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Billet de blog 20 juil. 2018

1968, année de l'autogestion ?

N°87 de ma série "1968". L’auto-organisation des grèves a atteint en 68 des niveaux plus élevés qu’en 36. Mais encore très limités. Et logiquement, l’autogestion, pourtant un des grands thèmes de 68, a connu peu de réalisations. Regardons l’un et l’autre. Prochain article: Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins.

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21 juillet 2018

Tout au long du mouvement de Mai et Juin 68, la CFDT et son dirigeant Descamps accuse la CGT de s’en tenir aux «revendications alimentaires». Elle proclame avec justesse : «Au-delà des revendications matérielles, c’est le problème de la gestion et de la direction de l’entreprise qui est posé.» Et elle propose souvent, comme le PSU, l’autogestion comme forme du «pouvoir ouvrier dans l’entreprise». Séguy, patron de  la CGT, qualifie chaque fois l’autogestion de la CFDT, avec autant de justesse, de «formule creuse ». Ses propositions chez Renault à Cléon de comités d’atelier pour contrôler les cadences et les promotions, ou chez Berliet à Vénissieux de déhiérarchisation du travail sont rejetées par la CGT. La directions de la CFDT se gargarise de mots, pour épouser le mouvement, mais ne propose que des formules de cogestion ou au mieux de contrôle ouvrier très partiel.

Les dirigeants des deux centrales ne luttent pas pour dépasser le capitalisme, pour le socialisme, que des  millions de grévistes appellent pourtant de leur voeux. Leurs querelles ne font que cacher leur accord fondamental sur la nécessité de négocier avec l’État et le patronat.

Mais jusqu’où sont allés les grévistes dans la mise en oeuvre de l’autogestion ? Avant d’examiner cette question, il convient de mesurer le degré d’auto-organisation des grèves, base sans laquelle effectivement l’autogestion n’est qu’une parole creuse.

Des grèves et occupations peu auto-organisées

Les grèves s’accompagnent souvent en 68 d’occupation du lieu de travail, mais la participation à l’occupation est très variable, plus élevée chez les OP (ouvriers professionnels) que chez les OS (ouvriers spécialisés), plus élevée aussi avec la hausse de la proportion de techniciens. Parfois, l’occupation n’est assurée que par les militants syndicaux. Dans ces conditions, le Comité de grève n’est en fait qu’une Intersyndicale, avec peu d’exceptions. Ce n’est plus l’AG qui décide et mandate ceux qu’elle élit et peut démettre chaque jour, ce sont les responsables syndicaux, au mieux les AG syndicales. L’auto-organisation est alors un vain mot. Dans les lycées et les universités, qui ne sont pas quadrillées par les bureaucraties syndicales, le degré d’auto-organisation est bien plus élevé.

Dans les lycées et les universités, qui ne sont pas quadrillées par les bureaucraties syndicales, le degré d’auto-organisation est bien plus élevé.

Les limites de l’auto-organisation explique le nombre très minoritaire de véritables Comités de grève, et l’impossibilité de créer un Comité National de Grève, donnant chair au mot d’ordre de pouvoir des travailleurs. Les politiciens de la gauche n’entendaient pas renverser le régime sous la pression de millions de travailleurs en grève, et ces travailleurs, encore trop soumis au relais syndicaux de ces politiciens, ont été incapables d’imposer leur propre pouvoir.

Les Comités d’Action sont en Mai et Juin les formes les plus avancées d’auto-organisation. Les premiers créés sont les Comités d’Action Lycéens dont l’histoire est retracée dans un article précédent de cette série (27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers ). Le 4 mai 68, le Mouvement d’action universitaire (MAU), appelle dans un tract à la formation de Comités d’Action (CA) dans les universités. Ils se multiplient pendant la grève générale, mais sans coordination, hormis celle de la région parisienne. Après la nuit des barricades et surtout la grève générale et les manifestations du 13 mai, les comités se multiplient. Ce sont des cadres unitaires d’action et de politisation, visant la chute du régime. Ils ont rarement une assise ouvrière. Toutefois le Comité d’Action Travailleurs Etudiants  (CATE) basé à Censier réunit des militants d’une douzaine d’usines de la région parisienne et des contacts dans une trentaine d’autres, avec une influence dans quelques entreprises (Rhône Poulenc, RATP dépôt Lebrun).

Des bribes d’autogestion

Le faible degré d’auto-organisation des travailleurs explique aussi les limites des expériences d’autogestion.

CSF-Brest

Commençons par l’usine de matériel électronique de Brest de la CSF parfois citée en exemple d’autogestion. Elle regroupe en 1968 environ mille travailleurs, majoritairement syndiqués à la CFDT. Suite à l’occupation le 20 mai, et qui dure jusqu’au 24 juin, des groupes de travail nommés à partir du 24 mai « Commissions ouvrières » discutent de sujets comme l’information du personnel, sa participation à la gestion de l’entreprise, ou les conditions de travail. Ces Commissions n’ont comme objectif que la cogestion. L’autogestion n’est une perspective que pour les plus politisés des militants de la CFDT, et ne voit pas le jour. Certains grévistes pensent un moment à remettre l’usine en marche, mais les circuits financiers sont bloqués et le principal client, l’armée, n’est pas prête à jouer le jeu.

Nantes

Dans l’Ouest, les mouvements ont démarré dès 1967. Ils se cristallisent lors d'une gigantesque manifestation, le 8 mai 1968 (voir l’article dans cette série: 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »). La grève du 13 mai est massivement suivie. Le soir-même, des manifestant essaient d’investir la préfecture. Ils dressent des barricades nantaises. Comme exposé dans un autre article de cette série (25 mai 68: la « Commune » de Nantes), la police s’est évanouie et une partie de la municipalité a démissionné. C’est dans ce contexte que pendant 15 jours siège à la mairie un Comité Central de Grève (CCG), en fait une simple Intersyndicale (CGT-FO-CFDT). Il se limite à assurer la gestion des bons d’essence, de contrôler les prix du ravitaillement des quartiers populaires, et de gérer des services municipaux tels que les pompes funèbres ou l’état civil.

Centre d’Etudes Nucléaire de Saclay

Le Centre qui appartient au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) emploie majoritairement des ingénieurs et techniciens. Le personnel a revendiqué l’autogestion pendant deux mois, en formant des conseils d’unité élus, censés prendre en charge les services. Dans son livre Des soviets à Saclay ?  paru en 1968, Jacques Pesquet a bien fait de mettre un point d’interrogation. En effet il explique p 28:

« On prend un camion, de l’argent, de l’essence et l’on va chercher dans les coopératives agricoles les poulets et les pommes de terre nécessaires » pour nourrir les immigrés d’un bidonville voisin.

« Les hôpitaux ont besoin de radioéléments : le travail reprend là où l’on produit les radioéléments. »

« Ce qu’il faut, c’est de l’essence. Le piquet de grève de la Finac, à Nanterre, en envoie 30 000 litres. »

« Lorsque les étudiants auront des blessés, les stocks locaux seront mis à contribution : gants, bouteille d’oxygène, blouses, alcool, bicarbonate, le tout livré au mini-hôpital de la Sorbonne. »

Mais cela ne va guère plus loin. Outre le livre de Jacques Pesquet, on peut lire sur le sujet un essai de Maryse Tripier et un  article de Jean-Claude Cauvin, ingénieur débutant au Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

Beaux arts

Autre exemple d’autogestion, partiel et avec détournement de la fonction: les étudiants et artistes de l’Ecole des Beaux-Arts se mettent à fabriquer des affiches, à cadences rapides, qui déferlent sur tout Paris. Et qui marqueront à jamais l’iconographie de Mai et Juin 68. Cette série « 1968 » reviendra dans un article spécifique sur les affiches de 68.

 Grands hôtels parisiens

Plusieurs hôtels de luxe de Paris, au moins Le Plaza, le Georges V, et le Meurice, sont occupés en mai 68 par leur personnel. Mais ils continuent de servir leurs riches clients.

Au Plaza, qui connait un système de cogestion depuis deux ans il s’agit en fait d’une initiative visant à empêcher la reprise par un nouvel actionnaire. Dans ces images de l’INA du 21 mai 1968, le secrétaire du Comité d’Entreprise explique "Nous nous sommes réunis, avec les délégués syndicaux, et avons pris la décision de prendre possession de la maison à 10 h 30.  Nous sommes allés voir nos directeurs, leur avons  demandé d’évacuer leurs bureaux, ce qu’ils ont fait sans aucune difficulté."

L’histoire de l’hôtel Meurice est racontée par Pauline Dreyfus dans son roman Le Déjeuner des Barricades (Grasset, 2017) qui retrace la journée du 22 mai 1968. Le directeur mis à la porte erre au milieu des salons. Le personnel, maitre des lieux sert les quelques clients restés coincés à Paris et paniqués, à l’idée que ces 'communistes' prennent le pouvoir… 

"Exemples" en vrac qui n’en sont pas…

Souvent, le maintien de la production vise non pas à produire sans patron, mais à  maintenir en état l’outil de production, comme par exemple chez Péchiney, à Noguères, pour éviter d'endommager les fours d’alumine. 

Ailleurs, il s’agit d’assurer le ravitaillement ou un service jugé indispensable. Quelques exemples:

- à la raffinerie de pétrole de Grand-Couronne, près de Rouen, ou l'essence est distribuée par le comité de grève qui établit lui- même les priorités. 

-aux Chèques Postaux à Paris, pour payer les retraites ou les pensions aux handicapés, le Comité de grève décide de maintenir un guichet ouvert rue des Favorites, tenu à tour de rôle par des grévistes, tant qu’il y a des fonds en caisse.

- dans certaines banques, les grévistes rouvrent la banque le temps que les clients se réapprovisionnent en espèces.

- à Fontenay-aux-Roses, la pile Triton est laissée en marche pour fournir des radio-isotopes aux hôpitaux. 

Les établissement d’enseignement, notamment les universités, ont aussi fait l’objet de grands débats de réforme et de propositions d’autogestion, déclinées comme autonomie ou pouvoir étudiant, avec tous les risques de mise en concurrence et de mise au service de l’accumulation capitaliste, qui sont très bien résumés et analysés dans le chapitre XIII du livre de Ludivine Bnntigny 1968, De grands soirs en petits matins (Seuil).

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter 
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année:
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon

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