Revenir à l'ancien Système monétaire européen ? Un commentaire à Lafontaine - par Emiliano Brancaccio

Face à la montée des déséquilibres entre pays créanciers et débiteurs, la gauche devrait proposer une alternative basée sur les contrôles de capitaux à destination et en provenance des pays qui poursuivent des politiques de concurrence à la baisse sur les salaires.

Un piano B in Europa

Discours tenu au Sommet "Pour un plan B en Europe", Paris, 23-24 janvier 2016. L'économiste italien Emiliano Brancaccio y analyse de manière critique la proposition de Oskar Lafontaine d'un retour à l'ancien Système monétaire européen (SME), faisant valoir que les forces de la gauche devraient aujourd'hui remettre en question non seulement la monnaie unique européenne, mais aussi les caractéristiques les plus extrêmes du marché unique européen, à partir de la libre circulation des capitaux à destination et en provenance des pays orientés à la déflation. 

5 FÉVRIER 2016 - PAR EMILIANO BRANCACCIO

Oskar Lafontaine propose de revenir à l'ancien Système monétaire européen (SME). Pour rendre cette solution viable il serait nécessaire d'imposer des sanctions aux pays qui adoptent des politiques déflationnistes pour accumuler des excédents vers l'étranger. Un système efficace de sanctions pourrait être basé sur les limites à la mobilité aveugle de capitaux à destination ou en provenance de ces pays. Comme preuve de son réalisme, une telle solution pourrait être appliquée immédiatement et indépendamment par chaque pays ainsi qu'elle pourrait être étendue étape par étape à des accords ultérieurs entre pays. 

1. La mise en garde des économistes: le sort de l'euro est scellé

En septembre 2013, le Financial Times publia le dit "Rappel des économistes", une lettre signée par de nombreux membres influents de la communauté universitaire internationale appartenant à différentes écoles de pensée: Dani Rodrik, James Galbraith, Wendy Carlin, Jan Kregel, Mauro Gallegati et d'autres [ 1].

Les idées à la base de la mise en garde étaient les suivantes. La poursuite des politiques d'austérité et de déflation dans  l'Union monétaire européenne vont accroître les déséquilibres entre pays créanciers et débiteurs, avec pour conséquence  une centralisation des capitaux du Sud vers l'Europe du Nord  et d'autres crises bancaires. Comme résultat de ce processus, le sort de l'euro sera scellé. L'Union monétaire européenne, du moins telle que nous l'avons connue, tendra à exploser et les responsables politiques seront laissés face à un choix entre différentes voies de sortie de l'euro, chacune avec des effets différents sur les différentes classes sociales.

Ce sont les conclusions de l'avertissement, datant d'il y a plus de deux ans. Il y a plusieurs raisons de considérer que ses thèses fondamentales sont toujours valables et qu'elles peuvent être confirmées à l'avenir. Si nous acceptons ces  thèses, alors deux conséquences doivent être tirées. Tout d'abord, un "plan B pour l'Europe" sera nécessaire, tôt ou tard, pour des raisons objectives. Disposer d'un "plan B" ne sera pas une option politique minoritaire, mais deviendra une nécessité historique. Deuxièmement, il n'y a pas qu'un seul type de "plan B". L'histoire des crises passées montre que les options de sortie d'un régime monétaire sont variées et très différentes les uns des autres, et que chacune a des implications différentes pour les différents groupes sociaux impliqués [2]. 

2. La proposition de Schäuble : le "plan B" parfait pour les créanciers

Considérons par exemple, le "plan B" pour la Grèce proposé par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble. Cette option est la seule explicitement mentionnée dans les documents officiels de l'Union européenne, plus particulièrement dans les transcriptions des débats (proceeding) de l'Eurogroupe [3].

La "proposition Schäuble" peut être décrite comme le "plan B" parfait pour les créanciers. La raison en est simple : la re-dénomination de la dette (dans la nouvelle monnaie locale) est ce qui fait vraiment peur aux prêteurs. Le plan Schäuble aurait  permis à la Grèce d'abandonner l'euro, mais il avait été conçu pour prévenir le risque que la Grèce re-dénommât sa dette en drachmes dévaluées. L'histoire a beaucoup à nous apprendre sur ce point : face à une menace de re-dénomination, les créanciers ne peuvent pas être protégés par de simples engagements contractuels. Par rapport à ce problème, Schäuble proposa une solution pour protéger les créanciers. Il savait que si la Grèce aurait abandonné l'euro elle se serait trouvée avec un excédent des importations sur les exportations, soit avec un déficit extérieur à couvrir par de la monnaie. Il est à noter que ce déficit extérieur ne serait pas réduit par une dévaluation, du moins pas immédiatement. Schäuble a donc offert au gouvernement grec le soutien financier pour couvrir le déficit extérieur après la sortie et même une restructuration possible de la dette, mais seulement à condition que la dette grecque restasse en euros.

Le "plan B" de Schäuble fait écho d'une certaine façon à la proposition clé du Guépard, un célèbre roman italien : que tout change pour que rien ne change. Dans le cas du plan Schäuble, tout devait changer, même la monnaie, afin que rien ne changeasse concernant les rapport de force entre débiteurs et créanciers et entre les classes sociales. Ce type de "plan B" aurait été catastrophique. Le pire de rester dans l'euro combiné au pire d'en sortir.

Nous devons le dire clairement : étant donnés les rapports de force actuels en Europe, et étant donné le grand retard des forces de gauche sur cette question, en cas de précipitation  des événements dans la zone euro la proposition Schäuble pourrait être le seul "plan B" sur la table des négociations futures, non seulement pour la Grèce mais aussi pour d'autres pays. 

3. La proposition de Lafontaine : un retour à l'ancien Système monétaire européen (SME)

Heureusement, il existe aussi d'autres solutions. Considérons, par exemple, le "plan B" consistant dans la possibilité d'un retour à l'ancien SME. Cette option a été proposée par différentes parties : Oskar Lafontaine, comme nous le savons,  est l'un de ses partisans [4].

L'un des mérites de la proposition de Lafontaine, de mon point de vue, est d'indiquer clairement que laisser les taux de change à la merci des forces du marché ne serait pas la solution optimale. Les taux de change flexibles alimenteraient la spéculation et travailleraient dans l'intérêt du pire capitalisme financier. En outre, il n'est pas dit qu'ils aideraient à résoudre les déséquilibres structurels et à atténuer la centralisation des capitaux au sein de la zone euro actuelle [5].

Cela dit, à mon avis, la proposition Lafontaine ne suffit pas en elle-même, et devrait être intégrée. L'idée d'un retour à l'ancien Système monétaire européen peut être considérée comme une hypothèse de départ, et non comme le point d'arrivée de notre analyse. Les limites d'un retour au SME résident dans le fait qu'il ne tient pas compte d'un problème qui a été examiné en profondeur dans la littérature académique sous le nom de la "triade des incompatibilités" ou du "quatuor incohérent" de l'économie internationale. En un mot, le problème est lié à la difficulté pour chaque pays de fixer des marges d'autonomie pour les politiques économiques nationales dans des conditions de complète liberté de circulation internationale du capital et en partie aussi des marchandises. Par exemple, dans une situation de parfaite mobilité des marchandises et surtout des capitaux, un pays qui a tendance à accumuler un déficit de la balance courante ne peut pas poursuivre des politiques économiques visant à accroître l'emploi.

Notez que la possibilité d'ajuster les taux de change, prévue par le SME, n'était pas suffisante à résoudre ce problème. Les politiques économiques des pays avec une tendance à développer un déficit extérieur étaient fortement influencées par les politiques économiques de l'Allemagne, le pays hégémonique qui tendait à accumuler des excédents. C'est précisément sur ce point que l'idée d'une banque centrale émergea au début des années 90, surtout du côté français. L'idée dominante en France était que le SME était dominé par les politiques monétaires de l'Allemagne et qu'une banque centrale européenne aurait aidé à faire en sorte que les choix politiques auraient été plus partagés. Si nous ne nous souvenons pas des conditions de la transition du SME à la zone euro, nous risquons de négliger certains aspects cruciaux de l'histoire de l'unification européenne.

Pour ces raisons, je crois que, même si le projet de Lafontaine pour discuter d'un retour au SME doit être considérée comme bienvenue, pour faire un pas en avant il est nécessaire d'introduire des mécanismes supplémentaires qui limitent l'hégémonie des pays enregistrant des excédents courants, une hégémonie qui existe aujourd'hui, mais qui existait aussi au sein du SME. Pour être encore plus clair, un simple retour au SME aujourd'hui ne serait pas suffisant à résoudre les énormes déséquilibres alimentés par la déflation relative des salaires en l'Allemagne, où de 1999 à 2013 les salaires nominaux ont augmenté de seulement la moitié par rapport à la moyenne de la zone euro. 

4. Les contrôles sur le capital contre les politiques déflationnistes

Les économistes savent qu'il n'y a qu'une seule solution logique à ce problème : une sorte de sanction devrait être imposée aux pays qui utilisent la déflation pour augmenter leur propre excédent extérieur.

Dans une perspective de "plan A", de réforme des traités de l'UE, des sanctions pécuniaires similaires à celles actuellement prévues pour les pays avec un déficit budgétaire excessif pourraient être envisagées. En substance, il s'agirait de rendre  le "six-pack" actuel plus vaste et contraignant. Le problème est que un "plan A" ne semble pas très réaliste, surtout dans la phase historique actuelle.

Dans la perspective plus réaliste d'un "plan B", donc, dans lequel les traités ne seraient pas réformées et la zone euro tendrait à exploser, quel genre de sanctions devraient être imposées aux pays qui, en dépit de leur large excédent de la balance courante, adopteraient encore des politiques déflationnistes? Je pense qu'il n'y a qu'une seule réponse logique: il doit être possible d'introduire des limitations à la libre circulation des capitaux et peut-être même de marchandises en provenance et vers ces pays.

Cela signifie, à mon avis, que le retour à une sorte de SME devrait être combinée avec la possibilité d'imposer des contrôles de capitaux de et vers les pays qui utilisent la déflation pour accumuler des excédents courants. Il faut souligner que ce type de solution a des références faisant autorité. On en trouve des traces dans les contributions de l'Organisation internationale du Travail sur les dits "labour standards", et même dans les statuts du Fonds monétaire international (Article VII). J'appelle cette proposition "European Monetary Balanced Agreement" (EMBA), mais le nom n'a pas d'importance [6]. Ce qui importe vraiment est que cette solution pourrait être immédiatement adoptée de façon indépendante par chaque pays ainsi que d'être étendue étape par étape pour d'autres accords entre les pays. Voilà pourquoi je considère qu'elle est une option plus réaliste que d'autres. 

5. Contre la vague noire de la xénophobie

Dans le plan que nous venons de décrire il y a, implicitement, ce qu'on pourrait appeler une "critique progressiste" à la mondialisation aveugle. De mon point de vue, cette critique peut être aussi un moyen pour tenter de contrer la vague brune montante des néo-fascismes actuels.

Sur ce point, permettez-moi de vous donner un exemple précis. Alors que les nationalistes xénophobes se battent pour un plus grand contrôle de l'immigration, une gauche renouvelée devrait opposer à cette vague brune l'alternative des contrôles à la mobilité aveugle des capitaux en provenance et à destination  des pays qui poursuivent des politiques déflationnistes et de  concurrence à la baisse sur les salaires. Les forces de droite recueillent un consensus à travers une bataille facile contre l'immigration. Il devrait être temps de proposer une alternative rationnelle et progressiste : arrêter les mouvements internationaux de capitaux aveugles et déflationnistes. 

6. Une critique des caractéristiques les plus extrêmes du marché unique européen

En conclusion, je crois que le temps est venu de dépasser un malentendu qui, à certains égards a ses origines dans une interprétation naïve de la notion d' '' internationalisme du travail ". Nous devons bien comprendre que soutenir  l'internationalisme du travail ne signifie pas accepter une mondialisation aveugle mais exige plutôt une organisation continue de luttes sociales afin d'encourager un développement équilibré et pacifique des relations économiques entre les nations.

De ce point de vue, la proposition de Lafontaine et d'autres d'un retour au SME est à mon avis la bienvenue. Mais si nous voulons vraiment proposer un "plan B pour l'Europe" cohérent, alors nous devons nous exprimer avec une extrême clarté sur ce point : nous devons remettre en question non seulement la monnaie unique européenne, mais aussi les caractéristiques les plus extrêmes du marché unique européen, à partir de la libre circulation des capitaux de et vers les pays orientés à la déflation.

La mondialisation capitaliste n'est certainement pas finie, mais elle est en train de traverser une période de crise. Les partis de droite ont remarqué cette tendance et l'exploitent à leur avantage. Les forces de gauche devraient clore ce retard avançant de manière critique des propositions internationalistes adaptées à la complexe phase historique actuelle. Le retour à une sorte de Système monétaire européen avec des contrôles de capitaux contre les politiques déflationnistes pourrait être une option cohérente et rationnelle, dans l'intérêt des travailleurs et de la paix, en Europe et dans le reste du monde.

Notes

[1] Brancaccio, E. et al., “The Economists’ Warning: European governments repeat mistakes of the Treaty of Versailles”, Financial Times, 23 septembre  2013; www.theeconomistswarning.com.

[2] Brancaccio, E. e Garbellini, N., “Currency regime crises, real wages, functional income distribution and production”, European Journal of Economics and Economic Policies, vol. 12, n. 3, 2015.

[3] «In case no agreement could be reached, Greece should be offered swift negotiations on a time-out from the euro area, with possible debt restructuring», minutes de l’Eurogroupe, 12 juillet 2015.

[4] Lafontaine, O., The European Monetary System (EMS): Let’s Develop a Plan B for Europe!, Global Research, 23 septembre 2015.

[5] Voir Brancaccio, E. e Fontana, G., “‘Solvency rule’ and capital centralisation in a monetary union”, Cambridge Journal of Economics, 29 octobre 2015.

[6] L’idée de l’EMBA pourrait être vue comme une généralisation de la proposition précédente pour “un standard salarial européen”: Brancaccio, E., “Current account imbalances, the Eurozone crisis and a proposal for a ‘European wage standard’”, International Journal of Political Economy, vol. 41, n. 1, 2012.

La présente traduction a été élaborée à partir du texte en anglais paru sur le site de l'auteur et de la traduction en italien par Lorenzo Battisti publiée sur le site Marx21.it. 

Version anglaise sur Mediapart ici (texte+vidéos). 

Intervention de Oskar Lafontaine au Sommet "Pour un Plan B en Europe", Paris, 23-24 janvier 2016

Discours d'Oskar Lafontaine au Sommet pour un plan B en Europe © Euro Plan B
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https://www.euro-planb.eu/?page_id=83&lang=fr

 

 

 

 

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