Livia Garrigue
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 2 sept. 2022

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

Hebdo #131 : Nupes à défendre – une typologie des écueils à venir

Irréductible à un cadre purement formel ou à une simple transaction entre des opportunismes, la Nupes doit s'arrimer aux forces vives du mouvement social et trouver les ressources de sa pérennisation. Vœux, conseils, discussions stratégiques sur une école de la gauche ou sur des assemblées locales : dans les contributions du Club, on se penche sur le berceau de la Nupes, aussi précieuse que précaire, dépeinte en progéniture à dorloter ou en ouvrage à fignoler. Refondation de la gauche, travaux en cours. 

Livia Garrigue
Journaliste co-responsable du Club de Mediapart
Journaliste à Mediapart

« Chérir », « protéger » : partout dans le Club, on décrit la Nupes comme une progéniture à dorloter ou un ouvrage à fignoler. Aussi précieuse que précaire, elle apparaît en trésor à manipuler avec délicatesse ou comme un château de cartes susceptible de s’effondrer à la moindre brise. Ce registre sémantique du soin et de la cajolerie raconte le tour inespéré et presque insolite de cette réussite encore en sursis, après des années passées dans le paysage morcelé des gauches irréconciliées. On s’inquiète de la menace des déstabilisations externes comme du péril des vicissitudes internes et des « forces centrifuges ». Conseils, vœux, discussions stratégiques et critiques naissantes : les contributeurs et contributrices se penchent sur le berceau de la Nupes. 

Définie tantôt comme une structure, une charpente (un « cadre » unitaire, ici) – un châssis conditionnant tous les possibles, mais aussi un vide à combler – ou désignée par une terminologie purement instrumentale (un « outil » extraordinaire, ), la Nupes recèle encore un goût d’inexaucé. Cherchant à lui donner corps, citoyen·nes, chercheur·es, acteurs et actrices de la Nupes ou observateurs extérieurs, croisent leurs regards sur ces dangers, gageures et tactiques à tenter. 

Une coalition d’interêts disparates dans le périmètre d’un espoir commun : la Nupes, résumait pragmatiquement Clémentine Autain dans un billet en juillet, c’est tout à la fois « des insoumis qui cherchent des alliés pour être majoritaires, des écologistes qui choisissent l’ancrage à gauche, des socialistes qui assument de reprendre le fil de leur histoire au long cours, des communistes qui, après une présidentielle d’auto-affirmation, renouent avec le rassemblement ». Mais le « cadre » collectif est irréductible à une enceinte purement formelle et à une simple transaction entre des opportunismes. Il est, tel que la députée l’appelle de ses vœux, une force performative de nivellement des divergences : apte à les muer en richesse sans les escamoter, cet écosystème « permettra de mieux les comprendre et de les aplanir »

  • L’écueil du huis clos étatique 

« Dans une situation marquée par une coupure entre les partis politiques et les forces du mouvement social, lit-on dans un texte publié par le syndicaliste Pierre Khalfa (« NUPES, consolider l’espoir ! »), il s’agit de saisir l’opportunité historique d’inventer de nouveaux rapports entre eux ». Cette crainte de la fissure entre un corps social et des décisionnaires déliés de ses préoccupations, et par là l’écueil du solipsisme politique, imprègne tous les textes. Pour les contributeurs, l’avenir de cette formation encore chancelante est tributaire de son habileté à s’arrimer aux forces vives du mouvement social, latentes ou présentes. Pour conjurer le « risque du cartel électoral tourné sur lui-même », il faut consentir à l’intranquillité, plaidait Clémentine Autain. À la bousculade, plus encore : créer un « un rassemblement qui ne soit pas dans l’entre-soi, mais tourné vers ce qui bouge, ce qui conteste, ce qui s’invente dans la société ». 

Au risque des partis cloisonnés s’ajoute celui d’un travail parlementaire façonné en circuit fermé, se disjoignant peu à peu des réalités du terrain. Pour conjurer le piège de l’étatisme, le réancrage dans les vies et les luttes doit s’adosser, pour Cédric Durand, économiste, et Razmig Keucheyan, sociologue, dans le sillage de Nikos Poulantzas, à une stratégie mixte, combinant « mobilisation dans et hors de l’État ». « Le syndicat, la ZAD, le cortège de tête, l’ONG, l’AMAP d’un côté, le combat parlementaire de l’autre, prenant en tenaille de manière coordonnée le capitalisme. »

Transformer l’État de long en large, c’est articuler « l’approfondissement des institutions de la démocratie représentative [...] avec le déploiement des formes de démocratie directe à la base ». Ce qui peut passer, notamment, par la création d’assemblées locales de la Nupes, suggère l’avocat Romain Jehanin dans un texte appelant aussi à « chérir, pérenniser et élargir » la Nupes, essentielles pour perpétuer « le travail commun qui a vu le jour lors de la campagne des élections législatives ».

Mais implanter ce « projet de rupture avec l’ordre établi et de transformation radicale de nos vies », pour Caroline De Haas, Cédric Durand, Razmig Keucheyan et Emmanuel Bodinier, ne peut se concevoir sans un large travail d’ensemencement des idées de ce que Clémentine Autain appelle dans son billet la « gauche franche ». Celui-ci est nécessaire dans un panorama médiatico-politique où la tendance est à « l’extrême-droitisation du débat public ». Et des dispositifs, comme ce projet d’une école de la gauche porté par ses quatre co-auteur·es, qui souhaitent consolider l’armature théorique des activistes, en fertilisant de nouveaux esprits.

Cette esquisse d’une école de la Nupes, suivie par plus de 1 300 signataires, ferait proliférer « des réflexions, des outils, des campagnes et des actions » capables de « “cranter” dans l’imaginaire collectif des sujets et des vocabulaires structurellement de gauche » (le droit du travail, les services publics, les forêts et les océans, la sobriété énergétique, la lutte contre le racisme et l’islamophobie, le remboursement à 100 % par la Sécurité sociale, l’augmentation du Smic…), qui « permettront d’augmenter le niveau de conscience et donc de combativité dans la société », et « re-créer une colonne vertébrale idéologique majoritaire dans le pays ».

  • L’écueil du surplomb 

Cette tribune a suscité dans le Club une discussion stimulante grâce au billet critique de Marcuss. Selon lui, le projet d’une école de la Nupes échoue à renouer avec l’éducation populaire. Celle-ci, consubstantielle à la lutte, ne doit pas être envisagée comme un logiciel à implémenter ou un cadre idéologique susceptible de modeler les consciences pour produire de l’émancipation. « Ce ne sont pas les idées qui nous émancipent de l’ordre social, précise-t-il. Les Gilets jaunes n’ont pas investi les ronds-points pour défendre des idées, mais parce qu’ils étaient poussés par une force désirante d’opposition déterminée par leurs conditions matérielles. »

Si la vulgarisation des savoirs est loin d’être un projet caduc pour autant, la conscientisation et la politisation des classes dominées ne peuvent se faire à la faveur d’« outils éducationistes provenant de l’extérieur » (campagne de sensibilisation, réunion d’information collective, université populaire…). L’éducation populaire, c’est « la pratique de la politique dans le quotidien », s’attachant aux vécus des personnes dominées, et un « travail culturel » qui « permet collectivement de s’échanger des significations sur le monde, d’acquérir des savoirs et d’en produire collectivement de nouveau pour œuvrer au développement de stratégies de résistance et de lutte ».

Pour Marcuss, ce projet d’école est un instrument de domestication impuissant à instaurer la transformation sociale qu’il désire. La Nupes « n’a pas pour finalité de favoriser l’organisation autonome et progressive des personnes dominées, mais de prendre le contrôle du mouvement social en faisant émerger des meneurs qui seront affiliés à la NUPES ». Ce mouvement de conscientisation que serait une éducation populaire véritable prend la forme d’une politisation du vécu « dans un environnement local », note le contributeur au détour de son analyse.

  • L’écueil du hors sol : la politique « du quartier à la planète »

Ce souci d’arrimer l’émancipation aux espaces d’existence concrets fait insolemment écho au texte éclairant du philosophe Jacques Bidet. Pour lui, c’est « sur une base locale » que doit se structurer l’organisation populaire commune, seule en mesure de pérenniser la Nupes, et non, selon un paradigme ascendant, par des idéaux catapultés. « Ancrée au sol », donc, dans les lieux de vie, « du quartier à la planète », « dans ces espaces circonscrits où les gens grandissent, habitent et, le plus souvent, travaillent, prennent conscience de leur présent et envisagent leur avenir »

Dans son texte, Jacques Bidet se collette à une lacune essentielle de la Nupes : l’inconsistance de son enracinement populaire, son inaptitude à « rassembler cette grande masse inscrite à la pauvreté, c’est-à-dire privée de ressources convenables et d’emplois stables, de transports publics, sous administrée, marginalisée, et souvent racialisée, qui répond par l’abstention aux interpellations vertueuses d’en haut ». Précisément, toute stratégie façonnée « d’en haut » est à proscrire. « Selon l’adage, son émancipation ne peut venir que d’elle-même : de sa capacité à s’organiser. »

Autrement dit, « faire l’unité à la base, d’où jaillit la politique, et la faire remonter au sommet, où se situent les affrontements décisifs, voilà, au-delà de la geste Mélenchon, le défi démocratique que devra relever la nouvelle Unité Populaire Écologique et Sociale ». 

  • L’écueil de l’attiédissement : renoncer aux renoncements

Autre infortune possible : l'amollissement. Sous la forme nébuleuse et blafarde d’un hollandisme mal digéré, vaguement « new look », une ombre au tableau affleure, sous le nom d’un Cambadélis ou d’un Le Foll. Son potentiel de nuisance est possiblement sous-estimé, tant elle pourrait peser sur les tentatives de réédification de la gauche en cours, alors que celle-ci peut enfin « sortir de la brume ». C’est Gilles Kujawski, dans un billet en forme de petite histoire subjective de la social-démocratie, qui décrit les dangers dont est porteuse cette clique qu’il appelle les « sociaux-médiocrates ».

C’est cette « génération biberonnée au néolibéralisme », et assujettie aux « promesses divines du marché ». Leurs pâles héritiers assurent la survie époumonée de cette « supercherie » à la manière d’une influence zombie sur la Nupes. Alors que la diabolisation d’une gauche qui ressemble à la gauche (le procès en « extrême gauche », écrit Kujawski) va croissant, un enjeu sera de conjurer « les sirènes de l’ “inflexion” et de la “modération” », ces « faux-nez du renoncement » dont cette social-démocratie-là est la « télégraphiste zélée ».

  • L’écueil contractuel, ou l’idée d’une alliance comme combat

Ce risque de la « droitisation de la gauche » est également soulevé par Razmig Keucheyan et Cédric Durand dans leur dernier texte. Cette social-démocratie, qui ne s’est « pas renouvelée intellectuellement » au cours des dernières décennies, « n’a pas de logiciel de substitution à proposer ». Comment éviter ce bourbier de compromissions et d’échecs ? L’économiste et le sociologue rappellent, après Althusser dans un texte de la fin des années 1970, que le Programme commun a achoppé en son temps parce qu’il a été « conçu comme un contrat, un contrat entre appareils. Le PS et le PCF se considéraient comme “propriétaires” du contrat : quand il a cessé de correspondre à leurs intérêts, ils l’ont rompu. »

À ce type d’alliance utilitaire et recroquevillé sur des gains partidaires, il faut préférer « l’alliance comme combat » qu’envisageait Althusser et « concevoir cette politique d’union comme politique de masse et de lutte : comme une politique d’union populaire, associant le contrat signé “au sommet” à une lutte unitaire à la base ». C’est là la tâche de la rentrée pour les militant·es de la Nupes : par la constitution partout d’« assemblées populaires citoyennes » de la Nupes, édifier une « politique d’union populaire ». Si, sans aucun doute, écrit aussi MattiefloNogi dans le bilan d’une série sur les aventures inattendues de cet attelage incertain et chancelant, « le travail est immense, mais au regard de celui qui vient d’être accompli, il nous paraît enfin possible ».