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Billet de blog 21 avr. 2020

Ce fou d’Érasme

« L’Éloge de la folie » d’Érasme de Rotterdam traite avec humour et modernité des travers des hommes. Cette déclamation a été publiée dans une édition magnifique, truffée de gravures de Hans Holbein et de tableaux de peintres de la Renaissance du Nord, Jérôme Bosch, Pieter Bruegel, Lucas Cranach.

YVES FAUCOUP
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Stefan Zweig, auteur du Monde d’hier, souvenir d’un Européen, qualifiait Erasme de « premier Européen conscient, le premier ʺcombattant pacifisteʺ, le défenseur le plus éloquent de l’idéal humanitaire, social et spirituel ». Il lui a consacré une biographie : Érasme, Grandeur et décadence d’une idée (Livre de poche, 1966).

Érasme a écrit plusieurs ouvrages mais il reste pour la postérité l’auteur de L’Éloge de la folie, publié en 1511 à Paris. Il pensait juste un peu s’amuser (« faire du cheval sur un manche à balai », écrit-il) : finalement, son ouvrage compte parmi les plus importants de l’Histoire. Il s’adresse à Thomas More, l’auteur de L’Utopie, jouant d’ailleurs sur les mots, moria signifiant folie en grec.

Détail du Jardin des délices de Jérôme Bosch

Erasme met en scène la Folie, c’est elle qui parle, elle ironise sur les vices des uns et des autres et, finalement, apparaît pas si folle que ça. Il joue sur le fait que c’est la folie qui s’exprime, pour livrer ses vérités. Il fait usage de métaphores et de formules de style qui plaisent aux lecteurs de son époque mais pas aux théologiens, qui n’apprécient guère ses sarcasmes. Bien que critiquant l’Église, Érasme ne s’est pas rangé aux préceptes de la Réforme : car s’il contestait tout autant les indulgences, il n’approuvait pas la prédestination protestante (déterminisme religieux selon lequel Dieu a déjà décidé qui sera gracié).

La Nef des fous, Bosch (Le Louvre)

La thématique du fou est très présente dans la littérature et la peinture de l’époque. On pense à cette sentence de l’Ecclésiaste : « le nombre de fous est infini ». Le nombre d'ouvrages qui en parlent aussi : L’exorcisme des fous du franciscain Thomas Murner en 1512 ; Victor Hugo imagine une Fête des fous dans Notre-Dame de Paris, qui se passe justement à l’époque d’Érasme (1482) ; Geiler de Kaysersberg en 1519 publie un sermon, le Miroir des fous (ce prédicateur est un précurseur : il soutient non seulement que le riche doit venir en aide au pauvre, mais il considère que la générosité ne suffit pas, et qu’il importe d’organiser l’assistance pour que cesse la mendicité) ; Sébastien Brant publie la Nef des fous en 1494, illustrée par 73 gravures de Dürer. Enfin, la folie est très présente chez Jérôme Bosch (qui a un tableau titré La Nef des fous, au Louvre) et Peter Bruegel l’Ancien, mes deux peintres préférés. C’est bien pourquoi j’apprécie tellement ce livre, copieusement illustré par ces deux peintres, mais aussi par Albrecht Dürer, Quentin et Jan Metsys, Roger Van der Weyden.

Dans sa préface, Érasme se moque des courageux qui préfèreraient blasphémer le Christ que de plaisanter sur le pape ou un prince. Il précise qu’il ne s’en prend à personne nommément. D’ailleurs, il se critique lui-même. Cette ironie débordante est le signe d’un  fin lettré, d’un philosophe, d’un homme qui a voyagé (Italie, Allemagne, Angleterre), qui a rencontré l’élite et prend plaisir à s’en moquer.

Détail du Jardin des délices

La Folie est née parmi les délices, dans les jardins d’Adonis. Le parallèle est fait, bien sûr, par l’éditeur, avec Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, dont le tableau est reproduit. Mais avec ce commentaire selon lequel il s’agit d’une « image trompeuse d’un rêve paradisiaque », Bosch étant un « peintre à connotation moralisatrice », thèse que je ne partage pas *. Érasme poursuit : on doit la vie à la Folie, le plaisir (Sophocle : « Là où est l’inconscience, la vie est plus douce »). Il déroule son érudition, puisant largement dans la mythologie grecque. Si les adultes ont un attrait pour les enfants, au point de les couvrir de baisers, c’est parce qu’ils sont pétris de folie, justement pour « adoucir les fatigues de ceux qui les élèvent ». Ce qui nous charme le plus chez eux, c’est leur manque de sagesse. Sortir de l’enfance, c’est sortir de la folie. Puis, au terme du parcours, la vieillesse replonge en enfance, et donc dans la folie. Les vieux « radotent, déraisonnent ». Ils vont se désaltérer au fleuve de l’Enfer, Lêthê, le fleuve de l’oubli : « ils y boivent les longs oublis et peu à peu les soucis de leur âme s’y dissolvent et ils rajeunissent ».

Ce qui fait dire à la Folie : « Si les mortels rompaient une bonne foi tout commerce avec la sagesse, et vivaient continuellement avec moi, ils ne vieilliraient jamais et jouiraient avec bonheur d’une perpétuelle jeunesse ». A force d’étudier la philosophie, certains sont vieux avant d’avoir été jeunes. Il range également les femmes du côté de la folie, tout en précisant que (le vice de) la sagesse des hommes les conduit à prononcer tant d’ « inepties » à destination des femmes.

La Folie conclut malicieusement son 68ème article en citant un proverbe grec : « souvent même un fou parle à propos ».

Dans les rues de Bois-le-Duc, Pays-Bas. Jérôme Bosch, le fils du pays, partout présent [Ph.YF]

______

dessin de Hans Holbein

Cette merveilleuse publication (2018), que l’on doit aux éditions Diane de Selliers, est illustrée de deux cents œuvres de peintres du Nord, ainsi que de 82 petits dessins réalisés par le jeune Hans Holbein (il avait 18 ans), spécialement pour l’exemplaire de son professeur de latin sur une édition de 1516. Ils n’ont jamais été reproduits depuis malgré la notoriété du peintre acquise par la suite.

Riche présentation de l'ouvrage par l’éditrice : ici. Superbe livre à offrir.

* voir mes articles :

Jérôme Bosch fascinant : moraliste ou subversif (1) et (2) 

Mystère et actualité de Jérôme Bosch

Billet d’édition n° 1

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

[voir le blog Social en question, consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique.]

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