Hebdo du Club #45: résistances!

Cette semaine, l’Hebdo propose une sélection en phase avec l'urgence politique du moment : la résistance ! À la brutalité, aux mensonges, à la perte de sens et à la division. Résister, c'est créer...

La semaine a été folle, intense et revigorante. Nous avons arpenté, à Mediapart, des montagnes russes émotionnelles. Cela a commencé par les intempéries qui nous ont empêchés de diffuser normalement, mercredi dernier, le formidable Live à Commercy au côté des « gilets jaunes » (mais nous y sommes quand même arrivés !). Puis deux jours plus tard, le site est tombé en panne, peu après la mise en ligne des dernières révélations concernant l’affaire Benalla, à cause du pic de fréquentation. Et bien sûr, lundi matin, ce fut l’ouverture du procès Baupin, suivi de la tentative de perquisition du journal, la conférence de presse dans nos locaux… Et enfin la découverte de la situation ubuesque dans laquelle nous sommes, où même la garde des Sceaux ment, sans prendre de gants, devant l’Assemblée nationale. Bref, ici on ne s’ennuie pas ! 

Côté Club, comme d’habitude, l’activité a tourbillonné dans tous les sens avec des billets au plus près de l’actualité. À l’instar de celui de l’incontournable Paul Cassia « qui met encore une fois l’église au centre du village », dixit une de mes collègues. Dans son billet, intitulé « Perquisition Mediapart: sous le zèle du parquet, la panique du politique », il remet admirablement bien en perspective, révèle l’essentiel et a même le talent de mettre d’équerre les partisans pro-Mélenchon convaincus que ce qui arrive à Mediapart et les perquisitions à la France insoumise du mois d’octobre, c’est la même chose ; et les plus dubitatifs qui considèrent que ça n’a rien à voir, ni du point de vue de la procédure, ni du fond, puisque c’est l’essence même de notre activité qui est remise en cause.

cc2

Mais le Club a aussi fait des pas de côté, avec le beau billet d'Elise Thiebaud sur l’artiste Pauline Rousseau qui explore ses mondes parallèles, ceux qu’elles auraient pu emprunter si elle s’était soumise aux « injonctions sociétales qui s’imposent aux femmes » ou bien encore aux images fallacieuses de ses égo-tripes virtuelles. 

De même avec le billet philosophico-politique d'Amador Fernandez-Savater, le Club nous invite à prendre de la hauteur en faisant une chose, apparemment toute simple : « recommencer à nous ennuyer ». Et ce pour libérer notre sensibilité de l’impact délétère des technologies digitales et retrouver ainsi nos facultés d’empathie, c’est-à-dire notre « capacité à sentir-vrai »

Comme pour chaque Hebdo, le jeu consiste à trouver un fil directeur pour proposer une balade dans la multitude des billets qui ont été publiés dans les sept derniers jours. Parfois la balade est facile, car une majorité de billets tournent autour d’un même thème. Parfois c’est plus compliqué parce que les forces sont résolument centrifuges.  

Pour cet Hebdo #45, je vous propose une sélection en phase avec l'urgence politique du moment : la résistance ! À la brutalité, aux mensonges, à la perte de sens et à la division…

Résister à la violence

Commençons par Pascal Maillard. Cet universitaire engagé et blogueur de longue date à Mediapart nous livre un témoignage sur le tir de grenade dont il a été victime le 2 février, à Strasbourg, lors de la manifestation des gilets jaunes, et ses « réflexions sur une terrible dérive liberticide ». Où il nous annonce qu’il compte soumettre ce récit « à l’IGPN dans un signalement qui sera documenté par des photos, des vidéos et un certificat médical ».

« En définitive la répression massive vise trois effets. Tout d'abord vider progressivement les manifestations des participants les moins déterminés par une stratégie de la peur. Mais les Gilets jaunes ont appris la solidarité et la détermination : ils n'ont plus peur car ils savent que la peur est passée au sommet de l'Etat. Ensuite radicaliser les Gilets jaunes en exacerbant les violences afin de les isoler, de les discréditer et de légitimer la répression elle-même. Mais ils se soulèvent aujourd'hui unanimement contre la violence de l'Etat. Enfin interdire ou ralentir la convergence des Gilets jaunes avec les autres mouvements sociaux et les organisations syndicales. »

Une action pertinente qui sera, on l’espère, suivie de nombreuses autres, pour documenter les pratiques policières, au moment où les députés votent la « loi anticasseurs »

Pour enrayer cette répression, du jamais vu depuis 1968 !, une centaines d’intellectuels, d’artistes et aussi des acteurs du mouvement social, dont l’assemblée des gilets jaunes de Commercy ont, quant à eux, interpellé Agnès Buzyn, la ministre de la santé, pour exiger d’elle qu’elle publie les chiffres du « nombre de manifestants et de membres des forces de l’ordre qui ont été hospitalisés ». De la vérité, exigent-ils, rien que la vérité, toute la vérité ! 

Retrouver du sens

Autre moment de vérité de cette semaine, le témoignage de Camille, jeune « chômeuse utile » qui milite désormais pour un revenu universel. « J’ai 29 ans, j’ai fait de grandes études, j’ai eu une carrière de cadre supérieur en marketing pour de grands groupes industriels du CAC 40, et cela fait un an que je suis au chômage. Et je viens de passer… la meilleure année de ma vie, car je ne me suis jamais sentie autant utile à notre société qu’en étant au chômage. » En organisant des apéro-débats citoyens, en accompagnant des entrepreneurs de l’économie sociale et solidaire, en participant à l’écriture d’un Mooc…

Un propos et une franchise très appréciés par la majorité des commentateurs, même si ce nouveau monde libéré du salariat continue à en déconcerter certains.

Sur un tout autre terrain, Hillel Roger propose une réflexion pour retrouver une vie démocratique digne de son nom, en instaurant une « Révolution Institutionnelle Complète ».

« La revendication du référendum d’initiative citoyenne (RIC) par le mouvement des gilets jaunes souligne la défiance à l'encontre de notre système politique. Il est loin d'être suffisant tant la crise démocratique est profonde. » Car c’est tout le système de représentation politique qu’il faut repenser. Hillel Roger propose des pistes.

Extrait :

« Dans la procédure du RIC, on note que la C6R préconise une instance tirée au sort. Elle envisage de l'étendre à d'autres instances, des "assemblées citoyennes ponctuelles ou thématiques". On peut imaginer qu'elles soient permanentes ou pas, constituées de personnes tirées au sort en totalité ou en complément de personnes élues. Ces instances pourraient-proposer des projets de lois au parlement, établir des priorités dans les financements de certains projets, contrôler les député.e.s, voire les révoquer. Mais en dernière instance, c'est bien le parlement donc une assemblée d'élu.e.s qui disposera du pouvoir de décider et donc de légiférer. Ce rôle est totalement incompatible avec un régime présidentiel et le mode de désignation actuel des députés.e.s. C'est aussi l'avis de la C6R qui préconise un régime primo ministériel. Encore qu'il envisage le maintien d'un président de la République élu au suffrage universel mais "qui ne gouverne pas" Alors à quoi bon. » 

Prenant acte de la colère des gilets jaunes contre les médias d’information, Jérôme Latta, quant à lui, propose une « révolution journalistique ». Vivifiante ! 

À propos des condamnations collectives de la profession (englobant ainsi tous les journalistes et tous les médias !), qu’il juge « évidemment aussi légitimes que nécessaires », il s’interroge sur leur fonction d’échappatoire. « L'entreprise devient en effet suspecte quand il s'agit de se draper, de manière incantatoire, dans de grands principes démocratiques – sacrés mais décidément trop vaporeux pour susciter des exigences concrètes envers soi-même. Or non seulement l'érection d'un mur de réprobation collective ne contribue pas à rendre le message audible en dehors des concernés, mais il ressemble aussi à une manière de s'épargner tout examen de conscience. » Aussi propose-t-il, entre autres remises en cause « un journalisme à la fois ambitieux et modeste, qui cesse de se regarder le nombril, crève ses propres bulles de filtre et sort de ses zones de confort. Un journalisme qui, au lieu de les inviter constamment, met ses ennemis dehors : les éditorialistes fumeux, les faux intellectuels, les experts discrédités, les lobbyistes à la solde, les communicants et les sondeurs, les essayistes de raccroc, les distillateurs de haine. »

Reprendre la parole

Faire entendre la société civile, les marges et les voix non entendues par le ramdam médiatique surchauffé par les réseaux sociaux, c’est justement le but que Mediapart s’est donné en créant le Club.

Deux billets pointent du doigt cet hors champ ô combien nécessaire à la vie démocratique. D’une part les femmes, ces éternelles perdantes de la lutte de classes, qui rappelle Tin Hinane, « une Amajaune lorraine », sont très présentes depuis le 17 novembre dans le mouvement des gilets jaunes. « Les femmes sont les premières victimes du libéralisme, du sexisme. Qu'à cela ne tienne, les Amajaunes ont posé les serpillères pour exprimer leur colère ! Les femmes GJ ont lâché leurs casseroles pour prendre la parole. Et ce ne sont ni leurs coups, ni leurs insultes, ni leurs violences qui nous feront taire. La rue est à nous ! » 

Et d’autre part, les précaires allemands (et oui ils sont nombreux !) dont la prise de parole a été encouragée par l’hebdomadaire « Der Freitag », nous raconte Artheur Devriendt. « Une opportunité saisie par de nombreuses personnes, à l'image de Thomas G., qui nous raconte ses "13 boulots de merde" »

Retrouver le « Nous » ! 

Le mouvement des gilets jaunes nous a tous surpris, par sa force, son inventivité, sa longévité, sa liberté et bien sûr sa capacité à se régénérer. Loin des clivages, sociaux, culturels, ethniques, si bien entretenus et depuis des lustres par tous ceux qui sont du côté du pouvoir politique, symbolique, etc.

Pour preuve, cette tribune, « Nous sommes tout·te·s des gilets jaunes », signée par un large collectif d'intellectuels qui lance un appel à se mobiliser aux côtés des gilets jaunes. Ils exhortent leurs collègues à « inventer de nouveaux espaces de luttes et de débat afin de soutenir le mouvement, mais aussi "d'y participer de l’intérieur" ».

De nombreuses initiatives naissent tous les jours, comme le Collectif de Profs & Co Gilets jaunes, ou encore le cycle de rencontres au théâtre des Amandiers, le 10 et 16 février, où « des personnes diverses, qui luttent ensemble mais pour des enjeux différents, seront invitées à converser : gilets jaunes, historiens, philosophes, avocats militants, activistes et hacktivistes, citoyens engagés... ».  

Si vous avez vent de nouvelles initiatives, n'hésitez pas à compléter.

Comme l'avait si bien dit Stéphane Hessel : « Créer, c'est résister. Résister, c'est créer » !

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.