Commune de Paris 2.0

Si aujourd'hui, 150 ans après la Commune, le peuple reprenait le pouvoir, sans doute en finirait-il avec les grands délires du Grand Paris. Comment reprendre la main sur l'avenir de ce territoire ? Comment des centaines d'alternatives encore embryonnaires aujourd'hui réinventent un “vivre ensemble” et construisent une ville résiliente, solidaire, et nécessaire pour faire face aux enjeux à venir ?

(La ville comme symbiose 6/6)

Il y a 150 ans, après quatre mois de siège menés par les troupes allemandes, le peuple prenait le pouvoir dans une capitale désertée par les autorités. Après plusieurs mois de pandémie et de restrictions sanitaires, nous fêtons aujourd’hui l’anniversaire de la Commune de Paris. Cette brève période de 1871 reste particulièrement fascinante moins pour sa part insurrectionnelle que pour les valeurs démocratiques et sociales établies par cette expérience inédite d'un gouvernement populaire. La commune a ouvert la voie à une nouvelle conception du “vivre-ensemble”, fondée sur l’égalité et la solidarité. Son esprit continue à souffler sur Paris aujourd’hui.

Certes, les problèmes ont changé ; la ville n’est plus confrontée à la même réalité sociale et environnementale. Depuis un an, la pandémie du coronavirus nous a brutalement révélé nos modes de vie hors-sol, détachés du territoire et de ses contraintes. Cette série d’articles a essayé d’examiner le territoire du Grand Paris sous l'angle de la “symbiose”, dans son sens étymologique, sum-biōsis, “vivre ensemble”. Cette notion scientifique curieusement “récente” est apparue après la Commune. Elle a été mise en évidence par le biologiste allemand Albert Bernhard Frank en 1877, pour désigner les interactions aux bénéfices réciproques entre des organismes étroitement associés. Il définit ainsi la “Zusammenleben” (vivre ensemble, en allemand) devenu “symbiotismus” puis “symbiosis”[1].

Bien sûr la ville est le lieu du “vivre ensemble” mais le Grand Paris connaît des problèmes de divisions et de ségrégation territoriale. La structure sociale de la métropole se fragmente, s’individualise. Le territoire francilien est le plus inégalitaire du pays. Les Hauts-de-Seine est le département le plus riche et la Seine-Saint-Denis le plus pauvre de France. 16% de la population francilienne, soit plus de 1,7 million d’habitants se trouvent exclus des promesses urbaines. En 1969, l’architecte paysagiste britannique, Ian McHarg a introduit la notion de symbiose dans l’urbanisme[2]. Il ne s’agit pas uniquement de vivre ensemble dans une cohésion sociale mais bien de prendre en compte la complexité des relations entre l’ensemble des composantes d’un territoire, les conditions, les qualités, les contraintes territoriales et leur compatibilité avec les besoins humains : “L’homme ne cherche pas la symbiose avec la nature mais sa conquête, écrit-il, hors nous avons besoin d’une entente entre l’homme et la nature pour survivre.” Nous en avons plus que jamais besoin aujourd’hui. Les premiers articles de cette série ont esquissé la géographie de l’agglomération parisienne et ses fragilités : Cuvette à l’articulation et au point d’affaissement de quatre grands plateaux géologiques, elle concentre près de 20 % de la population française sur seulement 2 % du territoire national. Cet aspirateur géant absorbe les flux mondiaux, il est connecté au monde, mais déconnecté de son territoire. La distance moyenne parcourue par les produits alimentaires et agricoles est passée de 200 km à la fin du XIXème siècle à 660 km aujourd’hui. Concentration de richesses et de pouvoirs politiques et économiques, la métropole du Grand Paris ne produit presque plus rien, elle est tertiarisée à outrance. 88% des emplois sont dans le secteur tertiaire en Île-de-France. La région concentre 23% des emplois et réalise 31% du PIB national. Il s’agit d’un des premiers pôles économiques d’Europe, mais ce pôle est particulièrement vulnérable : le risque de crue exceptionnelle est une des fragilités principales. La métropole est construite dans une importante cuvette de la vallée de la Seine. La consommation extensive de terres, la croissance continue de l’agglomération et la destruction des terres arables constituent une vulnérabilité supplémentaire : l’agglomération parisienne n’a que trois jours de réserves alimentaires pour sa population en cas de blocage des réseaux d’approvisionnement, de pénurie de carburant ou de pandémie plus intense que celle que nous connaissons aujourd’hui. La métropole est polluée : 900 000 habitants (13% de sa population) sont concernés par le dépassement du seuil de pollution atmosphérique et 73% de la population de moineaux a disparu à Paris entre 2003 et 2019. La pollution est aussi sonore, la carte du bruit de la région parisienne est ainsi réellement effrayante. La pollution sonore est liée aux transports, à la circulation routière, au réseau ferroviaire, au trafic aérien est un enjeu sanitaire prioritaire. BruitParif a calculé une perte moyenne de 10,7 mois de vie en bonne santé à cause de la pollution sonore et jusqu’à 42 mois de vie dans les zones les plus exposées[3]. Enfin, cette agglomération minérale est sensible aux canicules. Au réchauffement climatique s’ajoute le phénomène d’îlot de chaleur urbain qui risque d’accroître la brutalité du climat estival dans les zones urbanisées. Lors des épisodes caniculaires, la différence de température peut atteindre 7 à 8°C entre le centre de Paris et les zones rurales périphériques.

Face à ce désolant portrait, la solution la plus évidente est de penser la ville avec sa population globale, les humains bien sûr mais aussi les milliards de plantes, de fleurs sauvages, d’orchidées, de bactéries, d’insectes, d’oiseaux, de poissons, d’amphibiens, de reptiles et de mammifères… chouettes, coccinelles, chauves-souris, hérissons, rapaces, crapauds, hirondelles, vers de terre, martinets, musaraignes, choucas, cigognes, abeilles, mésanges, grenouilles et rainettes, passereaux, tritons, sittelles, salamandres et rouges queues, renards du bois de Vincennes, faucons crécerelles de Notre-Dame, faucons pèlerins de la Défense… Une reconquête de la campagne sur la ville, à l’opposé de l’étalement urbain, un étalement rural reconnecterait l’espace urbain à son arrière-pays. La mise en place de « boulevards » éco-systémiques ne résoudrait pas tous les maux de la ville, mais permettrait une forme de rééquilibre, de bonne gestion du vivant, en pensant la ville à la manière de jardiniers et en cessant d’y exterminer la vie. Cela fonctionne : en 30 ans, l’amélioration de la qualité de l’eau de la Seine a permis de multiplier par deux le nombre d’espèces de poissons… Ces boulevards (ou couloirs de nature, coulée verte, corridors écologiques) apporteraient cinq bénéfices principaux à la ville : en premier lieu, la production de fraîcheur indispensable pour le climat à venir, la réduction des pollutions, le soutien de la biodiversité, la régulation des systèmes hydrauliques et la production alimentaire. 

Dans un second temps nous avons essayé de poser quelques hypothèses en faveur d’une coopération urbaine, d’une société soudée, équitable, solidaire qui ferait symbiose avec son territoire. En empruntant les concepts de coopération et d’entraide à Pierre Kropotkine[4], à Gauthier Chapelle et à Pablo Servigne[5], le concept de Droit à la ville à Henri Lefebvre[6] et le concept de Communs à Elinor Ostrom[7], des solutions opérationnelles apparaissent. Celles-ci étaient déjà présentes dans l’esprit de la Commune de Paris.

Comment faire symbiose ? Comment le peuple peut-il reprendre la main sur l'avenir de son territoire, non par sédition, mais par symbiose ? La grande échelle du Grand Paris est-elle l'échelle la plus juste pour construire et réparer ce territoire ? Comment des centaines d'alternatives encore embryonnaires aujourd'hui construisent une ville résiliente, solidaire, et nécessaire pour faire face aux enjeux à venir ?

En finir avec le “Grand” : Small is beautiful

 

Grand Paris, Grand Roissy, Grand-Orly Seine Bièvre, Versailles Grand Parc, Grande Arche, Grand Stade, Grand Palais… Dans leur mégalomanie, des décideurs de la mégalopole manquent d’adjectifs, et surtout de précision. La grande échelle de la métropole parisienne est devenue ingérable. Les luttes politiques, les fiefs, les ambitions multiples ont rendu l’organisation politique du “Grand” Paris si compliquée que la plupart de ses citoyens ignorent l’existence même des douze établissements publics territoriaux (EPT) qui la composent et du conseil de la métropole, de ses 209 élus et de leur utilité. Ceux-ci coexistent avec les communes, les départements, la région, les préfectures, etc. pour former un millefeuille diluant les décisions politiques et les responsabilités. Cette gouvernance technocratique a définitivement éloigné les citoyens des dirigeants politiques.

Dans son ouvrage Small is beautiful, l’économiste Ernst Friedrich Schumacher[8] s’interroge sur la question de l’échelle : “La question d'échelle est aujourd'hui cruciale au plus haut point, dans les affaires politiques, sociales, économiques, aussi bien qu'en tout autre chose, ou presque.” Son diagnostic pourrait s’appliquer à l’étalement de l'agglomération parisienne : “L’idolâtrie du gigantisme” serait l’une des causes, et l’un des effets des technologies modernes. L’automobile et les télécommunications sont en partie responsables de la taille de la Métropole aujourd’hui. Schumacher favorise la petite échelle, les opérations de taille faible seraient moins nuisibles pour l’environnement que des opérations à grande échelle : “Même si de petites communautés sont quelquefois responsables d’une sérieuse érosion, généralement due à leur ignorance, ce n’est que vétille comparé aux ravages causés par des groupes gigantesques poussés par la cupidité, l’envie, et la convoitise du pouvoir. En outre, il est évident que des hommes organisés en petites unités prendront plus grand soin de leur parcelle de terre ou des autres ressources naturelles, que des sociétés anonymes ou des gouvernements mégalomanes, pour qui l’univers entier est une réserve de chasse.”

Lorsqu’une grande organisation est créée, on s’efforce de la structurer en plus petites parties, chaque arrondissement de Paris est divisé en quartier et la ville est divisée en 20 arrondissements… Cette recherche de petite échelle communautaire n’a pas lieu dans le “Grand” Paris. Pourtant il ne peut y avoir de ville sans lien social, sans organisation ni “flot d’entraide”, sans échelle humaine.

L’entraide est courante dans les quartiers populaires. Garages à ciel ouvert, ateliers de réparation d’électroménager, gardes d’enfants, rénovations de logements sont souvent effectués sans contrepartie financière pour rendre service ou en échange d’un service reçu. Des Repair Café comme R-Urban à Gennevilliers, des garages solidaires comme MecaSolid à Montreuil ou des systèmes d’échanges de services entre habitants sont aussi mis en place. L’entraide, la solidarité ne peut se faire qu’à l’échelle du quartier, pas à celle d’une métropole, ni à celle d’un pouvoir central ou de l’Etat. Kropotkine dont les premiers travaux s’inspiraient de l’organisation sociale de petites communautés sibériennes, soulignait “Nous voyons en outre que la pratique de l'entraide et ses développements successifs ont créé les conditions mêmes de la vie sociale, dans laquelle l’homme a pu développer ses arts, ses connaissances et son intelligence ; et que les périodes où les institutions basées sur les tendances de l'entraide ont pris leur plus grand développement sont aussi les périodes des plus grands progrès dans les arts, l’industrie et la science.” Pour Kropotkine, les cités grecques et les cités du moyen âge représentaient les deux plus grandes époques de l’histoire occidentale permises par le flot d’entraide entre citoyens. “Au contraire, soulignait-il, la ruine des institutions d’entraide pendant les périodes suivantes de l’histoire, lorsque l’État établit sa domination, correspond dans les deux cas à une décadence rapide.”

 

Quartiers d’entraide

L’Etat, la Métropole, les institutions établies semblent incapables de penser la petite échelle. Les plans, les projets décidés par un pouvoir central sont massifs et irrévocables, ils ne peuvent être discutés avec un véritable processus de démocratie locale. La décision est verticale, la parole de la population est circonscrite, parfois refusée ou écoutée de manière artificielle au cours de consultations ou de semblant de démocratie participative. Même lorsque les projets sont refusés lors d’une enquête publique, les avis sont rarement pris en compte. Parfois la parole explose (émeutes, insurrections, gilets jaunes…) et la violence de cette parole arrachée au pouvoir est mise en scène par les médias qui la décrédibilise aussitôt. Pourtant la population n’est pas le problème, mais bien une partie de la solution.

La Commune de Paris fut une affirmation de la souveraineté populaire et de la démocratie directe, elle a cherché à changer le rapport entre électeurs et élus : Elle prévoyait la révocabilité des élus dès qu’ils avaient perdu la confiance de la population; elle organisa la consultation des citoyens et citoyennes pour préparer les décisions de l’assemblée communale ; La démocratie directe était instituée dans la garde nationale, les ateliers et les entreprises; la gestion d’ateliers était confiée aux travailleurs eux-même sous forme coopérative. Le débat était dans tous les lieux de pouvoir et de vie sociale, des clubs, des entreprises, de la garde nationale, du conseil de la Commune. On comptait ainsi 28 clubs, lieux de démocratie où étaient discutés aussi bien les problèmes quotidiens que l’action des élus…

Au printemps 2016, dans le contexte de mobilisation contre la loi Travail, la place de la République est occupée plusieurs mois par Nuit Debout. Des structures s'organisent pour tenir la place, lieu de rencontres et de débats entre les participants aux profils divers (étudiants, ouvriers, précaires, chômeurs, universitaires, migrants). Lors de la première nuit de débat, le 31 mars, l'économiste Frédéric Lordon y expose l’idée d’un mouvement « destituant », dans l’esprit de la Commune et de la révolution de 1848[9].

Au printemps 2018, les étudiants de Paris I bloquent le site Pierre-Mendès-France et instituent la "Commune libre de Tolbiac" pour lutter contre la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE).

Fin 2018 à Marseille, la lutte contre le vaste chantier de la place Jean-Jaurès, la Plaine, a aussi ravivé l’esprit de la Commune. Sur le lieu même où les Communards Marseillais avaient appelé la ville à se soulever pour “la République sociale”. Pendant quelques mois, la Plaine s’est constituée en Zone à défendre (ZAD). A l’image de la ZAD, la Zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes, les ZAD se sont multipliées depuis 10 ans dans l’ensemble du pays. “Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend” écrivaient les premiers Zadistes. La ZAD de la Plaine à Marseille, ou plus récemment la ZAD de Gonesse sont aussi des tentatives de réappropriation des problématiques urbaines et du droit à décider de l’avenir de ces territoires, un droit à la ville globalisé, étendu à l’ensemble des territoires. Henri Lefebvre ne définit jamais clairement ce qu’il appelle le droit à la ville mais il écrit que “Le droit à la ville se manifeste comme forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l'individualisation dans la socialisation, à l'habitat et à l'habiter. Le droit à l'œuvre (à l'activité participante) et le droit à l'appropriation (bien distinct du droit à la propriété) s'impliquent dans le droit à la ville.”

Des systèmes parallèles sont à inventer, sur une échelle plus petite, et permettant à chacun d’être écouté, d’être entendu, de s’épanouir dans la construction et l’évolution de son quartier. L’élaboration de la ville à petite échelle rendrait possible la mise en place de collectifs d’éducation populaire, de lieux de partage des connaissances et de discussions sur des expériences réussies ou ratées, lieux de développement de projets, d’entraides entre habitants… Chaque collectif pourrait inventer sa propre forme d’organisation libre, autogérée fonctionnant par exemple en gouvernance partagée sur le modèle de la sociocratie. Comme il existe une biodiversité, une diversité d’organisations sociales pourrait être développée et structurer l’organisation urbaine du Grand Paris en mettant le dialogue et l’entraide entre citoyens au centre. Quelle serait la taille de ces collectifs d’entraides et d’éducation ? Ne pourraient-ils pas se construire autour des écoles primaires ? Autour des marchés alimentaires ? Autour des collectifs d’artistes ? La Métropole compte près de 300 marchés alimentaires et plus de 1 600 écoles maternelles et élémentaires sur 130 communes, soit une école pour environ 4 500 habitants : un village ou un quartier d’entraide. Le marché alimentaire comme l’école est le lieu de la rencontre, tant pour les adultes, les parents que pour les enfants. Chaque quartier pourrait s’approprier ces lieux, en faire des espaces de débats, de discussions et de démocratie. Les collectifs d’entraides et d’éducation pourraient commencer par s’investir sur la question de l’apprentissage des enfants comme des adultes, apporter ses ressources, ses expériences, inventer une école ouverte sur le quartier : “il faut tout un village pour élever un enfant”. A mille lieux du pouvoir central, l’école serait le lieu du savoir partagé.

Les sites de R-Urban à Bagneux et Gennevilliers sont ainsi devenus supports de pédagogie, de démonstrations et de discussions autour des enjeux de la transition, l’apprentissage s’y adresse tant aux jeunes, qu’aux adultes, et aux personnes âgées. L’éducation populaire peut être transmise par les enseignants mais aussi par l’ensemble des citoyens partageant leurs expériences, leurs techniques pour se soigner, réparer, cultiver, construire, rénover voire même faire du journalisme ou du cinéma. L’école deviendrait alors un lieu de partage, non seulement de partage des connaissances mais aussi de don, de promotion de la solidarité et d'échange solidaire non hiérarchisé.

L’aventure du Bondy Blog et sa notoriété aujourd’hui est un excellent exemple de lieu d’apprentissage au journalisme, d’expression et d’épanouissement par la formation. Créée après les émeutes de 2005 par le journaliste Serge Michel pour les “raconter de l’intérieur”, sa rédaction est constituée aujourd’hui d’une vingtaine de reporters dont certains en formation, en recherche d’emploi, en début de carrière professionnelle. Le Bondy Blog a maintenant 15 ans, il a développé de nombreux partenariats, avec Mediapart, Libération, l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille… D’autres médias portent la voix des quartiers populaires, c’est le cas du collectif Transmission, “école libre de la narration radiophonique” à Aubervilliers ; de Fumigène, magazine engagé dirigé par Nora Hamadi ; ou le “18e du Mois” créé en 1994 dans le 18e arrondissement de Paris. Chacun de ces médias donne une vision différente de l’actualité, en rendant la parole aux habitants des quartiers populaires.

L’éducation populaire peut aussi prendre la forme d'écoles de cinéma. L’école Kourtrajmé a été créée en 2018 à Clichy-sous-Bois - Montfermeil par le collectif d’artistes du même nom mené par Ladj Ly en partenariat avec les Ateliers Médicis. Cette initiative témoigne aussi de la volonté d’apprendre et de partager : “Cela fait plus de vingt ans qu’on fait des films, on avait envie de transmettre notre expérience aux jeunes, mais pas seulement, dans une école ouverte à tous et gratuite”, déclarait le réalisateur Ladj Ly[10]. Elle forme aujourd’hui à Montfermeil, au cœur de la cité des Bosquets, sa troisième promotion de scénaristes, réalisateurs, monteurs et photographes choisis parmi des centaines de candidats. Elle est gratuite, sans condition d’âge ni de diplôme.

L'éducation populaire s’incarne aussi dans les entreprises d’insertions et les entreprises “à but d’emplois” comme “13 Avenir” qui a mis en place l’expérimentation “Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée” destinée aux personnes en grande précarité dans le 13e arrondissement de Paris. Créé il y a 25 ans, le Groupe d'entreprises d'insertion Ares à Pantin cherche aussi à créer des emplois pour tous, en apportant une autonomie et une dignité par le travail. Sur l’Ile Saint-Denis, “Fleur d’Halage” est une initiative d’insertion inédite lancée par l'association Halage spécialisée dans l'insertion via les métiers du paysage. Fleurs d’Halage développe une filière de fleur locale avec un modèle de production et de distribution solidaire, répondant aux enjeux sociaux et environnementaux du territoire francilien. Elle réalise au nord de l’Ile Saint-Denis le plus grand site de production de fleurs du Grand Paris. Cultiver le Grand Paris, former aux métiers agricoles et améliorer la résilience alimentaire sont aussi les objectifs de plusieurs fermes urbaines qui offrent quelques respirations végétales au territoire métropolitain : La Ferme du Bonheur à Nanterre, Clinamen dans le Parc de la Courneuve, la Bergerie des Malassis à Bagnolet, le projet Carma sur le triangle de Gonesse ou le projet d’Agroparc sur la Plaine de Montjean...

Au delà de l'éducation et de l’insertion, parmi les dizaines de lieux alternatifs répertoriés sur la carte ci-dessous, certains lieux sont là simplement pour accueillir et être mis à disposition des habitants, associations, et collectifs locaux, des collectifs d’artistes comme le Landy Sauvage à Saint-Denis, la  Parole Errante à Montreuil, le 6B à Saint-Denis, le Phares à L'Île-Saint-Denis… Certains de ces lieux sont menacés d’expulsion comme la Casa Nova à Aubervilliers, le Laboratoire Écologique Ø Déchet à Pantin, d’autres sont institués et officiellement temporaires comme les expériences d'urbanisme transitoire des Grands Voisins dans le 14e arrondissement qui a fermé ses portes en 2020 ou la Cité Fertile de Pantin.

Certains lieux révolutionnent aussi les modes de consommations comme les épiceries et supermarchés coopératifs, en autogestion. A la suite de La Louve ouvert en 2016 dans le 18e arrondissement, la région compte au moins 11 magasins coopératifs : La Caravane à Montreuil, Les 400 Coop dans le 11e, Valcoop à Noisiel, Ep'autre à Juvisy-sur-Orge, Le Chaudron au Chesnay-Rocquencourt, POP la Coop à Marly le Roi, Coopali à Champigny-sur-Marne, Coopaparis dans le 18e, Coop'cot à Créteil, le Cabas Nogentais à Nogent-sur-Marne. Ces magasins s’inspirent non seulement de Park Slope Food Coop ouvert à Brooklyn en 1973 mais aussi des coopératives ouvrières de consommation nées au début du XIXe siècle. Ces premières épiceries coopératives cherchaient à améliorer les conditions de vie ouvrière en fournissant des biens de première nécessité de bonne qualité à des prix raisonnables. Les biens étaient achetés collectivement. Les bénéfices étaient redistribués aux sociétaires non pas en fonction de leur part en action, mais de manière proportionnelle à leur quantité d'achats. Aujourd’hui aussi les coopérateurs participent à l’administration, aux caisses ou à la mise en place des rayons en donnant 3h de travail bénévole toutes les 4 semaines.

Dans les années 1950 à Montreuil, l’autogestion, la coopération et le don de temps de travail a permis à plusieurs collectifs d’autoconstructeurs de réaliser des immeubles d’habitat collectif : 78 logements au Clair Logis en 1953, 60 logements du groupe Faidherbe terminés en juillet 1954, 48 logements de la Cité St. Exupéry, 340 logements du Groupe des 3 Communes (André Morel), 400 logements de la Renardière, et 60 logements au 194, rue de Rosny. Les coopérateurs-constructeurs et futurs habitants y ont apporté un minimum de 600 heures de travail personnel (ce qui correspondait à la moitié de leurs congés annuels et une moyenne de dix heures par semaine qui venait en plus de leur semaine de travail de quarante-huit heures).

La région compte aussi plus d’une trentaine d’immeubles en habitat participatif, opération de logements réalisées sans promoteur, comme le Lavoir du Buisson Saint-Louis réalisé en 1979 dans le 10e arrondissement, ou Couleur d’Orange réalisé en 1986 dans une ancienne usine de Montreuil. La plupart des opérations sont plus récentes comme l'Arche en l'île sur L’Île-Saint-Denis ou Melrose Sheds à Pantin, certaines sont emblématiques comme la Maison des Babayagas ouverte uniquement aux femmes âgées à Montreuil…

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Carte des Alternatives du Grand Paris - Carte interactive (non exhaustive) à consulter suivant ce lien : http://u.osmfr.org/m/553916/

( En vert : Cultiver / en rouge : Habiter / en violet : Ressourcer / en jaune : Vivre ensemble )

Reconstruire le réel

Il nous faut progressivement nous réapproprier le réel. Selon Hannah Arendt : “La réalité et la solidité du monde humain reposent avant tout sur le fait que nous sommes environnés de choses plus durables que l’activité qui les a produites, plus durables, même en puissance, que la vie de leurs auteurs.”[11] Cette phrase n’a jamais été autant d’actualité à l’heure des savoir-faire oubliés et du tout virtuel, des écrans, des productions délocalisées, des mondes immatériels, des cyber-monnaies au paroxysme du délire spéculatif. Il nous faut cesser de fuir, abandonner les rêves marsiens, revenir sur terre et en finir avec les fantasmes de croissance, d’attractivité, d'effets Bilbao, les récits imaginaires dictés par les publicités et les réseaux dits-sociaux… Le temps semble venu de reconstruire le réel, de retrouver la réalité terrestre. Dès 1968, Henri Lefebvre écrivait dans Le Droit à la Ville : “Et pendant que s'urbanise la société française, alors que Paris se transforme, alors que certains pouvoirs, sinon le pouvoir modèlent la France de l'an 2000, personne ne songe à la ville idéale ou à ce que devient autour de soi la ville réelle. L'utopie s'attache à de multiples réalités, plus ou moins lointaines, plus ou moins connues, inconnues, méconnues. Elle ne s'attache plus à la vie réelle et quotidienne. Elle ne naît plus dans les absences et lacunes qui trouent cruellement la réalité environnante. Le regard se détourne, quitte l'horizon, se perd dans des nuées, ailleurs.”

Il y a 150 ans, les communards instituaient l’autogestion des ateliers par leurs salariés. Aujourd’hui les ateliers ont en grande partie disparu. La relocalisation de la production est devenue un argument politique largement partagé, des écologistes jusqu’à l’extrême droite. Pourtant s’agit-il de reconstruire des usines ou de redonner vie à l’activité productrice locale ? Contrairement aux idées reçues, l’industrie ne crée que très peu d’emplois. Les objectifs des industriels sont l’automatisation du travail (humain ou mécanique), la réduction des coûts de production pour maximiser les profits. Ils ne recherchent ni le bien-être des travailleurs, ni la qualité des productions. Il est temps de plaider pour ce que Arthur Lochmann appelle une « Vie solide »[12], une vie d’artisan loin des process de production industriel, leur obsolescence programmée, la perte de responsabilités dans le travail, sa dissolution et la multiplication des tâches inutiles ou vides de sens (bulshit-job). La relocalisation des productions, la reconstruction du réel via une organisation géo-sociale de la ville passe par une redécouverte de la matière, de la matérialité du réel et de la capacité à travailler, à modeler et réparer des matériaux (matériaux locaux, renouvelables, sains…). Un nouvel artisanat est à inventer, un artisanat de la réparation, de la production locale, attentif aux ressources, à la qualité, à la réparabilité de ses productions. Un artisanat hybride, ne refusant pas la technologie tout en se réappropriant les savoir-faire et les savoir vivre, la compréhension et l’intelligibilité du réel, l’altérité, la nature et tout ce qui construit la réalité. Un artisanat populaire, collectif et autogéré qui nous permettrait simplement de redécouvrir ce dont nos mains sont capables : prendre conscience des gestes et leur transmission au travers des générations. Pour réparer la ville, il nous faut aussi repenser les circuits des matériaux qui la composent. L’ère industrielle a créé des flux à sens unique, flux de consommation dans un sens et flux de déchets dans l’autre. Il s’agit au contraire de récupérer, de réparer et de réemployer ce qui est déjà là dans un flux circulaire. Il existe déjà plusieurs dizaines de ressourceries et de recycleries dans le Grand Paris, les centres Emmaüs mais aussi des ressourceries liées aux entreprises du bâtiment : Mobius-reemploi, Tricycle, RéaVie… Certaines entreprises transforment cette matière, comme l’atelier d'insertion Extramuros qui fabrique du mobilier sur-mesure à partir de bois récupéré et revalorisé. De même Moulinot et les Alchimistes collectent les déchets alimentaires pour les transformer en méthane et en compost. L’entreprise Cycle Terre prévoit de récupérer les terres extraites par les tunneliers du Grand Paris Express pour les transformer en briques et en matériaux de construction. La paille est aussi un déchet de la production céréalière. L’Ile-de-France compte déjà une trentaine de bâtiments construits en paille. Comme l’affirme l'association francilienne Collect'IF Paille “avec seulement 5% de la production annuelle francilienne de paille, on pourrait isoler 500 groupes scolaires de 5000m²”

Après les constructions en pierre de taille du Lutétien, en plâtre-gypse du Bartonien, et en pierre meulière de l’Oligocène : la terre, la paille et les matériaux issus du réemploi sont sans doute les matériaux de construction du futur. Cycle-Terre comme le Collect'IF Paille forment les constructeurs à ces matériaux. Moulineaux et Extramuros sont des entreprises d'insertion par l'emploi. Le partage de l’expérience permet à chacun d’en finir avec la passivité du consumérisme et de se construire une vie solide : l’engagement dans le travail, le soin apporté à l’ouvrage, le désir de bien faire. Solide, le savoir-faire s’intériorise, s’incorpore, s'acquiert par l’expérience, par les erreurs, le vécu et le quotidien. La répétition des gestes d’artisan pourrait aussi devenir un bien commun, un savoir partagé collectivement et répondant aux attentes collectives pour reconstruire et réparer le réel.

Si demain, 150 ans après la Commune, le peuple reprenait le pouvoir, sans doute en finirait-il avec les grands délires du Grand Paris. Les centaines de lieux d’initiatives et d’alternatives montrent qu’il est possible de construire et de transformer différemment la ville. Nombre de ces lieux sont fragiles, menacés d’expulsion ou précaires économiquement. La création de ces lieux demandent une énergie extraordinaire, ils ouvrent une voie nouvelle. Ils permettent de sortir de la passivité de nos vies de consommateurs et sont bénéfiques pour le territoire. Ils réinventent un “vivre ensemble” au travers de l’entraide, l’autogestion, la préservation des ressources naturelles... En ce sens, ils créent les possibilités d’une “symbiose” urbaine, une organisation géo-sociale de la ville. Malheureusement ces lieux d’alternatives sont encore embryonnaires, ils ne sont pas assez nombreux, mais tel des graines semées par la Commune, graines de coopération, d’entraide, de bien commun, de partage, ils sont déjà là prêts à fleurir et à s’épanouir pour que vive la Commune !  

[1] Albert-Bernhardt Frank, Über die biologischen Verhältnisse des Thallus einiger Krustenflechten, Beiträge zur Biologie der Pflanzen, II, 1877.

[2] Ian McHarg, Design with Nature, John Wiley & Sons, 1969

[3] Bruit Parif, Impacts sanitaires du bruit des transports dans la zone dense de la région Ile-de- France, février 2019

[4] Pierre Kropotkine, L'entraide : Un facteur de l'évolution, 1902, éditions Aden, 2009.

[5] Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L'entraide, l'autre loi de la jungle, Editions les liens qui libèrent, 2019

[6] Henri Lefebvre, Le droit à la ville, 1968, Editions Economica,2009

[7] Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs, 1990, De Boeck, Bruxelles, 2010

[8] Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful : une société à la mesure de l’homme, Seuil, 1979

[9] Idée développée aussi dans un article publié dans Le Monde diplomatique de mars 2016, intitulé « Pour la république sociale » https://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/LORDON/54925

[10] Le Monde “Une école de cinéma gratuite lancée en Seine-Saint-Denis par le collectif Kourtrajmé” publié le 04 octobre 2018 https://www.lemonde.fr/campus/article/2018/10/04/une-ecole-de-cinema-gratuite-lancee-en-seine-saint-denis-par-le-collectif-kourtrajme_5364720_4401467.html

[11] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958, Calmann-Lévy, 1961

[12] Arthur Lochmann, La vie solide: La charpente comme éthique du faire, Payot, 2019

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