Dans le sillage d'Adèle Haenel, un déclic collectif

Après le témoignage d'Adèle Haenel, un essaim de récits nous est parvenu. Mails, blogs, commentaires : des témoignages d'hommes et de femmes ont fait irruption pour dire « moi aussi », pour alerter, prôner le primat de l'écoute sur le déni, mais aussi pour se dire témoin. Plus qu'un nouveau #MeToo, ces récits révèlent un déclic de la responsabilité collective.

« Je vous écris aujourd’hui grâce à elle. » Après l’enquête de Marine Turchi et le témoignage d’Adèle Haenel – qui a dénoncé des « attouchements » et du « harcèlement sexuel » de la part du cinéaste Christophe Ruggia, lorsqu’elle était âgée de 12 à 15 ans –, une foule de récits ont fait irruption dans les boîtes mail de Mediapart, dans les commentaires du site, des blogs et sur les réseaux sociaux. Outre de multiples témoignages de femmes, des hommes se sont exprimés d’une manière neuve. Sur les agressions sexuelles qu’ils disent avoir eux-mêmes vécues, souvent dans l’enfance, mais aussi en tant qu’homme, témoin, solidaire, parfois fautif, ou prompt à repenser leur propre masculinité. Plus qu’auparavant, nos lecteurs ont pris la mesure de la responsabilité collective que recèlent le témoignage et la démarche même de nos enquêtes.

Un fil ténu relie ces témoignages, par-delà l’éclatement des situations : une prise de conscience de la teneur intensément politique de ces récits individuels. Dans le milieu du cinéma ou de la musique, dans les syndicats, les établissements scolaires, au travail ou au cœur des familles, des récits de violences longtemps tues ont jailli. Hommes, femmes, victimes, témoins : derrière leur pluralité, ces témoignages trahissent la même urgence. Leur point commun : la soudaineté d’un moment catalyseur ; comme un déclic collectif. 

Si les commentaires et messages mécontents n’ont bien sûr pas épargné la rédaction (notamment l'accusation de « tribunal collectif »), la densité et la soudaineté de ces récits personnels, la diversité des modalités de communication utilisés, la teinte inédite des témoignages – notamment d’hommes –, nous incitent ici à mettre en lumière la portée émancipatrice du témoignage d’Adèle Haenel. Avec l'impression d'assister à un événement : aux témoignages de femmes (qui redynamisent les « Moi aussi ») s'ajoutent désormais les récits d'enfances brisées par la pédocriminalité.

« J'ai le sentiment de ne plus être le même »

Simultanément douloureux catalyseur et antidote, le témoignage de l'actrice suscite d’abord des affects mixtes et contradictoires. « Bouleversée mais apaisée », formule une spectatrice ; une autre se dit « émue, en colère, triste et pleine d’espoir ». Malgré ses vertus tout à la fois consolatrices et libératrices, le discours d’Adèle Haenel est aussi, pour certains, un éveil douloureux — « aussi lourde à entendre que libératrice », nous écrit une femme.

Adèle Haenel, à Paris. ©Isabelle Eshraghi pour Mediapart Adèle Haenel, à Paris. ©Isabelle Eshraghi pour Mediapart

« Nous sommes nombreux à ne pas sortir indemnes du témoignage d'Adèle Haenel », écrit un nouveau contributeur de Mediapart dans un billet intitulé de manière probante Les métamorphoses d’Adèle Haenel et de nos vies, sur l’effet de basculement généré par le témoignage – qui « fera date ». « J'ai le sentiment de ne plus être le même après ce témoignage », ajoute un autre blogueur de Mediapart dans un billet succinct intitulé « Après ça », intimant de « laisser un peu de silence après ce moment très fort ». Beaucoup font état d’une modification. Une brisure capable d’affecter tout un mode de vie, de lézarder des certitudes jusqu’ici enracinées (« Je suis un homme. Plus tout à fait le même homme », écrit un autre). 

Parler, « ça fait de nous un peuple »

« La prise de parole nous met en commun, ça fait de nous un peuple », affirmait Adèle Haenel dans une sentence appelée à faire date. Comme pour l’incarner, instantanément, une déferlante de « nous » — hommes et femmes — est survenue. « Nous, survivantes »« merci pour nous tout(e)s » ; « ton histoire est la nôtre, la mienne », « Elle a parlé pour nous toutes, parmi lesquels il y a des tous aussi », lit-on dans les fils de commentaires et les courriels. Un « nous » qui fait avant tout état d’un bagage d’expériences communes : « Laquelle d'entre nous ne s'est pas tue pour ne pas paraître vicieuse alors qu'elle était victime ? » questionne Felizia, une commentatrice.

De ce déclic raconté par une pluralité de personnes, c’est donc bien l’aspect collectif qui frappe, adossé à la forme d’universalité portée par le discours de l’actrice. De ces messages, ici et là ponctués par le champ lexical de la sororité (« ce soir elle est plus une sœur pour moi qu'une actrice lointaine », lit-on sur Facebook), émane un effet de proximité, comme dans le beau billet de Maud Assila (« Adèle Haenel, l’écorchée vivante »), qui évoque ce moment où « nous avons été nombreux à être là, près d'elle, et à en être bouleversés » par ce récit « à la fois intime et politique »

Se regarder en face  

Certain·e·s formulent avec fermeté la dimension d’émancipation collective : « Le fait que les victimes d'agressions sexuelles (en particulier les femmes) aient beaucoup parlé les derniers temps […] nous libère tous », note un commentateur. L’éveil prend aussi la forme, chez certain·e·s et notamment chez des hommes, d’un déclic de la responsabilité, autrefois escamotée par le déni, reconnaît un commentateur, frappé par « ce qu'elle [Adèle H.] dit en particulier de la Justice, de l'incapacité des hommes – dont je suis – à se regarder en face ». Un responsable syndical, sur les réseaux sociaux, raconte la difficulté de « faire sa part », malgré l’hésitation à créer du grabuge et des contrariétés en dénonçant des agissements sexistes (avoir peur d’être considéré comme « le fouteur de merde », formule-t-il), dans un monde du travail où les hommes monopolisent souvent les postes de pouvoir ; et le primat des habitudes sur le courage. 

Au cinéma… comme à la maison

Dans le milieu du cinéma, à en croire ce que nous avons reçu, les vieux schèmes et réflexes sexistes demeurent, mais semblent se fissurer (lire ici l'enquête de Marine Turchi sur l'aspect systémique des violences sexuelles dans le cinéma). Face au régime de frilosité et d’indifférence, face aux effets de groupe et aux injonctions virilistes, beaucoup replacent leur propre rôle de vigie au ras de la quotidienneté et dans l’ordinaire des discussions. Y compris dans les cercles domestiques, à l’échelle des repas de famille, des remarques déplacées d’un oncle, d’un père envers une adolescente, parfois symptômes de problèmes plus graves. 

Comme cet homme qui, dans une très belle lettre reçue par mail, raconte guerroyer « le macho qui est en lui », se battre contre l’image ancrée et encore puissante de son père malmenant sa mère tout au long de son enfance, et pour qui « c’est politique, parce que c’est dans nos vies », d’aucuns repensent leur position dans la société et racontent une évolution personnelle. Vers une « masculinité alternative », par exemple, nous écrit l’un d’entre eux, faisant écho à l’invitation d’Adèle Haenel à repenser la virilité. 

« J'ai été témoin »

Enfin, d’autres nous écrivent non plus seulement « J’ai été victime » mais « j’ai été témoin ». Phénomène inusité, ce déclic de la responsabilité commune s’accompagne donc d’un éveil des témoins. Le « sentiment de ne plus pouvoir taire des agissements dont j’ai été témoin ou confidente », écrit une commentatrice. Mais ce statut de fait, qui est aussi un poids, ne va pas non plus sans souffrance, relate l’une de nos correspondantes par mail, se qualifiant de « victime expiatoire », happée par les récits d’une jeune fille victime d'inceste qu’elle accompagne. Beaucoup se disent désormais conscients de l’interdépendance des témoignages (on se souvient aussi du rôle décisif des témoins dans l’affaire Baupin par exemple).

MediapartLive - MeToo : Adèle Haenel explique pourquoi elle sort du silence © Mediapart

« J'ai été victime »

Plus douloureux encore sont les témoignages qui nous sont parvenus d’hommes et de femmes victimes de harcèlement, de violences sexuelles et de pédocriminalité. Les sollicitations d’enquêtes reçues dans les boîtes mail de Mediapart sont animées non pas par un besoin de revanche ou de « se faire justice », mais par la conscience d’être le maillon d’une histoire plus globale. Elles recèlent avant tout un besoin d’écoute, et du désir de voir sa parole prise au sérieux, documentée, si possible corrélée à d’autres. C'est le cas, notamment, pour les hommes qui furent victimes d'attouchements ou de viols dans leur jeunesse. Mais tous révèlent une même urgence de dire, une hâte de mettre des mots sur des traumatismes. Cette parole, encore jalonnée de silences, se débat souvent avec des décennies de mutisme (et de proches qui n'ont jamais su entendre) ou fatiguée par les écueils de la justice.

Que fait la justice ? 

« J'ai 77 ans, j'ai subi un viol à 35 ans ». Dans son premier billet de blog, une contributrice se remémore les étapes de sa reconstruction. Mais surtout la gendarmerie comme seul recours en milieu rural (et l’impasse de la justice : « Les mois ont passé. Pas de nouvelles, aucune nouvelle, affaire classée !»), les personnels soignants non formés pour l’écoute, la peur, les tentatives de suicide et les années appesanties par le silence, « mutique, murée dans ma terreur ». Pour enfin parler, il fallait « une Adèle », note celle qui a préféré titrer sur l’élément déclencheur plutôt que sur sa propre histoire : « Adèle Haenel par son courage, par sa force, domine le débat »

Dix, trente, quarante ans après un viol ou des attouchements, des victimes âgées témoignent, pressentant enfin une « révolution de l’écoute ». Au long des années, et au gré d’expériences qui s’entrelacent, toutes et tous ont achoppé sur le même régime de silence et de déni. « Personnellement, je n'ai jamais pu parler, pas même au cours de 20 ans de psy où je n'ai fait que roder aux alentours », raconte une commentatrice nommée Nathalie, dénonçant la pesanteur aphasique de sa famille, qui l'aurait « lynchée » si elle avait parlé. À 30 ans, relate une autre femme aujourd’hui plus âgée, « j’ai eu peur d’en parler parce que c’était mon mari »

Violence institutionnelle

Mais les récits restent elliptiques et difficiles, à demi-mot, notamment sur les réseaux sociaux où l’on est davantage exposé qu’en envoyant un mail privé à nos journalistes (« je garde en moi des souvenirs indicibles pour ne pas blesser certaines personnes », formule une femme sur Facebook). S’y ajoutent les nombreuses descriptions du chemin de croix judiciaire pour les victimes (comme le raconte ce témoignage), mais aussi des différents personnels institutionnels. L’épreuve du commissariat, ou cette infirmière scolaire qui ne vous croit pas et discrédite votre parole — ce que l’un de nos correspondants nomme « violence institutionnelle », ce qui fait écho à l'explication d'Adèle Haenel sur son refus de recourir à la justice, notamment en raison de « la violence systémique de la justice envers les femmes ». Reliés par des souffrances communes, les différents témoignages, qui relatent durement les tentatives de suicide ici d’un fils, là d’une cousine, ou l’impossibilité de se reconstruire, la perte d'une proche, dénotent que cette violence et cette sclérose judiciaires, loin d’être un anecdotique bug procédural, est une question de vie ou de mort.

« Je respire aujourd’hui »

Mais l’impulsion de vie donnée par Adèle Haenel – « Aujourd'hui je suis nerveuse, ça me stresse, mais ça me donne un élan de vie incroyable » – a été entendue, répandant « l'envie de se battre, d'y croire et de vivre », selon les mots d’une femme qui nous a écrit. « Je respire aujourd’hui », ajoute une autre. Dans ce discours à la fois thérapeutique et émancipateur (qui « répare, libère », selon une jeune comédienne dans un mail), certains puisent des vertus consolatrices. Un « moment de thérapie collective », ose même un commentateur. Événement qui a incité certains à agir à l'échelle de leur entourage (comme cette jeune femme qui a décidé d’écrire une lettre à son père, à la manière d’Adèle Haenel) et à propager les mots de l’actrice d'une manière ou d'une autre. Plusieurs enseignants ont décidé de diffuser les images dans leurs classes. De quoi infuser subrepticement différents lieux de la société, à en croire cette psychologue clinicienne qui raconte que le discours d’A. Haenel habite désormais les discussions de soignants et patients. 

Demeure la difficulté de parler lorsqu’on est « trop petite, trop personne », comme le formule une jeune femme dans un message. Nombreux commentateurs ont eu une pensée pour tous les « anonymes », au moment où Adèle Haenel parlait, bien consciente de la puissance que lui confère son statut social, et les conditions particulièrement incongrues qui font que sa parole est si bien entendue (comme le résume ici Laure Bereni, sociologue au CNRS).

Mais à en croire l’affluence des messages dont certains nous disent « je me sens de plus en plus grande et forte ! », au creux des individualités se sont jouées ce jour-là une vitalité nouvelle et une énergie pour la lutte. Celle-ci passe aussi par une petite révolution lexicale, à observer la densité des mots choisis pour désigner les expériences (et cette « force » nouvelle), comme si l'acuité du discours de l'actrice, la force de certaines formules, avaient poétiquement inspiré ces anonymes. Certaines s'accrochent à un bout de phrase, et les empruntent, comme « je suis revenue. Fragile, mais je suis revenue ». Une réappropriation des mots intensément politique : se faisant « la voix des sans-voix », comme le formule une commentatrice, conférant de la force aux plus fragiles et donnant vie à de nouveaux récits, l'actrice parvient finalement, en un sens, à « abriter [ses] sœurs, qui sont tellement plus précaires », sans doute en formant « un peuple militant ».  

Tous ces récits nous obligent. Et ils sont encourageants quant au travail mené par Mediapart sur les violences sexuelles dans le monde du spectacle et dans différentes sphères de la société (ici à l'université, là dans les mairies, par exemple). Une discussion à prolonger vendredi, entre midi et 13h, lors d'un Mediapartchat consacré à ces questions

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