Journal d'une échappée glacée 1/7

En ces temps de coronavirus, rentré au bercail plus tôt que prévu et confiné comme tout le monde, je vous propose, par une série d'articles, de prendre le bon air que j'ai eu le plaisir d'humer ces dernières semaines. Bonne lecture !

 

Tant de beauté et de lumière, serait-ce un bon présage ? Tant de beauté et de lumière, serait-ce un bon présage ?

C'est toujours comme ça les voyages : ça commence par des adieux, un peu de tristesse au cœur et la tête qui flanche. Alors, il faut marcher et ne pas trop regarder la porte que l’on vient de refermer doucement derrière soi. Une fois appuyée l’accolade à Jonathan qui m’a mené au départ, la pulka chargée au fond de l'autobus qui s'ébranle pour 1 400 kilomètres, je me projette vite sur la suite et laisse la tristesse au placard en gardant en tête que « n’est seul que celui qui ne sait pas qu’il est aimé. » Comme j’ai l’immense privilège de savoir et d’aimer en retour, c’est fortifié que je regarde le paysage défiler, le menton dans la pogne. L’autocar avale l’autoroute 40 sur laquelle se lève un soleil fauve. Une première pause dans la ville de Québec, je transvase mon barda d’un bus à l’autre et sens mon cœur bondir à la lecture du panneau Route 138 Est. C’est au bout de cette langue d’asphalte que je vais chausser les skis pour en retrouver, 350 kilomètres plus loin, le pendant labradorien. Et toujours le fleuve Saint-Laurent que j’apprends à connaître au fils des arrêts et à chaque fois que je lève le nez par-dessus le siège de ma voisine de droite.

Derrière la vitre, le vent lève par bourrasque une neige poudrée et déshabille la glace et les lichens qui sèchent au soleil. «Tant de beauté et de lumière ! », me dis-je « serait-ce un bon présage ? » Après une nuit à Sept-Iles, je suis aimablement invité à parler de mon raid à la radio, puis saute dans un autre bus qui me dépose à Havre-Saint-Pierre où Pierre-Yves me prend sous son aile. Une fois mon bazar de 65 kg harnaché à l’arrière de son pick-up, nous mettons le cap à l’est, toujours, et toujours sur la 138. Arrivés à Natashquan nous déchargeons le tout dans l’entrée de Gerry qui m’accueille avec la mine bourrue et le regard en scanner. Dix minutes plus tard, je sais que je pourrai coucher sous son toit et il me montre une chambre à l’étage avant de me servir un morceau de steak cuit au poêle à bois, épais comme une bible mais qui se tranche à la cuillère. Je passerai là un jour et deux nuits à enchainer les cigarettes, écouter de la musique (merveilleux album de JJ Cale, To Tulsa and back) et échanger avec ces compagnons qui m’ont ouvert les bras sur une simple recommandation.

La rivière Natashquan marque officiellement le début de la Basse-Côte-Nord, c'est là  que je prends mon élan. © Pierre-Yves Rosman La rivière Natashquan marque officiellement le début de la Basse-Côte-Nord, c'est là que je prends mon élan. © Pierre-Yves Rosman

Au départ de la rivière Natashquan, j’ai les jambes flageolantes et les yeux qui piquent, chargés d’émotion d’enfin me lancer sur cette route dont je parle depuis trois mois et vers qui j’ai projeté tant de pensées. Aussi, je ne traine pas, et enfile 26 kilomètres la tête dans les skis et les yeux sur la boussole jusqu’à Kegaska qui marque le bout de la route 138 et le terme de ma première journée de marche. Déjà, j’ai mal aux pieds et je comprends que c’est parti pour durer environ 500 kilomètres. Tout ceci s’oublie en même temps que je suis convié à souper par des employés de la compagnie Hydroélectrique Hydro Québec qui travaillent à relier le village de La Romaine au réseau électrique. L’ouvrage est immense entre le déboisement, l’acheminement des matériaux et des travailleurs et la fabrication d’un pont de glace sur la rivière Musquaro pour faire passer les engins lourds et faciliter la suite des travaux. Je prends en note toutes ces informations partagées par Olivier, gérant de ce projet d’envergure, et ne pose mon stylo que pour engloutir du gâteau à la viande et quelques belles cuillères de maïs que j’ai pris soin de recouvrir de purée de pomme de terre maison. Je suis affamé. L’émotion, la joie, l’activité physique et le froid me creusent déjà les entrailles. C’est pour ça qu’au dessert, je fais une razzia sur le pudding que j’agrémente de deux boules de vanille. Olivier a décidé que, ce soir, je dormirai au chaud dans leurs bureaux en préfabriqué, la tête posée sur le livre de Serge Bouchard, « Le peuple rieur », et les oreilles bercées par le ronronnement du serveur allumé vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L'alarme de ma montre sonne 5h. Une heure plus tard, je prends congé de mes hôtes et me mets en route. Je ne veux pas perdre un instant et souhaite commencer cette journée en regardant le soleil se lever. Je sens un besoin irrépressible d’avancer, tant pis pour les pieds. Je fixe mon rythme, dix minutes de pause toutes les cinquante minutes. J’avance, je contemple, je tente de réfléchir et je peste contre la température trop chaude (- 5 degrés) qui fait qu’au zénith, la neige colle aux basques et à la luge qui est définitivement trop chargée. Enfin tout de même, je progresse bien, obnubilé par l’effort à fournir, les adducteurs qui chauffent et les quelques portages qui cassent les reins. Je râle intérieurement, très préoccupé par ce que je suis en train de faire et inquiet de ne pouvoir trouver les ressources suffisantes pour terminer ce périple. « Et si c’était trop pour moi ? » me dis-je souvent avant de me remettre la tête dans l’axe. Je souffle un peu pour me purger, je tracte et tente de me concentrer sur ma respiration.

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La journée est aiguayée par de superbes paysages, un ou deux écureuils roux, quelques oiseaux et les traces d’un grand loup solitaire. Et puis le soleil décline et je fais la rencontre d’Antoine, habitant à Unamen Shipu, le village innu qui jouxte La Romaine. Je grille une cigarette avec lui, rejoint par Charles, Edmond et Rose-Anne qui stoppent leurs motoneiges à notre hauteur. Je repars, traverse deux lacs et plante la tente à hauteur d’un des vingt-cinq refuges posés sur les 450 kilomètres de la Route Blanche et qui contiennent poêle (quand il fonctionne) et bois de chauffage. Cette nuit, j’ai juste envie de dormir dehors. En retirant mes chaussures, je pousse un cri : la peau des ampoules est venue avec la chaussette et les plaies sont désormais à vif. Bon. Je désinfecte tout ça avec soin, me fourre dans mon duvet – 40°C, et entreprend d’allumer mon réchaud dans le vestibule de la tente pour faire fondre de la neige et boire deux litres d’eau d’affilé. Je suis comme un automate, saoulé de fatigue et d’appréhension et couche quelques pauvres pensées dans mon carnet. « 38 kilomètres aujourd'hui. Du calme Matthieu, le gros morceau, le baptême du feu, ce sera dans quelques jours, La Romaine – Chevery. 100 km, là ça va être musclé. Je suis tellement défoncé de fatigue que je pourrais dormir là, comme ça sur mon matelas, avec ma doudoune en plume, sans manger. » Je me force à engloutir rapidement une soupe de nouilles, note : « ne pas laisser le froid dicter la marche à suivre car souvent, il fausse le jugement et coupe l’appétit ». Le regard vissé au plafond de ma tente qui frémit, de l’index j’éteins la lumière de ma frontale. Dehors, le vent semble s’être levé. Demain, il fera frais.

Premier lever de soleil après une nuit sous la tente © Matthieu Delaunay Premier lever de soleil après une nuit sous la tente © Matthieu Delaunay

Effectivement, il fait frais, et pour être honnête ça n’est pas plus mal. La journée est somptueuse, le ciel indigo et la neige geint de froid sous mes pas alors que je traverse le lac Couillard puis le lac Pachot. Je mets ensuite le cap au sud-est pour traverser une petite forêt, grimpe quelques portages, manque de me retrouver la tête la première enfoncée dans la neige dans une descente, m’étale finalement à la suivante, et débouche sur une longue plaine qui me mène à La Romaine. Je pousse la marche vers le village d’Unamen Shipu où je crois être attendu, ce qui n’est pas le cas, mais où on accepte de m’accueillir très aimablement pour quatre jours. J’ai le moral comme la peau des pieds, en compote, et fais la liste des points à peaufiner pour arranger les choses.

- Alléger la pulka

- Demander des avis et de l’aide à des personnes de confiance

- Trouver quelque chose pour arranger mes chaussures

- Soigner ces pieds

- Prendre du plaisir à ce que je fais, me mettre dans un état d’esprit plus serein et heureux.

La détermination revenue et les quatre jours à venir dans cette première communauté innue me font dormir comme une souche, avec un début de sourire aux lèvres. Quel privilège d’être là, libre de mon temps et de mes actions ! Oui, c’est bien décidé, je vais tout faire pour vivre quelque chose qui me ressemble.

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Prologue

Journal d'une échappée glacée 2/7

Journal d'une échappée glacée 3/7

Journal d'une échappée glacée 4/7

Journal d'une échappée glacée 5/7

Journal d'une échappée glacée 6/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

 

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