Lettre toute verte à B. Girard et Lancêtre

Le jaune, ça réchauffe la bile ! N'aurais-je point le teint un peu cireux ce soir, acte 53 anniversaire en même temps que mon année de naissance?

"Le spectacle va commencer : un défilé de bidoches pleine de bières, avec des slogans du niveau maternelle, le tout accompagné de revendications utopistes et de casse. Au moins les forces de l'ordre vont pouvoir s'entrainer. Triste pays..."

Tandis qu'ont librement cours sur les forums de la presse agenouillée ce genre de fleurs de rhétorique définitivement discréditantes pour leurs auteurs, d’autres zélés contempteurs se sont récemment signalés sur Mediapart. Avec plus d’esprit et d’à-propos, reconnaissons-le.

Puis-je faire un aveu à l’aimable assistance publique, comme disait Francis Blanche? Lorsque le mouvement est né, nombre de ses participant.e.s d’aujourd’hui se montraient plutôt sceptiques. J’ai fait partie de ceux-là, parce que l’accent avait été cyniquement martelé  sur une motivation volontiers stigmatisatrice du beauf dans toute sa splendeur universelle. Puis j'ai lu les premiers témoignages, souvent poignants, de gens y ayant immédiatement trouvé une raison de se battre et espérer. Dont acte de manifestant, sans chouiner ni barguigner.

B. Girard, si vous me lisez, et parce que vous êtes un interlocuteur de choix revendiqué, dans cet antagonisme-là : vous avez beau affirmer (certes plus élégamment que le guignol mis en exergue, pour la seule fois de sa vie) que peu d’arguments s’opposent à votre refus de voir dans les Gj un germe révolutionnaire, vous n’en avancez pas plus pour le trucider efficacement.

J’ai trouvé hier ahurissante* la collusion de deux enseignants pour avancer qu’au sein de leur corps d’élite il ne se trouve personne pour se sentir (au minimum) concerné par ce combat. Lancêtre y ajoutant impunément une supposée défiance mutuelle entre syndicats et Gilets jaunes, qui n’est que le reflet de sa lecture trop intensive du discours mainstream**.

J’imagine ne pas avoir à vous rappeler à tous les deux  la difficulté matérielle pour un.e prof de se mobiliser le samedi. Sauf à verser dans l’ignoble discours enseignants-fainéants, bien évidemment. Alors, d’où tiens-je donc ce sentiment que ceux et celles que je connais voient quelques bénéfices possibles pour la nécessaire maturation des esprits qu’ils sont chargés non de former, mais d’aiguiller vers un salutaire libre-arbitre ?

Je vous le répète, je suis un de vos lecteurs de longue date. Et juge plus qu’honorable la citation mise en exergue dans votre "profil" (pardon pour le terme convenu). Vous voir en archétype d’une bourgeoisie accrochée à ses valeurs immarcescibles est aussi incongru que de traiter Lancêtre de fasciste.

Pas question de jouer au sage, au singe ou à l’ancien combattant : accueilli sur Mediapart avec tous les honneurs dus à l’arpète, je vous assure n’avoir jamais hésité à me confronter à plus instruit et compétent que moi… Mais je le quitterai avec le sentiment que les mêmes qui ont nourri mon addiction l’ont étouffée dans leurs certitudes.

Et les Gilets jaunes dans tout ça ? Précisément, ils et elles sont dans tout ça. Marre des sachants, marre de cette minimisation de Jojo par un président qui fait désormais profil bas, en comptant sur des thuriféraires s’ignorant encore (jusqu’en 2022 ?), marre de se complaire dans la victimisation, l’unique credo est de prendre le pouvoir sur nos vies. En totale convergence avec d’autres luttes plus en odeur de sainteté remiste, depuis que quelques dircom leur ont organisé des séminaires sur l’urgence écologique planétaire.

Ma bidoche pleine de bière (réalité gastronomique indéniable, mais sans conséquences dommageables) et mon niveau "matsup moyenne section" ne sont pas trop prisés sur l’incontournable 20Minutes ou les divers avatars de la FrançInter. Sur Mediapart, ils ont droit d’expression. Et notre journal n’a pas fait office de courroie du mouvement, quoi que vous en disiez.

En observateurs avisé.e.s d’une conjoncture sociale presqu’inédite (ce presque, parce que je suis persuadé de la justesse du parallèle en ligne brisée établi par Vingtras avec la Commune de 1871), ses journalistes n’ont rien fait de plus déshonorant que de retransmettre la parole d’un peuple cabossé... pas seulement au figuré, ma figure a pu en témoigner l’été dernier. En pleine période de nos sacro-saintes vacances. Gagnées comment, et par qui? Question hors-sujet, en cette décennie d'insidieux rognage de nos acquis sociaux?

On en sera d’accord, je pense : ce ne sont ni des arguments ni des élucubrations, juste le vécu d’un vieux con espérant demeurer aussi combatif quand il sera octogénaire. Et il y en a, croyez-moi. Gloire à elles et eux, avant toute chose, là réside un espoir entretenu également par nos bébés lutteurs. La génération Y est déjà bien loin.

*qualificatif utilisé à dessein, toujours éberlué de la capacité de Lancêtre à être ahuri!

** j'attends sans impatience ni surprise potentielle les comptes-rendus de cette presse webuscrite qui nous détruit l'entendement. M'importe bien plus celui de Ceinna Coll, objectif parce que décrivant la réalité prise sur le vif. A l'intention des naïfs et maljouants : les fils qui s'ensuivent sont la marque d'une solidarité invisible dans les "chaumières", soit les résidences secondaires des bien-pensants.

(Edit : deux liens moins verbeux sur des articles dont 20minutes de bonheur et Franç1Faux  n'ont jamais soupçonné la concision

https://blogs.mediapart.fr/patrick-cahez/blog/161119/gilets-jaunes-un-apres-les-mutations-dune-contestation

https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/161119/ce-jour-comme-les-autres-le-dechainement-de-violences-de-la-milice-macronale (j'en suis une nouvelle fois témoin, mais comment vous persuader de mon utilité?)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.