Scandales de la rentrée scolaire: connerie gestionnaire ou sacrifice délibéré?

La poursuite inébranlable des décisions de fermeture de classes constitue, entre autres, le symptôme d’une mise à mal inquiétante de l’institution scolaire. Que ce soit au rectorat ou au ministère, les phénomènes de décrochage ne semblent pas être une priorité, contrairement à l’externalisation et à la privatisation de l’enseignement. Il est temps de s’insurger…

L’Education Nationale est-elle totalement abêtie par l’emprise d’un management gestionnaire à prétention scientifique ? Ou assiste-t-on à l’application méthodique d’un programme de démantèlement de l’école publique et républicaine ?

Difficile de ne pas se poser la question, alors que, sur le département de Seine Saint Denis, 21 classes ont été fermées après la rentrée des classes par les autorités académiques (chiffre qui s’élèverait à 104 sur le département voisin du Val-de-Marne).

La raison invoquée par le rectorat : l'écart constaté entre le nombre d'élèves prévus en fin d'année dernière et nombre d'élèves réellement présents à la rentrée. Décision particulièrement problématique en pleine crise sanitaire….

De fait, certains chiffres évoquaient 4000 élèves sur le département de Seine Saint Denis ayant disparu des radars à l’occasion de cette rentrée scolaire, soit 2 % des effectifs…Cependant, je me dois de préciser que ces données semblent contestées, et demanderaient donc à être réévaluées. Un certain flou parait donc persister quant à la réalité de ce phénomène de décrochage.

Il semble en tout cas que cette inquiétude soit relativement banalisée, et mal documentée, alors même qu’elle traduirait un malaise social profond. D’une part, il y a là la crainte d'une rupture de plus en plus manifeste de la confiance entre les familles et les dispositifs institutionnels porteurs du vivre-ensemble et du Commun, dont l’école est l’un des représentants les plus évident - l’ampleur du décrochage scolaire, la « mode » de la scolarisation à domicile, en étaient déjà des symptômes préalables. D’autre part, on ne peut que constater une forme de négligence ou d’indifférence politique à l’égard de cette situation potentiellement problématique. Certaines orientations tendraient même à accentuer cette possibilité de désaffection : démantèlement de l’école publique, privatisation galopante de l’offre éducative, externalisation…Qui semble se soucier réellement de tous ces enfants en risque de déscolarisation et de désocialisation ?

Plutôt que de s’inquiéter de cette potentialité très problématique, de comprendre et d'anticiper les enjeux d'une éventuelle désaffection, ou d’essayer prioritairement d’y remédier, les services académiques semblent surtout se mobiliser pour restreindre davantage les moyens d’accueil, et aggraver les causes de cette possible désertion…

 « Nous sommes consternés. C’est une rentrée chaotique. Il y a une logique comptable sans aucune finesse et sans aucun respect du travail des équipes pédagogiques et des parents », déplore Alixe Rivière, coprésidente de la fédération de parents d’élèves FCPE 93.

Pourtant, dès avril dernier, le maire de Montreuil, Patrice Bessac, avait demandé un moratoire pour empêcher les fermetures de classe à la rentrée 2020-2021.

Il est à noter que ce moratoire a été obtenu à Paris, mais que, visiblement, le territoire déshérité de la Seine Saint Denis n’a pas le droit à de telles faveurs, alors même que ce département connait des inégalités sociales et scolaires majeures…De surcroît, les indicateurs démographiques indiquent une très forte pression en termes d’augmentation de la population scolaire, ainsi qu’une tendance chronique à la saturation des dispositifs d’accueil, au niveau de la petite enfance et des établissements scolaires. Ainsi, l’ouverture d’une école peut-elle venir soulager ponctuellement les autres établissements, qui seront à nouveau en sureffectif d’ici quelques années…Dans l’affrontement des logiques, le rectorat a visiblement donné sa priorité à une gestion court-termiste, plutôt qu’à des objectifs pédagogiques et de réduction des inégalités scolaires.

Comme le dénonce la FCPE, « la décision de l’IEN se justifie par un calcule comptable des effectifs : diviser le nombre total d’élèves par le nombre d’enseignants. Avec 25,3 élèves, l’Éducation Nationale a inventé le tiers d’être humain. Ce calcul, dont la seule finalité est de justifier les baisses d’effectifs, tourne le dos à la pédagogie ».

De son côté, le SNUipp-FSU rappelle que l’urgence consiste à « lutter contre les inégalités scolaires qui se sont – malheureusement – aggravées pendant la fermeture des écoles ».

 « Être à la hauteur de la crise actuelle suppose de sortir des schémas d’austérité », a également tonné l’élu communiste Nicolas Bonnet Oulaldj.

A Montreuil, comme ailleurs, le combat s'engage, avec la mobilisation des élus locaux, des associations de parents d'élèves, et de tous ceux qui s'insurgent contre les politiques actuelles dans le champ scolaire. L’équipe municipale a ainsi pu affirmer son soutien concret, en faisant acte de présence dans les rassemblements organisés devant les écoles (Dominique Attia, adjointe au maire, Gaylord le Chéquer, premier adjoint). Le député de Seine Saint Denis, Alexis Corbière, a dénoncé de son côté « l’absurdité de ces décisions » et a interpellé directement le ministre de l’Education nationale. Il a également rejoint en personne les regroupement organisés devant l’école Louise Michel.

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La résistance s’organise donc contre ces mesures iniques en temps normal, et carrément inconscientes dans les circonstances actuelles…

Car cette rentrée s’inscrit dans un contexte de rupture pédagogique, du fait du confinement, avec un creusement manifeste des inégalités scolaires. Voici par exemple le témoignage d’une enseignante recueillie par Mediapart« certains petits sont arrivés angoissés, ils ont du mal à trouver leur place, ils veulent rentrer chez leurs parents avec lesquels ils ont été fusionnels ces derniers mois. Ils ont aussi des difficultés à se mettre dans les activités et sur les compétences travaillées jusqu’à l’année dernière en mars ». De façon évidente, la fameuse continuité pédagogique n’a été qu’un expédient, et la responsabilité de l’Education Nationale aurait dû être, à l’occasion de cette rentrée des classes, de proposer des conditions d’accueil susceptibles d’accompagner les élèves les plus en difficulté.

Au lieu de cela, on assiste à une « politique de « remplissage » qui bafoue l’intérêt de nos enfants et fait le lit de l’échec scolaire. En maternelle dans les autres pays de l’OCDE, il y a en moyenne 16 enfants pour 1 enseignant. Si la France annonce en moyenne 23 enfants par enseignant, la réalité du terrain est tout autre ».

Comme le dénonce Jadran Svrdlin, « alors qu'une augmentation du nombre d'enseignants a été évoquée, le président et le premier ministre ont répondu de façon explicite : "C’est le genre de créations d’emplois qui vont aggraver le déficit et qui ne servent pas à redresser le pays" ».

L' « argent magique » coule pourtant à flot pour sauver l'économie et la finance, et on ferme des classes à tour de bras, on abandonne des enfants vulnérables...Quelles sont donc nos priorités collectives?

D'un côté on mobilise des gendarmes armés pour faire respecter le port du masque au collège, et de l'autre, on continue à déconstruire méthodiquement l'école publique en restreignant les moyens humains, relationnels, pédagogiques, etc.

Il devient effectivement difficile de ne pas penser qu’en arrière-plan, il y a une volonté délibérée d’achever ce qui reste encore de l’Ecole républicaine….

Quant à J.-M. Blanquer, il reste tranquillement rivé sur ses certitudes et ses priorités, dans une incapacité inquiétante à appréhender les enjeux de la réalité sur le terrain. Ainsi, « le ministre tient absolument à ce que les élèves soient évalués dès le 17 septembre. Quand bien même bon nombre d’enseignants jugent que leur faire passer des évaluations standardisées n’a aucun sens eu égard à la situation particulière ».

Plutôt que d’organiser des mesures efficaces pour soutenir authentiquement les élèves en difficulté scolaire et menacés de décrochage, le ministre souhaite « saupoudrer des heures pour le soutien par-ci par-là sans cohérence », en multipliant les dispositifs innovants et externalisés. Pourtant, « plus on va multiplier les dispositifs, moins on risque de toucher les élèves défavorisés. L’accompagnement personnalisé ou les activités pédagogiques complémentaires n’ont jamais fait leurs preuves pour lutter contre le décrochage » (Marie Toullec-Théry).

Tout en validant la politique fermeture de classes, en réformant les Réseaux d’Education Prioritaire – c’est-à-dire en préparant leur démantèlement -, J.-M. BLanquer « préconise que les enseignants fassent de la différenciation pédagogique au sein de la classe » ….

La responsabilité de l’échec est ainsi individualisée : ce sont les enseignants qui n’appliquent pas les bonnes méthodes, ce sont les familles qui sont réfractaires. Du côté de l’Education Nationale, on impose les recommandations des neurosciences, on est dans le Vrai, et il faut toujours aller plus loin.

C’est-à-dire, externaliser, privatiser, numériser, innover, inclure –même si on est en train de perdre les élèves les plus précaires, et qu’on s’en fout royalement…L’important, c’est le discours, l’ambition, la prétention. La réalité n’a qu’à bien se tenir.

Pour des raisons organisationnelles, pédagogiques, cognitives et relationnelles, il est désormais démontré, dans les suites du confinement, que l’enseignement à distance, désincarné, fragilise les enfants les plus vulnérables sur le plan sociologique. De fait, l’externalisation du travail scolaire sur les familles et des prestataires privés aggrave les inégalités et le risque de décrochage.

Par ailleurs, l’école est un milieu où se déploient de nombreuses dimensions essentielles au développement infantile, sur le plan relationnel, social, linguistique, affectif…mais aussi sur le plan du vivre-ensemble, de l’intégration de l’altérité, de la tolérance, de l’ouverture…Là se constitue les germes du faire-société, d’un sentiment d’appartenance élargi.

Selon Maxime Rovere, la salle de classe fait tenir ensemble des êtres dont la coexistence ne va pas de soi et, dans cet espace, « les savoirs ne se transmettent pas, ils circulent entre des « brèches » - des lacunes, des failles, des blessures – où se logent des émotions ». L’apprentissage ne peut donc se tisser véritablement en dehors du lien, d’une attention incarnée : il y a un besoin fondamental de l’expérience du groupe et du corporel, de l’expressivité situationnelle, des signaux infraverbaux, d’une circulation affective, de mise en scène, d’effets de passage et de dramatisation…« Dans la salle de classe, le lien que constitue la coprésence est maintenu même avec ceux qui décrochent, que l’on peut rattraper d’un mot »

Au lieu de mettre l’accent sur ces dimensions essentielles de la socialisation scolaire, la crise épidémique actuelle pourrait finalement devenir une aubaine pour parachever « l’institutionnalisation de la distance » sous prétexte de mise à disposition de ressources éducatives modernes dématérialisées et privatisées, faisant de l’enseignement un objet de consommation concurrentiel et lucratif. De fait, voilà ce que revendique le ministre de l’Education Nationale : « l’école de demain se fera à distance », et il convient donc d’instaurer un marché de la pédagogie numérique, de recourir à des prestataires externes, en désavouant la fonction d’éducation et de transmission de l’Ecole. Déjà, se multiplient les incitations à multiplier les supports d’apprentissage hors de l’institution dans la cadre de la « nation apprenante ».

Selon Rafaele Simone, linguiste italien ayant publié « Pris dans la toile : L'esprit aux temps du Web », l’Education Nationale serait la proie d’un« complexe numérico-éducatif » regroupant « une agrégation d’industries informatiques, de théoriciens de l’éducation, de décideurs dans le champ éducatif, qui crée les ressources, assure leur promotion à l’échelle planétaire, les impose aux décideurs de niveau inférieur, élabore une idéologie partisane omniprésente, les rend désirables pour les utilisateurs et les diffuse à travers les médias ».

Cette tendance constitue donc l’un des symptômes d’un processus plus profond d’externalisation et de privatisation de l’école, ayant pour conséquence de laisser sur le banc une proportion de plus en plus importante d’enfants. Ceux-ci seront non seulement privés d’apprentissage et de formation, mais auront en plus à subir une forme de désinscription sociale et de désaffiliation collective, à mesure que va creuser la distance qui les sépare de toute légitimation institutionnelle…Dès lors, quel devenir imaginer pour cette jeunesse sacrifiée ?...

Il y a vingt ans déjà, les sociologues Pierre Bourdieu et Philippe Champagne décrivaient le malaise et les processus d’auto‑élimination des « exclus de l’intérieur », c’est‑à‑dire des élèves les plus démunis face à une compétition scolaire intensifiée.

Manifestement, l’Education Nationale a décidé de se dédouaner de sa responsabilité à l’égard de ces décrocheurs, en accentuant des principes de compétitions qui éliminent les réfractaires. Par ailleurs, les orientations politiques plus globales semblent avoir explicitement démissionné par rapport à la prise en compte des facteurs psycho-sociaux à même d’entretenir cette désinstitutionalisation précoce des générations les plus jeunes….

Pensent-ils donc que le masque va nous aveugler sur ces scandales, sur l’impunité de cette maltraitance générationnelle ? La situation épidémique va-t-elle devenir une nouvelle opportunité pour démanteler l'école publique, en douce, pour faire peser sur nos enfants le poids de décisions politiques iniques ? Après tout, le confinement a bien prouvé qu'on pouvait dématérialiser l'école, du jour au lendemain, alors pourquoi s'en priver ? Un écran, des cours en lignes, et hop, le tour est joué.

Et puis, au vu de l'avenir que l'on réserve à nos enfants, franchement, ce n'est pas une scolarisation de qualité qui va les sauver, ne soyons pas naïfs. Perdus pour perdus, autant s'y préparer...

Dès lors, il est de notre devoir de dénoncer l’inacceptable : crions à travers nos masques, pour que leurs décisions soient démasquées!

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