L'Hebdo du Club #65: nos élites déconnent

Que ce soit sur les retraites, l’asile et immigration, l’écologie ou le monde effroyable de la « start-up nation », les contributeurs ont crié haro contre les élites. Attention, le peuple craque...

 « Je pense que je ne suis pas complètement déconnant... » 

Cette phrase prononcée par Emmanuel Macron le 3 octobre à Rodez, à propos du montant des retraites des enseignants n'est pas une blague. Le billet de notre contributrice Pascale Fourier « si si, Monsieur Macron, vous êtes déconnant » qui détaille point pas point, avec moult tableaux « les contre-vérités ou méconnaissances crasses » de son intervention a même connu une audience incroyable, bien au delà des abonnés de Mediapart. Elle résume ainsi la finalité de la réforme annoncée : « Travailler plus pour gagner pareil, c'est-à-dire peu, et se faire laminer à la retraite... Heureuse perspective, pour les enseignants... Les enseignants vous ont-ils bien compris ? » Au vu de l'audience du billet, plus de 30 000 vues, il semblerait que oui...

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« Regarder l'immigration en face »

L'autre grand thème sulfureux de la semaine, le débat sur l'asile et l'immigration relancé par le chef de l'État pour prétendument contrer l’extrême droite, a suscité de nombreuses contributions. Avant que ne débutent les sessions parlementaires à l'Assemblée et au Sénat les 7 et 9 octobre, la Cimade a tenu à rappeler quelques faits dans un billet : des milliers d'exilés qui campent dans les rues ou dans les squats, la protection des mineurs qui « souffre de nombreuses défaillances », la France qui expulse sans retenue des personnes vers des pays où elles sont en danger. Quant à l'Aide médicale d'État, elle « ne représente que 0,5 % des dépenses liées à l’assurance-maladie et, en permettant une prise en charge plus précoce, elle limite les surcoûts liés au traitement de pathologies aggravées. Les cas de fraude sont rarissimes contrairement à certaines idées reçues : 38 cas recensés en 2018 sur plus de 300 000 bénéficiaires selon un rapport du Sénat ».

Une nouvelle blogueuse de talent, Ariane Segelstein, que l'on ne peut mettre ni dans la catégorie des bourgeois, ni dans celle des prolos (elle vit dans un petit appartement, ne possède que quelques vêtements, elle dessine...) s'est fendue d'une lettre à « Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les ministres » pour les ramener sur terre. Dans « Ces hommes et ces femmes que nous appelons migrants », elle leur raconte les campements de la porte de la Chapelle et de la porte d'Aubervilliers. « Vous ne devez pas souvent passer par là mais je pense que vous savez ce qui s'y passe ... » Une Cocotte-Minute sur un réchaud, des toilettes derrière « des bâches suspendues », un jeune homme désespéré qui met fin à ses jours, des hommes et des femmes qui essayent de rester propre pour conserver leur dignité...

Elle parle aussi de sa contribution personnelle, des packs d'eau qu'elle amène pendant la canicule, du café pour les petits matins d'hiver... et puis des 120 portraits qu'elle a faits d'eux. « J'ai fait ce que j'ai pu, c'est-à-dire quasiment rien. Mais vous, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les ministres que faites-vous ? Combien coûte votre politique du maintien à la rue des hommes et des femmes que nous appelons “migrants” ? » Et de conclure sur cette question : « Imaginez seulement en 1870 si Claude Monet, Camille Pissarro ou même le grand marchand Durand-Ruel avaient lors de leur exil en Angleterre, été aussi mal reçus ? Imaginez un peu que les Anglais les aient laissés à la rue ? Seraient-ils aujourd’hui les fleurons de notre culture ? » 

Jean Bodin en 1577 ne disait-il pas déjà, « il n'y a de richesse, ni force que d'hommes ».

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 « La maison brûle... »

La mobilisation internationale (Paris, Londres, Sydney, Berlin, New-York) des activistes d'Extinction Rebellion qui mènent jusqu'à la fin de la semaine une série d’actions de désobéissance civile a aussi donné lieu à une remise en cause des élites qui gouvernent. Dans « Extinction Rebellion : lettre à mes étudiants » (une version en anglais existe aussi sur son blog) Olivier Tonneau, un universitaire basé à Londres, nous propose un détour par la littérature (le débat entre Sabine et Camille dans Horace de Corneille) pour expliquer l'urgence de la reprise en main citoyenne. Depuis l'origine de Rome, rappelle-t-il, le débat porte sur la légitimité de la voix des peuples face à celle des rois. « À travers toute l’Europe, les États ont fait face à des résistances acharnées et des rébellions de grande ampleur. Ils durent donc opprimer leurs propres populations pour pouvoir s’entretuer, et prirent soin, au passage, de réviser la théorie politique pour discréditer la voix des gens du commun : le pouvoir n’appartient qu’à une élite qui, seule, jouit de la raison nécessaire au bon gouvernement du monde. » Et de conclure : « Nous avons beau vivre dans des sociétés formellement démocratiques, cette doctrine est toujours aujourd’hui le discours dominant. Pourtant, à travers l’histoire, quand la violence des États atteint des seuils critiques, les mouvements populaires ressurgissent pour affirmer le droit des hommes à décider de leurs propres affaires. » La maison brûle depuis un certain temps, les cris d'alarme se sont fait entendre de tous les coins de la planète (surtout du Sud) mais les gouvernements nationaux et internationaux n'ont eu de cesse de faire semblant d'écouter sans rien faire de sérieux. « C'est pourquoi, une fois de plus, des gens ont décidé de se soulever contre des puissances irresponsables. » 

La start-up nation, la grande arnaque

Enfin, « Pourquoi suis-je cadre et gilet jaune : témoignage ». Ce long billet de Franck Noir du 1er octobre, gilet jaune de la première heure, a connu une belle audience. Il y explique pourquoi, lui, cadre et manager dans une grande entreprise qui « n'a pas à se plaindre ni de son travail ni des revenus qui en découlent » n'en peut plus de ce jeu de dupes où l'on croise tous les matins des « premiers requins qui se prennent pour des génies parce qu'ils ont pondu un PowerPoint ». 

La « supercherie de la méritocratie » le révulse, cet entre-soi des gens bien nés, aux diplômes coûteux, se soutenant les uns les autres. « Les postes à plus haute responsabilité sont réservées, non pas à de plus efficaces ou à de plus méritants, mais à une catégorie de la population qui a payé pour cela. C’est un moyen de faire le tri. De conserver ses avantages sociologiques. À partir d’un certain point, les postes ne sont plus réservés qu’à certaines familles, celles qui ont de l’argent. »

De la rancœur, oui, il reconnaît en avoir, pas contre les nantis (et autres « lèche-cul » bénéficiant de « passe-droits ») mais contre le système lui-même. « Comment pouvons-nous croire encore que si la France n’arrive pas à atteindre les 2 % de croissance, ça ne soit pas la faute à ses dirigeants, imposteurs instables, qui basculent d’entreprise en entreprise tous les 3 ans, sans ne rien laisser d’autre que des ruines et du chômage ».

Heureusement, le mouvement des Gilets Jaunes, des gens qui ont encore « des valeurs », est apparu et l'espoir est revenu dans son cœur. « Ce que nous traversons est plus qu’un manque de pognon et de démocratie. C’est une guerre. Pas une guerre de classe, non. Une guerre de convictions, et une guerre de familles. Entre les gens issus du peuple et ceux issus des bonnes familles, qu’on appelle nos élites. »

Le billet de Franck Noir ne finit pas pour autant sur une note dépressive. « Heureusement, je ne suis pas tout seul. Nous sommes nombreux dans ce cas, à les mettre face à leurs contradictions. » Il ne souhaite pas seulement la fin de ce système toxique et de cette idéologie morbide, non « on veut être bien au travail, du sens à nos actions, la justice, la sérénité, arrêter de se serrer la ceinture quand d’autres se gavent, la fin des privilèges et qu’on arrête de nous prendre pour des imbéciles. On veut du respect, du travail, vieillir dignement, respirer sainement, arrêter de polluer, pouvoir se soigner, et on ne veut pas compter pour ça. Il y a des choses qui n’ont pas de prix quand on a des convictions » !

Bienvenue aux nouveaux contributeurs

Lawfare : le droit comme continuation de la guerre par d’autres moyens ? de Julian Fernandez, professeur de droit public à l'Université Paris 2 Panthéon Assas, et directeur de Thucydide, un centre qui s'intéresse à la dimension des relations internationales, incluant l'analyse des relations politiques, stratégiques et de sécurité.

Penser l'écologie décoloniale avec Malcom Ferdinand, un podcast de Marie-Yemta Moussanang dans Afrotopismes, une édition du collectif Génération Afrotopia qui se propose de penser les questions contemporaines à partir des Sud et plus en particulier des mondes africains.

Désobéissance civile en Bigorre : le Salon du 4x4, non merci! de Victoria Klotz dans l'édition En Bigorre, où elle fait l'éloge d'une résistance citoyenne contre le « Off road Pyrénées », une rencontre faisant la promotion des loisirs motorisés. 

L'armée verte à l'assaut de nos possibles de Vborcard sur la résistance (une autre !) contre un grand projet inutile, un transformateur électrique géant à Saint-Victor et Melvieux dans l'Aveyron.

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