8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »

N°45 de ma série "1968" qui en comptera plus de 100 sur l'acné. Le 8 mai CGT, la CFDT, la FEN et les organisations paysannes pour la défense de l’emploi, contre la politique agricole du pouvoir, pour des salaires décents. Ouvriers, étudiants et paysans entrent ensemble dans le mois de Mai. Prochain article: "9 mai 68 : les premiers occupants victorieux en Mai".

8 mai 2018

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Ce 8 mai 1968, 100 000 personnes, beaucoup de paysans, défilent dans les villes Bretagne et des Pays de la Loire derrière le slogan L’Ouest veut vivre: 25 000 à Brest, 16 000 à Quimper, 10 000 à Nantes et à Lorient, 7 000 à Rennes, 6 000 à Saint-Brieuc. La plupart des entreprises de la région sont en grève pour 24 heures. 

La Bretagne entre dans Mai 68 de manière totalement indépendante du mouvement étudiant. Des les luttes de Sud-Aviation (Bouguenais) à celles de la CSF (Brest), en passant par les affrontements de Redon le 11 mars, la Bretagne est en pointe. Le mouvement est lancé par la CGT, la CFDT, la FEN et les organisations paysannes pour la défense de l’emploi, contre la politique agricole du pouvoir, pour des salaires décents. 

Les militants paysans de Bretagne sont rarement issus de la tradition paysanne de gauche et du Mouvement de défense des exploitations familiales (MODEF), animé par des communistes et des socialistes depuis 1959, présent surtout dans le Centre, le Sud-Ouest et le Sud-Est de la France. Ils viennent en Bretagne plutôt de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC), du Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles(FNSEA). 

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Ils constatent que les agriculteurs sont de moins en moins nombreux, que le revenu ne suit pas la charge de travail, que les inégalités se creusent avec les grands céréaliers et betteraviers. Bien avant 1968, ils recourent à l’action directe lors de manifestations massives, comme à Redon ou Quimper en octobre 1967. (sur l’évolution de la paysannerie dans les 20 années qui précèdent 1968, voir cet article de Gérard Florenson.)

Au lendemain de la première nuit des barricades, le 10 mai, le CNJA dénonce la répression policière. Certaines structures syndicales appellent même à rejoindre le 13 mai les manifestation des confédérations ouvrières et de l’UNEF, comme à Nantes, Clermont-Ferrand ou Toulouse. 

Le 24 mai, la FNSEA appelle à une journée de mobilisation pour protester contre la baisse des prix communautaires de la viande et du lait. Plus de 50 manifestations regroupent environ 200 000 manifestants. Toutefois, face au mouvement étudiant et de grève générale, la FNSEA soutient le régime. Le CNJA par contre se divise. A Tulle, le MODEF qui réunit ses adhérents confisque les drapeaux rouges, expulse les citadins et refuse de se joindre au meeting ouvrier qui se déroule en ville. Par contre à Limoges, les paysans se joignent aux manifestations unitaires. 

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Ailleurs les paysans ont souvent recours à l’action directe: barrage des nationales dans l’Allier, le Vaucluse, les Landes. En Gironde, des poteaux télégraphiques sont sciés au cours de la nuit. Le 22 mai, à Guingamp, trois porcelets sont pendus aux grilles de la
Préfecture.  Le 24 mai, à Rennes et Agen, la préfecture est envahie et la police rencontre quelques barricades. Au Puy, les manifestants repoussés de la place de la préfecture se barricadent dans les stands de la foire. A Carjac, 1 000 paysans envahissent le petit village de Cajarc. Par surprise bien sûr, car le maire s’appelle Georges Pompidou…

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Dans l’Ouest, le leader paysan Bernard Lambert se rend dans les universités occupées. Il ira même à Paris pour rencontrer Pierre Mendès France. Des syndicalistes participent à « la Commune de Nantes » (elle fera l'objet d'un article le 24 mai). Dans cette ville, le 24 mai 68, les manifestants paysans, réunis en quatre cortèges “envahissent” la ville derrière un immense calicot : “Non au régime capitaliste, oui à la révolution complète de la société ! ” et rebaptisent la Place Royale en Place du Peuple. Certains se joignent aux étudiants et aux ouvriers qui attaquent la préfecture et, pendant près de huit heures, édifient des dizaines de barricades.

 

Le CDJA de Loire-Atlantique diffuse ensuite: En quoi les agriculteurs sont-ils concernés par les manifestations des étudiants ? L’impact durable de 1968 dans le monde agricole est bien décrit dans un article de Jean-Philippe Martin:Les contestations paysannes autour de 1968.

Notons aussi à propos des campagnes en 1968 la mobilisation des ouvriers agricoles. La CGT et la CFDT, cette dernière largement majoritaire parmi les ouvriers agricoles, appellent à la solidarité active avec les étudiants. Ils exigent :

— un salaire minimum au moins égal à celui pratiqué dans l’industrie ;

— de meilleures conditions de logement ;

— une réglementation de la durée du travail ;

— un régime de retraite permettant une vie décente.

Un militant de la CFDT et ses camarades sont à l’origine de deux manifestations dans les grandes fermes du Valois: l’une à Crépy, l’autre au Plessis-Belleville où, avec l’aide d’une trentaine d’étudiants, un barrage est établi sur la route nationale 2. A partir du 24 mai, on note 6 000 ouvriers agricoles en gréve en Picardie, 5 000 en Anjou (des ouvriers maraîchers défilent à Angers aux côtés des ouvriers d’usine), 2 000 en Provence (surtout des forestiers), 6 000 dans le Languedoc. Partout, des coopératives et des instituts de recherches agricoles sont occupés.

Revenant en Bretagne, c’est le moment de relever que dès le 13 mai, la grève générale est bien suivie, avec des manifestations très massives : plus de 20 000 participants à Nantes, 15 000 à Brest ; 12 000 à Rennes et Saint-Nazaire ou 10 000 à Lorient. C’est de Sud-Aviation, à Bouguenais près de Nantes, que la première grande usine est occupée. Les ouvriers retiennent même le directeur. À Saint-Brieuc, le drapeau rouge flotte le vieux théâtre est un forum comme l’Odéon à Paris. À Brest, 51 entreprises sont en grève dès le 22 mai, dont 6 occupées. A Nantes, comme nous le verrons dans un article posté le 24 mai, un comité central de grève siège à la mairie. Le 27 mai, jour du grand meeting au stade Charléty, des rassemblement monstres ont lieu à Nantes (plus de 30 000), à Brest (15 000), ou à Quimper (5000). Le Joint Français (Saint-Brieuc) est une des dernières entreprises en France à reprendre le travail, le 19 juin.

Sur la place de Nantes et au delà de la Bretagne, voir cet entretien entre plusieurs acteurs de mai et juin 68 à Nantes.

Le même jour…

  • Discours d’Alain Peyrefitte Ministre de l’éducation à l’Assemblée nationale. Le gouvernement s’engage à ouvrir la Sorbonne et Nanterre si le désordre ne se répète pas. 
  • À Paris, rassemblement à l’appel de l’UNEF et du SNESup à la faculté de la Halle aux vins. Un cortège de 30.000 personnes défile dans le Quartier Latin. A la fin de la manifestation, le mot d’ordre de dispersion est mal accueilli par une partie des étudiants.
  • Débat à l’Assemblée nationale. Proposition d’amnistie pour les étudiants emprisonnés des députés communistes et FGDS. Le gouvernement en refuse la discussion. 
  • Cinq Prix Nobel (MM. Jacob, Kastler, Wolf, Mauriac et Monod) télégraphient à De Gaulle en lui demandant de « faire personnellement un geste susceptible d’apaiser la révolte étudiante ».
  • Le PCF reprend les trois mots d’ordre de l’UNEF tout en condamnant les « gauchistes ».
  • Une troupe de théâtre est-allemande invitée par la JCR est refoulée à la frontière.
  • Les patrouilles israéliennes sont attaquées dans le Sinaï et en Galilée. Après les affrontements de Karameh le 20 mars, la résistance palestinienne a énormément augmenté ses forces et a intensifié les infiltrations dans les territoires occupés et dans l’Etat d’Israël.
  • L’agence soviétique Tass attaque quelques journaux tchécoslovaques à la suite des accusations contre les services de sécurité russes sur la mort du ministre Masaryk en 1948. Le « dossier Masaryk », classé comme « suicide », avait été ré ouvert, sur insistance des étudiants.

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50 ans plus tard...

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 
  35. 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse
  36. 29 avril 68: Shadocks contre Gibis
  37. 30 avril 68: Première Partie de la série « 1968 »: Mise en jambe
  38. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  39. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  40. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  41. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  42. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  43. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  44. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !

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