Après la télé-réalité, le théâtre-réalité exhibe les individus

Mohamed El Khatib, artiste associé au Théâtre de la Ville, présente « Stadium » avec, en scène, en chair et en os une soixantaine de supporters du RC de Lens. Cela dure une heure et demie, comme un match de foot. Le théâtre ayant perdu très vite le match, je suis parti à la mi-temps.

Les supporters du RC de Lens sur la scèbne du Théâtre de la Colline © Pascal Victor Les supporters du RC de Lens sur la scèbne du Théâtre de la Colline © Pascal Victor
En juillet 2015 à Avignon, dans la meule de foin du off, Mohamed El Khatib avait su nous aiguillonner (lire ici) avec son spectacle Finir en beauté, sous-titré « une pièce en acte de décès », celui de sa mère, Marocaine vivant en France, mais n’ayant jamais réussi à maîtriser la langue française. Elle est atteinte d’un cancer. Son fils l’accompagne jusqu’au bout. C’est en acteur et en conteur que Mohamed El Khatib évoquait cet être cher et sa perte. On était très loin de la puissance poétique d’un Lazare (qui a mis sa mère algérienne au centre de ses premières pièces) mais, à coups de petites anecdotes, Finir en beauté séduisait. Le spectacle allait faire une belle tournée et Mohamed El Khatib devenir artiste associé au Théâtre de la Ville.

Gens qui rient gens qui ragent

Le second spectacle qui j’ai vu de Mohamed El Khatib, à l’automne 2016 (il l’avait créé deux ans plus tôt), sortait de la sphère familiale, pour montrer une femme de ménage, celle de la Maison de la Culture de Bourges, Corinne Dadat. Elle est en scène, elle « joue » à être ce qu’elle est. Elle n’est pas actrice non plus. Resté sur le côté, Mohamed El Khatib, écrivais-je, « l’exhibe comme un specimen, une bête curieuse, joue avec elle comme un chat joue avec une souris ». Et je poursuivais, allant au bout de mon malaise mêlé de colère : « Voyeurisme ? Populisme compassionnel ? C’est à gerber. » (lire ici). Je n’étais pas le seul à éprouver un certain dégoût face à cette exhibition, à cette manipulation aussi, mais la majorité du public du Théâtre Monfort adhérait au spectacle, riait volontiers. Moi Corinne Dadat allait faire une grande tournée.

Et voici le troisième spectacle, Stadium, à l’affiche conjointe du Théâtre national de la Colline, du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, spectacle qui va, lui aussi, abondamment tourner. Le principe est le même que pour Moi Corinne Dadat. D’ailleurs, guest star, Corinne Dadat vient faire un tour de piste pour nous dire que le spectacle dont elle est l’héroïne va encore tourner. Stadium fait venir sur la scène une soixantaine de supporters de l’équipe de foot du RC de Lens, les « Sang et Or ». On les voit d’abord dans de brèves séquences vidéos avant de les voir « en vrai » sur scène, effet de réel garanti.

On retrouve à Lens, au stade Bollaert, avec la chaleur du Nord et la baraque à frites en plus, ce que l’on trouve dans les tribunes du stade vélodrome de Marseille et les troquets de supporters, ou chez les Verts de Saint-Etienne, tout ce qui caractérise les supporters des équipes de foot populaires : la dévotion au maillot et à ses couleurs, des dynasties familiales, de redoutés ultras, des égéries, des mascottes, des « aux chiottes, l’arbitre ! », des légendes, des vieilles histoires de poteau ou d’erreurs d’arbitrage, des finales gagnées ou perdues et des chansons fétiches.

« De la gêne occasionnée »

Dans un livre éponyme qui accompagne Stadium, Mohamed El Khatib évoque par deux fois le fait d’avoir « gagné le Grand prix de littérature dramatique en 2016 » mais dit qu’il n’a pas voulu fêter ça « parce que les spectateurs auxquels je veux aussi m’adresser, ils ne viennent pas au théâtre, et que ça me rend triste, alors je n’ai pas trouvé d’autre stratégie, et je m’en excuse et aussi de la gêne occasionnée et aussi du dérangement et j’espère qu’on laissera l’endroit propre en partant, mais comme le spectateur auquel j’aimerais aussi m’adresser il ne veut pas venir au théâtre, ou l’idée ne lui effleure même pas l’esprit de s’asseoir dans un fauteuil et de regarder du théâtre, alors j’ai décidé que mon travail consisterait dorénavant à le faire entrer par la scène (...) ». Cette posture de « l’Arabe de service » (l’excuse, la gêne occasionnée, le dérangement, la propreté) est elle aussi à gerber, mais passons.

Mettre sur la scène ceux qui n’y vont pas est une vieille antienne. Dans les années 70, il y avait eu ainsi une vogue de « Théâtre du quotidien » en France avec des auteurs comme Jean-Paul Wenzel ou Michel Deutsch et en Allemagne avec des auteurs comme Franz X. Kroetz. Dans Loin d’Hagondange, la pièce la plus emblématique de ce mouvement, Jean-Paul Wenzel met en scène un couple d’ouvriers. Ecoutons-le : « J’ai écrit Loin d’Hagondange en 1975. Une façon de mettre en jeu la parole de ceux qui ne l’ont pas. La pièce raconte la vie d’un couple d’ouvriers après une vie de travail dans les aciéries d’Hagondange. » Vingt-cinq ans après, Wenzel est retourné à Hagondange : « j’y ai vu le parc des Schtroumpfs installé sur l’ancien site des aciéries. Les sidérurgistes sont partis à la retraite ou ont été mis en pré-retraite, leurs enfants travaillent au parc de loisirs et ont, pour certains, endossé le déguisement des petits bonshommes bleus : en écho à Loin d’Hagondange, j’ai donc écrit Faire bleu. Je voulais mettre en regard l’histoire de ces deux couples d’ouvriers à la retraite, à vingt-cinq ans d’intervalle, leur manière "d’encaisser" le choc d’une vie vouée presque entièrement au travail et rendue à la "vacance" à l’aube de la vieillesse. L’inquiétude, le désarroi, voire les déflagrations visibles et invisibles que cela provoque dans leur vie de tous les jours, dans la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes, de l’autre, du temps qu’il leur reste à vivre... – de l’infini ! »

Sandrine, trieuse de verre

Aujourd’hui, une jeune compagnie comme Pôle Nord raconte dans Sandrine et dans Chacal (lire ici) d’autres vies ouvrières (trieuse de verre, grutier sur un chantier d’autoroute). Travail d’enquête, suivi d’un travail d’écriture et d’un travail scénique. Comme Wenzel, mais autrement. Force du théâtre et du travail d’acteur : ces spectacles disent mieux le réel dans sa complexité, ses nuances, qu’un pan de réel, montré brut de décoffrage.

Il est d’autres voies pour faire entrer en scène ceux qui ne vont pas au théâtre. Citons par exemple le groupe Berlin dont le dernier spectacle, Zvizdal, s’attarde longuement du côté de Tchernobyl auprès d’un vieux couple qui ne veut pas quitter la zone contaminée (lire ici). Ou encore le groupe Rimini Protokol dont le dernier spectacle, Nachlass, explore huit postures devant une mort prochaine (lire ici). Dans chacun de leurs spectacles, ces deux groupes effectuent un long travail d’immersion, d’enquête suivi d’un travail de construction scénique passant par une scénographie, un découpage filmique, etc. Le réel est distancé pour mieux être embrassé. C’est aussi le cas pour chacun des spectacles de Milo Rau, qu’il parle du Rwanda (via la radio des Mille collines) ou des exils en Europe dans Dark Ages (lire ici). C’était aussi le cas de Corine Miret et de Stéphane Olry de la Revue Eclair qui ont côtoyé de longs mois les supporters des Verts à Saint-Etienne pour écrire et jouer en 2005 Mercredi 12 mai 1976 (soir terrible d’une finale perdue).

Fréquents sont les exemples de « gens du peuple » qui, sans avoir jamais été au théâtre le plus souvent, montent sur scène pour parler d’eux, guidés, conseillés par un metteur en scène professionnel. C’est ainsi que l’on put voir sur une scène ces dernières années des SDF, des ouvrières d’une fabrique de jeans, des sans papiers. Ce sont des spectacles de lutte, de revendications.

Rien de tel chez Mohamed El Khatib : les supporters que l’on a vus brièvement en film (cela se résume souvent à une anecdote, on ne s’attarde pas) viennent ensuite sur scène et disent leur texte écrit par Mohamed El Khatib à partir d’entretiens avec eux. Le supporter devient acteur de sa propre vie réduite à quelques aspects. La situation est piégée. Plus l’acteur-supporter est maladroit dans son dire, plus il est « attendrissant », « marrant ». On est à mille lieues de l’émotion extrême que procure l’actrice Lise Maussion dans Sandrine.

Manque d’hospitalité et désinvolture

L’engouement que suscite Stadium et la démarche de Mohamed El Khatib sont similaires à l’émergence de la télé-réalité à la télévision et c’est d’ailleurs à peu près la même chose. La « vraie vie » comme spectacle : rien n’est plus faux. Après la télé-réalité, voici donc le théâtre-réalité. Après Loana, Corinne Dadat. Stadium dure une heure trente, comme un match de foot. Au bout de quarante-cinq minutes, c’est la mi-temps,  ponctuée par quelques pirouettes de pom pom girls (ce ne sont pas des Lensoises, mais des intermittentes du spectacle). Spectateurs et supporters se dirigent vers la baraque à frites installée sur scène ou vont au bar du théâtre. Sans attendre le score final, je suis rentré chez moi.

Dans le métro, j’ai feuilleté le très bel Almanach du théâtre de la Colline (conception graphique Pierre Di Sciullo avec Marga Berra Zubieta) qui s’ouvre par un texte du nouveau directeur, l’auteur, acteur et metteur en scène Wajdi Mouawad. Non un habituel édito pour vendre la saison mais un passionnant texte de réflexion. Je me suis arrêté sur ces lignes :

« Comment et jusqu’à quel point nous sommes-nous déconnectés d’une partie de nos citoyens dont nous n’entendons plus ni les paroles, ni les mots, ni le désarroi, ni la colère, ni le rejet qu’ils ont de nous ? Comment comprendre qu’avant de vouloir faire venir dans nos théâtres ceux-là même qui n’y viennent jamais, il nous faut réaliser combien nous ne parvenons plus à entendre le dégoût que nous engendrons auprès d’un grand nombre d’entre eux parce que, dans notre manière d’être, nous ne voyons plus l’étendue de la sévérité, de la sécheresse, du manque d’hospitalité et de la désinvolture de notre entre-soi ? Comment crever nos tympans ? »

De vraies questions. Auxquelles Stadium ne répond pas, ou le fait par des leurres.

Théâtre de la Colline dans le cadre du Théâtre de la Ville hors les murs et le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 7 octobre. Puis tournée en région parisienne avec le Festival d’automne du 12 au 17 oct à Saint-Germain-en-Laye, Chelles, Tremblay, Colombes, Beauvais. Puis au festival Mettre en scène à Rennes les 24 et 25 nov, Vannes le 26 nov, suite en fév 2018 à Joué-lès-Tours le 1er, Tours le 2, Orléans le 3 , Châteauvallon les 16 et 17 mars, Grand T de Nantes du 10 au 14 avril, Pôle culturel d’Alfortville le 26 mai.

Stadium, textes et photos, est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, 10€.

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