En Italie, la déroute d’une gauche qui va à droite

La droite a pris lors des élections locales de juin une nette revanche par rapport au scrutin d’il y a cinq ans, et surtout a gagné dans des communes considérées comme des fiefs historiques de la gauche. 

Les 11 et le 25 juin 2017 (premier et second tour), 9 172 026 Italiennes et Italiens auraient dû élire leur maire et leur conseil municipal dans 1 004 communes, dont 25 chef lieux de province, huit villes de plus de 100 000 habitants et 161 avec plus de 15 000 habitants – Palerme, Gênes, Padoue, Vérone et Tarente sont les plus importantes.

4,3 millions d’électeurs auraient dû voter au second tour. Au premier tour, n’ont voté que 58% des inscrits et au suivant 46%. Comme le signalent nombre d’observateurs, la droite a pris une nette revanche par rapport aux élections locales d’il y a cinq ans, et surtout a gagné dans des communes considérées comme des fiefs historiques de la gauche, notamment Gênes, Sesto San Giovanni (la Stalingrad d’Italie) et d’autres en Toscane. Seul Renzi, très contesté au sein de son propre parti, est encore convaincu de ne pas avoir perdu. Selon lui, le résultat a été de 67 villes gagnées à 59. Sauf qu’il ne compte que des maires de toutes petites communes alors que la grande majorité des votants est allée aux coalitions de droite, vu que presque la moitié de l’électorat de gauche n’est pas allé voter. Plus précisément, après le deuxième tour, sur les 110 communes de plus de 15 000 habitants, 53 ont été gagné par la coalition de droite, 34 par le centre-gauche, 8 par le M5S, et 15 par des listes dites civiques (ni droite ni gauche).

Ce qui est encore plus grave est tout d’abord la déception, le chagrin, le désarroi et parfois le dégout des électeurs jadis de gauche vis-à-vis de ce que sont devenus l’ex Parti Communiste (PCI), le Parti Socialiste (PSI) et même ce qui il y a vingt et dix ans passait pour la gauche de la gauche (RC et SEL) (1). Comme l’a dit un ouvrier à l’occasion des résultats du premier tour, « non, je n’irais plus voter; la gauche? N’existe plus! » et un autre ouvrier s’est mis même à pleurer!

Aussi grave est le succès d’une coalition de droite dominée par la Ligue du Nord et les fascistes qui flirtent avec des groupuscules et bandes de nazis. Cette réussite relève tout d’abord de la mobilisation efficace de l’électorat fidèle à la droite, de l’adhésion probablement occasionnelle d’une partie des électeurs du Mouvement 5 Etoiles (M5S) et aussi de quelques ex-électeurs de gauche, ceux-ci surtout en protestation contre un leadership du Parti Démocrate qui, merci Renzi, gouverne avec la moitié de parlementaires auparavant dans les rangs du parti de Berlusconi. Bref, la majorité des ex-électeurs de gauche n’ont pas voté et cela depuis plusieurs années, d’autres sont passés dans les rangs du M5S et pour certains dans les rangs de la droite.

Cela parce que depuis la fin du PCI jusqu’à Renzi, la pseudo-gauche a fini par gouverner comme la droite et par moment pire, en particulier dans ce qui concerne les politiques économique, sociale, de l’éducation nationale, de la santé publique, de la prévention des désastres sanitaires-environnementaux, des droits de l’hommes et des immigrés, le manque de loi sur la torture (2) et de celle pour donner la nationalité aux enfants d’étranger nés ou grandis et bien intégrés en Italie (3). A cela s’ajoutent les continuels choix en faveur des banques parmi lesquelles celles des amis de Renzi et de quelques-uns de ses ministres et encore les scandales de gens du gouvernement et de sa majorité parlementaire. Ainsi la pseudo-gauche de Renzi est de plus en plus apparue plutôt semblable à celle de Berlusconi et parfois pire, au point de pousser nombre de parlementaires du PD à quitter le parti. Après l’éclatante défaite lors du référendum de décembre 2016 (4), le parti de Renzi a réussi à offrir une victoire non imaginable il y a quelques années à une droite nettement dominée par des racistes, fascistes et affairistes. Le cas de la Ligurie et en particulier de Gênes est emblématique, voir paradigmatique, tout d’abord par le plus bas taux de votants: 42,6% et ensuite parce que dans cet ex-fief de la gauche, la région et les chefs lieux de province sont passés aux mains d’une majorité d’extrême droite.

Gênes, du passé glorieux à la ruine      

Une ruine bien prévisible! Presque 40 ans de gauche devenue droite. Le succès de l’Opus dei et de la maçonnerie de droite et de “gauche”. Dégouter et éloigner le peuple de la participation au gouvernement de la res publica pour laisser les pouvoirs à une poignée fasciste-affairiste. Voilà en synthèse le processus qu’on a connu à Gênes, la ville médaille d’or de la Résistance contre le fascisme et le nazisme contraints à se rendre et consigner leurs armes aux partisans qui les ont traités selon le respect des droits des prisonniers de guerre nonobstant les massacres qu’ils avaient perpétrés peu avant (5). Et Gênes fut aussi la ville où le 30 juin 1960 éclata la révolte populaire qui fit tomber le gouvernement de la Démocratie Chrétienne soutenu par les fascistes du MSI, une révolte qui dura des semaines dans toute l’Italie, de Gênes à la Sicile, avec nombre de tués par la police. Mais à la fin, cette révolte soutenue par ceux qui avaient été les leaders de la Résistance avait gagné et depuis la DC avait dû chercher l’alliance à gauche.

Cependant, après la fin des administrations locales de gauche, depuis la fin des années 1970, le leadership du Parti Communiste et du Parti Socialiste passa aux mains de gens s’approchant de plus en plus de la cogestion des affaires financières, de l’immobilier, des entreprises para-étatiques ainsi que de toutes sortes de services. C’est à partir de là que ce leadership compose une sorte de compromis historique avec l’Opus dei, créé alors à Gênes par le tout puissant et très habile archevêque Siri. Celui-ci organise aussi la « pastorale du travail» disloquant curés et travailleurs sociaux catholiques dans les usines et les quartiers ouvriers et jouant le seul médiateur capable de trouver l’accord lors des plus durs et long conflits syndicaux. Dès lors, la soi disant gauche gouverne la région et la ville en accord tacite avec l’archevêché et la maçonnerie de droite et la nouvelle maçonnerie de « gauche ». La spéculation immobilière est tellement dévastatrice que la ville et aussi la région sont frappées par nombre d’inondations faisant plus de cent morts et des énormes dégâts ; mais depuis 1975, les administrations locales ne font rien pour assainir le désastre environnemental et donc les inondations se répètent tandis qu’en même temps la région est l’une des plus touchée par les cancers dus à la contamination de l’amiante et autres émanations toxiques des industries ainsi que d’un traitement criminel des déchets. De même, les scandales n’ont jamais cessées de se reproduire, le dernier : le président de la célèbre Banque Carige avait pris l’habitude de voler l’argent de sa banque pour le verser sur son compte dans une banque de la proche Monte-Carlo. Mais ce président depuis 30 ans était renommé par les chefs des administrations locales, l’archevêché et le patronat car il n’arrêtait pas de solliciter son conseil d’administration pour élargir un peu de financements à tous les secteurs de la ville, voire à tous les notables. En effet, le système de pouvoir installé depuis la fin des années 1970 était le classique clientélisme ici de droite et de pseudo-gauche. Mais celle-ci a fini par produire que des médiocres, parfois que des corrompus ou avides. Voilà pourquoi des ouvriers interviewés, avec une très grande amertume ont avoué leur désarroi : « il n’y a plus de gauche! ». Par ailleurs les Gênois savent bien que le M5S n’est pas une alternative car Grillo est Gênois et on sait qu’il est millionnaire et de droite ; qui a tendance à fléchir finit par voter à droite ! Et pareil qui pense – par stupidité- de miser sur le pire ou de « punir » cette pseudo-gauche. Or, la question que se pose est de savoir si Gênes va devenir comme Nice, c'est-à-dire une ville raciste et fasciste parce qu’habitée seulement par un très haut pourcentage de retraités et des gens angoissés par l’insécurité économique. Depuis la fin des années 1970, Gênes a perdu plus de 300 000 habitants à cause du déclin de la grande et moyenne industrie et la transformation technologique du port (décimant le nombre de dockers et portuaires). La droite qui a gagné ne pourra qu’empirer la situation économique mais va essayer de miser sur «c’est la faute aux immigrés et à la gauche». Ce jeu risque de conduire à une ville désertée par les jeunes qui depuis longtemps la fuient à la recherche ailleurs d’un avenir un peu acceptable. Et cette perspective concerne aussi une bonne partie de toute l’Italie, assez touchée par le déclin démographique et celui économique malgré l’apport de l’immigration (qui produit plus de 17% du PNB tout en comptant 8% de la population).

Or, la pseudo-gauche qui a alterné avec Berlusconi depuis la fin des 40 ans de DC n’a pas arrêté de penser à être au pouvoir imitant la droite, voir poursuivant toutes les recettes néo-libérales qui sont exactement celles qui ont produits le désastre financier, économique et démographique. Elle n’a pas conquis l’électorat de droite mais a perdu le sien. Cela ne l’a pas poussé à repenser son orientation mais à l’instar de Renzi après ces élections, elle «persiste et signe» car désormais elle n’a plus rien à voir avec les attentes des travailleurs! Voilà pourquoi il vient de penser à la fameuse phrase de Pasolini « Méfiez-vous des dealers d’espoirs ». Il est très difficile de ne pas être pessimiste, mais cela n’empêche pas de penser que le seul chemin à suivre est encore la construction ex-novo de la gauche.

 

(1) Peut-on comprendre l’Italie?La déroute du Parti démocrate italien et la réelection de NapolitanoEn Italie, la gauche a tout fait pour ne pas gagner

(2) En Italie, une justice ambigue; Quatorze ans après le G8 de Gênes, la justice européenne condamne l'Italie

(3) A Milan comme à Barcelone, personne n'est illégal

(4) Deux fronts inédits face au référendum en Italie; Non l’Italie n'est pas gagnée par le populisme

(5) Des milliers d’ouvriers de Gênes furent déportés dans les camps nazis pour leurs grèves et la majorité d’entre eux ne revint pas. Des milliers de jeunes résistants furent tués dans les batailles de rue. Voir entre autres le film: https://www.youtube.com/watch?v=-cbA9Lnrs-k&t=209s

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