Bonne jaunisse, monsieur le Président !

Le Président croit innover en présentant ses vœux debout, pour bien montrer que la France est en marche. Cette nouveauté ne symboliserait-elle pas plutôt la verticalité du pouvoir qu'il exerce depuis un an et demi, à laquelle tout son discours signifie qu'il n'entend pas renoncer.

Le discours lui-même est un modèle de duplicité : ses vœux, il les a résumés en trois mots dont il ignore le sens :

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Vérité ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que la vérité de Macron ne rime pas avec transparence, comme le montre la récurrente affaire Benalla.
Dignité ? alors que les  tombereaux d'insultes qu'il a déversés sur la tête de ses contradicteurs portent non seulement atteinte à la dignité de ceux-ci, mais aussi à celle de la fonction présidentielle, à plus forte raison lorsqu'il les éructe de l'étranger ? Dignité, sait-il seulement comment ça s'écrit ? Et que peut-on attendre d'un tel homme en termes d'ouverture d'esprit ?
Espoir ? Depuis que Chirac a parlé de la "fracture sociale", les choses sont allées de pire en pire.Quand, selon les mots de la fondation Abbé Pierre, "la France est malade du mal-logement", qu'un enfant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et qu'à côté de cela,  le Président entend maintenir sa politique d'exonération fiscale des plus riches, que le matraquage des chômeurs est toujours à l'ordre du jour sous prétexte de leur redonner goût à l'emploi, le message d'espoir semble vraiment venir d'une autre planète.

Le Président a également fait état du débat public de trois mois qui doit s'ouvrir dans les jours qui viennent. Un tract diffusé par En Marche d'Ile et Vilaine rappelle les mesures d'urgence économique et sociale qui ont déjà été prises sans qu'il soit précisé comment elles seront financées en l'absence de toute modification de la fiscalité favorable aux plus riches. Mais qu'il soit permis de faire remarquer que ces mesures, dont l'urgence ne sautait pas aux yeux de Macron et de Philippe il y a seulement quelques semaines, ont été arrachées au forceps par le mouvement des Gilets Jaunes. Quant au débat public lui-même, les contours en sont précisés autour de quatre thèmes, dont le Gouvernement ne s'est guère préoccupé jusqu'à maintenant :
- "Mieux faire face au changement climatique au quotidien" : Avec la pétition "l'affaire du siècle" qui a recueilli près de 2 millions de signatures, le Gouvernement voit dans ce sujet un thème de communication porteur, mais rien d'autre : il n'a rien fait de concret en faveur de l'environnement, à part l'annulation du projet Notre Dame des Landes, qui est le seul succès de Nicolas Hulot. S'il en était autrement, ce dernier aurait-il  fini par démissionner ? Le Gouvernement soutiendrait-il au delà de toute raison le projet Europacity qui concentrera, aux portes de Paris, le bilan carbone d'une ville comme Clermont-Ferrand ? Sur ce dernier exemple, il faut rappeler qu'un débat public avait eu lieu en 2016 et qu'une majorité s'était prononcée contre le projet. Mais Immochan n'a pas pour autant renoncé à son projet et il a toujours la bénédiction des pouvoirs publics, ce qui en dit long sur la portée réelle de ce genre de débat.
- "Plus de justice fiscale" : il faudra pour cela que le Gouvernement commence d'abord par rétablir l'ISF et le Président a annoncé que, sur ce point, il tiendrait le cap. Pour les 10 milliards d'euro que coûteront les mesures  annoncées en décembre, le fait que leur financement n'ait pas été révélé suggère avec force que ce seront encore les mêmes qui paieront, soit sous forme d'imposition renforcée, soit sous forme de coupes dans les dépenses sociales. Tant que le Pouvoir continuera de croire - ou fera semblant - à la théorie du ruissellement, aucune justice fiscale ne sera possible. Sur ce point aussi, le soi-disant débat public brillera surtout par sa vacuité.
La justice fiscale passe également par une action efficace contre les paradis fiscaux qui "nourrissent le populisme" par l'impunité financière qu'ils assurent; La formule est d'Eva Joly, qui écrit également que "seul le niveau européen est efficace pour lutter contre la fraude fiscale massive". Un débat public qui ne tiendrait pas compte de cette réalité risque de s'avérer vain.
- "Avoir une réflexion collective sur la démocratie et  la citoyenneté  : Ce genre de démarche avait déjà été engagée par Sarkozy et la montagne a accouché d'une souris ! Dans notre précédent billet de blog sur le référendum d'initiative citoyenne, nous avons esquissé les grands traits de ce que pourrait être une réforme démocratique de la Constitution. Macron a beaucoup gouverné par ordonnances dont nous avons proposé de supprimer la procédure. Il a fait semblant de discuter avec les syndicats des mesures qu'il avait décidé d'avance. Il a imposé ces mesures par ordonnances sans qu'un parlement sorti de la cuisse de Jupiter ne manifeste la moindre velléité de s'y opposer. C'est d'ailleurs la motivation première de la revendication sur le RIC, émise par des Gilets Jaunes qui voudraient reprendre la main. Saura-t-il tenir compte des opinions qui sortiront du débat public ou l'organise-t-il uniquement pour amuser la populace et détourner son attention des Gilets Jaunes ? Le simple fait qu'au cours de son discours, il ne les ait mentionnés que de façon allusive est un très mauvais signal.
- "Des services publics plus proches, accessibles et efficaces": on parle de services publics alors que, sous l'influence de l'Union Européenne, on les met en concurrence avec le privé, quand on ne les privatise pas. Est-on décidé à rouvrir des écoles et des bureaux de poste là où ils manquent ? Va-t-on enfin prendre les mesures pour que les services hospitaliers d'urgence ne soient pas engorgés? Et avec quel financement ?

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Nous terminerons avec cette phrase de Chantal Jouanno, présidente de la CNDP  : "La première condition d'un débat public, c'est la confiance. Sans la confiance dans l'engagement du Gouvernement à écouter et à tenir compte de ce qui aura été dit, pas de débat public viable". Or cette condition est d'ores et déjà mise à mal par Macron : en exprimant son intention de continuer les réformes déjà engagées, il refuse implicitement que celles-ci soient un objet du débat public. C'est pourquoi, quand on est du côté des Gilets Jaunes, il est réaliste de ne rien en attendre. Macron et sa clique, au contraire, espèrent que la perspective du débat va délégitimer le mouvement, ce qui lui laissera toute facilité pour le réprimer policièrement. Il ne faut pas que le mouvement s'arrête en raison de la perspective immédiate du débat public. C'est pourquoi nous formulerons nos vœux en réponse à ceux d'Emmanuel Macron : "bonne jaunisse pour 2019, Baby Erdogan".

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