Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 13 janv. 2022

Hebdo #114 - De l’insulte dans les débats publics

Cette semaine, le Club a phosphoré sur l’art et la manière de débattre, que ce soient sur les réseaux sociaux ou sur Mediapart. Si l'heure est grave et l'exaspération omniprésente, tout n'est pas perdu pour celles et ceux qui prennent le risque de sortir de leur « cockpit numérique ».

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Depuis quelques jours, le Club phosphore sur l’art et la manière de débattre dans les agoras numériques, que ce soient sur les réseaux sociaux ou sur Mediapart. Une discussion initiée par le billet de Dominique Vidal, où il interpelle Jean-Luc Mélenchon pour que celui-ci rappelle « à l'ordre » certains militants se réclamant de la France insoumise qui « semblent croire que l’insulte tient lieu d’arguments » sur Twitter et Facebook.

Des trolls qui, selon l’ancien journaliste au Monde Diplomatique, sont « incapables de répondre aux questions, de citer un chiffre ou une déclaration, s’énervent, éructent, mentent ouvertement… ». Pareille missive ne pouvait pas laisser indifférent, non pas le candidat à qui « La lettre » était adressée, mais les abonnés de Mediapart, qui se reconnaissent, voire militent pour la France insoumise. Jadran Svrdlin, ayant transformé son commentaire en billet, a d’ailleurs reçu un large écho. Sa Lettre à Dominique Vidal - pour un débat de qualité renvoyait le journaliste à ses propres tweets, « surplombants », pleins « d'accusations lapidaires » et de « raccourcis manichéens ».

Vous ne m’en voudrez pas de ne pas vouloir (ni pouvoir) résumer une discussion de plus de 619 commentaires en additionnant les deux billets, mais de mettre simplement en lumière les arguments, à mes yeux, les plus saillants. Saillants, non pas parce qu’ils ont obtenu le plus de recommandés, mais parce qu’ils répondent à la question de fond soulevée par Dominique Vidal : la place des insultes dans les débats numériques. Car si, bien sûr, tout le monde condamne leur usage – le débat s’appauvrit quand les noms d’oiseaux volent car il entraîne une violence verbale en cascade, à des propos de plus en plus clivants, et, réduisent la "masse" (souvent les femmes !) au silence – il y a toutefois des raisons qui permettent d’expliquer leur présence.

Sans prétendre épuiser le sujet, trois grands types d’explications se sont exprimées dans les fils de commentaires. Tout d’abord, celles qui relèvent des dispositifs numériques eux-mêmes. Echanger sur Twitter n’est pas anodin. En 280 caractères, difficile d’argumenter, même si ceux qui savent utiliser les threads (technique pour enchaîner plusieurs tweets ensemble) s'en sortent très bien. On sait aussi que les algorithmes sur Facebook et Twitter favorisent les propos qui "clashent", donc tout naturellement ceux qui veulent exister dans ces espaces évitent la nuance et privilégient les attaques ad hominem et les déboulonnages de notoriété… 

Sur ce thème, je vous conseille de lire cet article de Romain Badouard et cette conférence organisée par la BPI en 2019.

Par ailleurs, plusieurs commentateurs ont interprété l’agressivité numérique comme étant une « arme des opprimés ». La colère de « ceux qui ne sont rien », pour reprendre cette injure policée d'Emmanuel Macron, n’aurait pas a être jolie ni à se plier aux canons bourgeois de la politesse.

Et enfin, troisième grande explication, cette brutalisation des débats est dans l’air du temps. L’ambiance générale est saturée d’insultes et d'injures proférées par des personnalités publiques. Le mépris social, racial, culturel est un signe de distinction, même chez ceux qui se disent progressistes.  Sans parler des injures contre les migrants, les musulmans, les non-vaccinés, etc etc. que les médias grand public, friands de ces mises à morts symboliques, relaient avec gourmandise. La mode est à l’exhibition des pulsions hargneuses, rien de surprenant alors de voir tout un chacun se déchaîner dans sa petite fenêtre numérique.

Nous en sommes, hélas, là. Mais tout n'est pas perdu ! La bonne nouvelle, c’est que malgré tout, la discussion a eu lieu dans le Club, et elle n'a pas dérapé. Même si certains commentateurs ont été supris de voir le billet de Dominique Vidal à la Une, ils ont vite été rassurés en constatant que celui de Jadran Svrdlin y avait droit aussi. Les deux auteurs, en bons débatteurs, se sont même remerciés l'un l'autre. 

D'autres billets, fort riches, ont traités aussi cette semaine de la nécessité de redresser notre langage et de miser à nouveau sur l'intelligence collective. 

CNabum dit « Pouce ! » et prie « chacun de prendre la peine de retrouver l'usage d'une langue qui semble ne plus satisfaire aux exigences d'une communication à coup de lance pierre (je renonce au terme lapidaire qui échappe à nombre de mes contemporains pouceurs). Un adjectif bien senti ferait tout aussi bien l'affaire et vous pousserait à enrichir votre vocabulaire avant qu'il ne se réduise aux seuls émoticônes. »

Mark Hunyadi, dans le blog de Carta Academica, analyse quant à lui, ce « qui est en train de pourrir, ici, sous nos yeux. » Selon le philosophe à l’UCLouvain, le problème « touche non pas au fonctionnement des institutions démocratiques (qui, formellement, tiennent le coup), mais, plus fondamentalement, aux valeurs sur lesquelles elles reposent. Au premier rang de celles-ci : la recherche coopérative de la vérité, ou la volonté de trouver un consensus et de s’y tenir. » L'affirmation de soi, aujourd'hui reconnue comme essentielle, voilà l'ennemi. Car si l'individu trouve désormais des communautés affectives formées de ceux qui pensent et sentent comme lui, il se retrouve enfermé dans un « cockpit numérique ». Philosophe, il revient à la racine de notre perte. « Dans un monde administré par le numérique, la confiance devient inutile, parce que le système prend en charge et exécute lui-même les désirs, à peine sont-ils exprimés. Il les réalise de la manière techniquement la plus assurée possible, c’est-à-dire en éliminant au maximum les risques de déception. »

Redevenons philosophe, acceptons l'incomplétude et le manque de l'autre, notre humanité est en jeu...

Et quand les discussions sont trop virulentes, prenons le large, refroidissons la machine. A l'instar de mes collègues qui modèrent les réseaux sociaux, qui « pour limiter la propagation de commentaires virulents, propos haineux ou fausses informations, (ont) décidé de désactiver certains fils de commentaires sur Facebook, Instagram et YouTube. » 

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