant d’années. D’un côté les Montagnais ou Innus, membres des Premières Nations arrivées il y a plusieurs milliers d’années et toujours debout après avoir vu leurs cultures broyées et leurs peuples ostracisés depuis des siècles ; de l’autre les Blancs, Français d’abord, arrivés petit à petit à partir du 16e siècle, suivis par les Anglais après la conquête de 1763 qui prirent en main les postes de traite de fourrures et de pêche.

 

Le soleil se couche, il est temps de monter la tente. © Matthieu Delaunay Le soleil se couche, il est temps de monter la tente. © Matthieu Delaunay

Pour débuter dans mon itinérance, j’emprunterai sûrement la piste de motoneige qui constitue l’épine dorsale de la région, qui n’est plus accessible par bateau en hiver. Une fois un peu plus sûr de mon fait, je tracerai ma route, me laisserai sans doute aussi le loisir de passer quelques jours sans bouger pour établir un camp, faire du feu, réfléchir et lire. Au fond de ma pulka, j’ai serré quelques livres de papier, pour éprouver un peu le poids des mots et de la culture et surtout ne pas céder aux chimères des liseuses, qui peuvent tomber en panne. Il y aura surement Kropotkine, pour L’entraide ; Molière pour Le misanthrope ; de la poésie de Joséphine Bacon et de Noémie Pomerleau-Cloutier ; Serge Bouchard pour son Peuple rieur ; Jean-Jacques Simard et La réduction ; des mots d’innu dans mon carnet pour me délier la langue et puis La horde du contrevent et les nouvelles d’Alain Damasio, pour me souvenir du monde que j’ai laissé quelques temps derrière moi. Une charge supplémentaire certes, mais qui ne me pèsera pas. Il n’y aura pas de record, tout cela n’a pas d’importance quand on est pas pressé. Et puis du temps, justement, j’en ai. Si l’envie d’avancer plus vite me prenait, je confierai mes livres à qui m’offrira de les garder, et les récupèrerai au retour ou les laisserai à celui qui voudra les conserver, pour les lire, caler un meuble ou allumer un feu.

Il me plait d’avance de parcourir les pistes pour peser les interrogations que je souhaiterais livrer à toutes ces âmes. Comme elles sont nombreuses, les questions, j’y réfléchirai entre Natashquan et Blanc-Sablon et les déposerai au fil de mes pas. Une fois arrivé à Blanc-Sablon, s’il reste assez de neige et de glace sur les rivières, je ferai demi-tour pour approfondir la conversation et m’implanter durablement dans un de ces villages. Là, je resterai de longues semaines pour essayer de comprendre un peu ce que c’est que de vivre comme eux et elles. Je mettrai l’épaule à la roue, tenterai de vivre à leur rythme, de les aider si je le peux, et les écouter ça je promets. Et puis, je rentrerai au mois de mai à Montréal, pour voir l’arrivée de l'été et retrouver celle qui compte et que j’aurais laissée avec peu de nouvelles. D’ici là, tout reste à faire, mais surtout, j’ai un sac à finir. D’ailleurs, qu’est-ce que j’ai fait de ma lampe frontale ?

La nuit a été fraiche, mais le sommeil de plomb. © Matthieu Delaunay La nuit a été fraiche, mais le sommeil de plomb. © Matthieu Delaunay

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Épilogue

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