Liliane Baie: «Que notre démocratie se réveille!»

Alors que vous êtes de plus en plus nombreux, abonnés à Mediapart, il est temps de reprendre cette série de portraits croisés qui rend hommage à ceux de la première heure – manière d'inviter tous les autres, anciens et nouveaux, à faire connaissance.

Alors que vous êtes de plus en plus nombreux, abonnés à Mediapart, il est temps de reprendre cette série de portraits croisés qui rend hommage à ceux de la première heure – manière d'inviter tous les autres, anciens et nouveaux, à faire connaissance. Comment mieux montrer que les lecteurs de Mediapart forment une communauté vivante, parfois chaleureuse et parfois énervée, solidaire et batailleuse, partageuse et indignée, féminine et masculine, artistique et politique...


Liliane Baie. Liliane Baie.
Management, manipulation, néolibéralisme, propagande: ce sont les mots-clés qui reviennent le plus souvent dans les billets de Liliane Baie, exploratrice du monde qui nous gouverne, des liens qui le sous-tendent et des chaînes qu'il faut briser.

 

Si vous étiez un autre abonné ? 

Le premier nom qui me vient, c'est celui d'une absente, Marie-Caroline Porteu. Il fut un temps où je me jetais sur ses billets qui expliquaient si bien l'avancée néolibérale du monde. Marie-Caroline est partie, comme Art Monica. Toutes deux atteintes par une de ces crises du Club dont j'aimerais bien qu'elles puissent s'éteindre avant de faire de nouvelles victimes ; et en parlant de victimes, j'évoque autant les abonnés qui s'en vont, blessés, que les lecteurs qui sont désormais privés de leurs textes.

Ensuite, ne pouvant pas m'imaginer être un autre abonné que moi-même, j'apprécierais cependant d'avoir les qualités de tant d'entre eux ! La générosité et la détermination de Corinne N, l'authenticité et l'intelligence de cœur de Ben, l'humour et le talent de Dominique Wittorski (tiens, il n'écrit plus ici ?), les connaissances juridiques et l'art de nous les faire partager pour nous éclairer sur tant de dérives, qu'ont POJ et Gilles Sainati...

Ils sont si nombreux, ces blogueurs talentueux qui participent à l'aventure Mediapart, que je vois plutôt un ensemble, un réseau ouvert, un exemple, vivant et en mouvement, d'intelligence collective.

Si vous étiez un article ?

Je ne peux pas parler d'un article qui m'aurait davantage marqué que les autres. Non, il y a eu, depuis cinq ans, tellement de questions soulevées, et de réalités révélées, que je ne pourrais pas choisir. En revanche, je peux citer tous les articles de Laurent Mauduit, à commencer par le dossier concernant l'arbitrage en faveur de Bernard Tapie. Mais il y en a tant d'autres !

Si vous étiez un billet ?

Si j'étais un billet, ce serait celui-ci, qui a été mon premier sur Mediapart : Pendant que je dormais

« Je sommeillais tranquillement, ayant mis de côté les révoltes qui avaient agité ma jeunesse, et mettant sur le compte d'un irréductible esprit critique les irritations qui me venaient souvent à l'annonce des nouvelles du monde. Le travail et la vie m'occupaient, je laissais à d'autres le soin de défendre pour moi les valeurs auxquelles je tenais.
Tout allait de plus en plus vite, mais je me demandais s'il ne s'agissait pas, plutôt, d'un changement de perspective, et si ce n'était pas moi qui ralentissais puisque les années passaient, aussi, sur moi.
Je n'ai pas tenu compte des signes, mais je les ai notés, en silence.
Et puis j'ai eu honte. Réellement honte. De ma passivité, de mon aveuglement volontaire, car lucide. Et j'ai eu peur. J'ai peur.
Qu'est-ce qui m'a réveillée ? La conscience brutale que mes enfants ne connaîtront pas la régularité des saisons que j'ai connue, que l'avenir de la planète que nous leur laissons est incertain. Nous leur rendons l'appartement beaucoup plus délabré que ce dont nous avons, nous, bénéficié, et c'est irrémédiable.
Qu'est-ce qui m'a sortie de mon rêve? L'effritement d'un socle qui me paraissait constituer les bases d'un avenir plus fraternel et solidaire, et qui s'avère maintenant la concrétisation éphémère d'un idéal généreux qui n'est plus partagé par grand-monde.
Combien sommes-nous, à nous être assoupis ? A avoir délaissé la chose publique, nous contentant d'en entendre la rumeur journalistique, dégoûtés par l'usage que beaucoup font du pouvoir, même parmi ceux qui vendent leur humanisme.
J'ai eu honte de constater les résultats de ma tranquillité, de la nôtre, car j'ai observé une souffrance grandissante.
Qui suis-je ? Personne. Que puis-je faire? Rien.
A part témoigner de mon éveil douloureux.
Notre pays s'est enivré de sa richesse et de ses acquis. Comme si tout cela était définitif. C'est l'inverse. Liberté, égalité, fraternité, nécessitent une vigilance permanente, un frein décidé à la gloutonnerie et au goût du pouvoir qui, eux, sont naturels, et peuvent même être bénéfiques, mais à la seule condition qu'ils soient limités.
Certains s'empiffrent. D'autres, comme moi, ont la gueule de bois, et contemplent affolés les dégâts causés par l'incurie.
Alors, des petits mots, par-ci, par-là, pour partager les réflexions. Chaque point de vue apporte un éclairage différent, j'accepte l'idée du conflit. On n'a pas besoin d'être d'accord sur tout pour se parler, ni pour s'engager. »

Si vous étiez un troll ?

Il m'est arrivé de faire de la contre-manipulation, pour remettre un troll à sa place. Parce que je suis une ennemie déterminée du trollisme, autant dans sa version spontanée, voire bête, que dans son aspect politique et déterminé, voire rémunéré. Comme dans toute communication de manipulation, la première chose est d'identifier le comportement de trolling (attaques personnelles, détournement de fil, interventions répétées qui coupent la conversation en cours, ridiculisation de ceux qui abordent la thèse à attaquer, personnalisation des échanges, auto-dérision confusionnante, etc.).

La seconde chose est de décider si la non-réponse suffit, ou s'il faut utiliser d'autres moyens (éclairer le lecteur et les contributeurs, susciter une action collective de non-réponse, etc.).

Enfin, quand rien ne marche, on peut avertir la rédaction si le trolling est avéré et destructeur, ou s'il contrevient à la charte.

Mais je me suis fait une règle de ne pas perdre mon temps avec des fâcheux. Un troll devient venimeux parce qu'on fait attention à lui : je zappe.

Si vous étiez un commentaire ?

Je pense au premier commentaire, dont je ne connais pas l'auteur, qui a proposé que les abonnés de Mediapart participent, s'ils le souhaitaient, à la défense de leur journal quand celui-ci a été attaqué dans l'affaire Pérol-Caisse d'Epargne.

Si vous vouliez faire un reportage, où iriez-vous ?

J'irais à la réunion du Bilderberg, et à celles de la commission Trilatérale, et au Siècle. Et je raconterais, heure par heure, aux citoyens, ce qui s'y dit. Non parce que tout se décide là, mais parce qu'il n'y a aucune raison pour que des réunions de dirigeants internationaux se fassent à huis clos, et avec un secret absolu sur ce qui est échangé.

En effet, sans information libre, il n'y a pas de démocratie. Et, dans le cas particulier de ces réunions au contenu secret, comment le choix électoral des citoyens pourrait-il être libre si ceux-ci ne sont pas au courant des informations échangées par leurs dirigeants dans leurs rencontres internationales ?

Si vous vouliez faire une interview, qui iriez-vous rencontrer ?

Je rencontrerais Eva Joly, qui sait dire les choses, et qui sait tenir bon. Et je l'interrogerais sur les rapports entre pouvoir et justice. Je lui poserais des questions sur les chemins de la corruption internationale et les paradis fiscaux, et lui demanderais quel espoir nous avons de pouvoir nous y opposer efficacement. Enfin je lui demanderais pourquoi elle reste dans un parti qui la sert si mal.

Si vous changiez quelque chose à Mediapart ?

J'aimerais que tous les abonnés soient au courant de l'existence du tracker (http://www.mediapart.fr/tracker), et que le suivi des commentaires sur les articles et les billets soit plus fluide (avertissement sur la page du journal du nombre de commentaires par rapport à la lecture précédente, avertissement par mail lors de nouveaux commentaires sur un billet que l'on a posté soi-même, possibilité de replier pour soi-même les commentaires lus). Je trouverais souhaitable que l'on sache mieux réagir collectivement aux attaques des trolls, et, pour commencer, qu'on sache les repérer et ne pas répondre à leurs provocations. Il serait bon que l'auteur d'un billet puisse replier les commentaires qu'il considère comme contraire à la charte (en attendant l'intervention de la rédaction) ou ceux visant, par leur répétition, à détourner le fil du commentaire de son sujet.

J'aurais aussi aimé que Mediapart soit davantage militant, et dépasse son rôle de journal d'investigation et de lanceur d'alerte. Mais j'ai dû admettre, et comprendre, que ce n'était pas un parti politique, même citoyen, et que la rédaction étant responsable de ses choix éditoriaux, elle n'avait pas de compte à nous rendre, à nous abonnés, sur sa ligne éditoriale.

A partir de là, je considère que Mediapart est un formidable outil pour se faire entendre. Nous avons la possibilité de nous exprimer, sans censure, et même de dépasser les limites d'une certaine neutralité que les journalistes ne doivent pas franchir. Nous pouvons donner notre opinion, en l'illustrant de la façon que nous souhaitons, et en utilisant la lisibilité et la légitimité qu'a désormais ce journal. Je considère que c'est un privilège extraordinaire que nous donne Mediapart, et Internet. Profitons-en tant que la liberté d'expression existe encore.

Mediapart, un réseau... ?

Une anecdote. Un jour, peu de temps après mon arrivée sur Mediapart, un abonné m'envoie un message personnel, m'expliquant qu'il partage le point de vue que je viens de décrire dans un billet, qu'il a d'ailleurs un livre sur le sujet, et que, comme il n'habite pas loin de mon domicile, il peut me prêter cet ouvrage. Ne sachant comment interpréter cette proposition, et bien qu'il n'aie pas évoquer ses estampes japonaises, je choisis prudemment l'abstention. Et puis quelques temps plus tard, un peu plus habituée au Club, j'ai répondu... et j'ai trouvé un ami.
D'ailleurs, même en participant peu à la vie du Club, on peut s'y faire de véritables amis.

Votre pratique, vos habitudes sur Mediapart ?

Mes habitudes changent : de la vraie droguée de l'info que j'ai été au début, de la blogueuse active qui intervenait beaucoup ensuite, je suis parvenue à davantage de recul. Il faut dire que le départ du Président précédent a un peu freiné mon sentiment d'urgence à agir. Même si, maintenant, il conviendrait d'admettre que cette urgence existe toujours...

Je me trouve à un moment de légère pause, moment qui m'a paru nécessaire pour mieux définir mes priorités. En guise d'illustration : si bloguer était un mouvement, ce serait, pour moi, celui-là, Ivre de fatigue

Si j'étais un espoir, ce serait que notre démocratie se réveille, avec l'élan de sa jeunesse, et renverse le vieux, et éternel pouvoir de l'oligarchie, qui cache ses oripeaux réactionnaires sous le langage managérial de la modernité. Je voudrais que le bon sens et l'humanisme reprennent la place qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Et je souhaiterais, enfin et surtout, que nous ne soyons plus dupes du discours officiel véhiculé par les courants mainstream, afin de reprendre ce dont nous n'aurions jamais du nous laisser déposséder : l'exercice de notre libre-arbitre.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.