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Billet de blog 1 juil. 2022

Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels

La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.

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Simon Graf sur son exploitation en stand by [Ph. YF]

À Estipouy (prononcer Estipouille), dans le Gers, sur la ferme Cocoribio, Simon Graf, éleveur de volailles, décrit les conditions d’élevage dramatiques, confinant à la maltraitance animale, depuis l’imposition de la claustration y compris dans les fermes de plein air. De son côté, Charles-Henri Roussel, éleveur et gaveur de canards, exprime avec émotion comment l’administration a exigé que ses 850 canards qui n’étaient pas malades, ont été abattus parce que deux foyers d’infection se trouvaient à 4 ou 5 kilomètres. Ils ont été testés porteurs de la maladie mais n'avaient aucun symptôme, peut-être immunisés.

La règle c’est 3 kilomètres, mais ses cabanes déplaçables, conformément à la pratique du plein air, ne convenaient pas aux autorités sanitaires agricoles qui exigeaient d’enfermer strictement les volailles et reprochaient à Charles-Henri de ne l'avoir pas fait.

Une trentaine d’agents, salariés d'une agence d'intérim sollicitée par l’État, par formés à cette tâche, sont arrivés le matin, mais ont dû attendre longuement l'arrivée du camion de gazage qui était en panne. Ils se sont déplacés sur la ferme toute la journée sans aucune protection, jusqu'au moment où, désormais équipés, ils ont procédé à l'abattage en fin d’après-midi.

Les militants de la Confédération paysanne, hier, à Estipouy [Ph. YF]

Grippe ou Influenza aviaire, de quoi s’agit-il ? C’est une infection virale très contagieuse chez les oiseaux sauvages et d’élevage : elle provoque divers troubles chez les animaux, elle est le plus souvent mortelle. À ce jour, il n’existe pas de traitement, c’est ce qui explique que dès qu’un foyer est repéré des mesures drastiques sont prises (abattage) pour éviter l’extension de l’épidémie. Si un projet de vaccin est en cours, beaucoup de temps a été perdu puisque le virus H5N1 était déjà décelé en 2016 et rien n’a été fait depuis.

L’infection récente est apparue le 26 novembre 2021, dans un élevage industriel de (180 000) poules pondeuses dans le département du Nord. Elle s’est propagée dans le sud-ouest, dans les pays de Loire, pour atteindre près de 1400 foyers, provoquant la mort et l’abattage de 17 millions d’animaux. Déclenchant par ailleurs une catastrophe humaine pour des milliers de petits éleveurs qui parvenaient à vivre sur leur ferme : avec 1000 canards, ils se faisaient un salaire sur l’année (dans l’industrie, cela n’assure que deux semaines de salaire). Ils ont vu leurs exploitations détruites, sans perspective d’avenir, ce qui a conduit certains d’entre eux et d’entre elles à faire des dépressions, suivies d’hospitalisations (un témoin nous confie que deux semaines après l’abattage de ses canards, il entrait à l’hôpital psychiatrique).

On dénombre sur l’ensemble du pays au moins sept suicides. Certes, des indemnisations sont prévues mais elles sont bien en deçà des pertes et ne suffisent pas à rassurer sur le devenir des exploitations (par exemple, la compensation des animaux abattus n’est faite, à ce jour, qu’à 50 %, alors que cela ne recouvre même pas l’ensemble du déficit d’une exploitation). Et les salariés sont au chômage (ceux qui étaient en CDD n’ont rien).

[Ph. YF]

La Confédération paysanne, en pointe dans le combat en faveur des élevages de plein-air, organisait le 30 juin, une rencontre dans la ferme de Simon Graf. Sébastien Pigache, petit gaveur, a expliqué l’organisation du secteur : d’un côté la filière courte, c’est-à-dire les petits éleveurs (« on élève, on gave, on transforme ») et la filière longue, intégrée, en clair les industriels. Sébastien ironise sur la façon dont « on nous a volé nos mots », car la filière dite courte c’est celle qui prend son temps, ne gave qu’à 14 semaines, alors que les industriels gavent à 10 semaines « pour faire du foie » au plus vite.

Charles-Henri Roussel et Sébastien Pigache, photographiés, si si, à Estipouy [Ph. YF]

Par ailleurs, les différentes phases ne sont pas traitées par les mêmes professionnels : il y a d’abord les couvoirs (ou acouvoirs), puis les éleveurs (de un jour à quatre mois, jusqu’au PAG, prêt à gaver) et  les gaveurs. Tout cela fait qu’il y a beaucoup de circulation, des flux de volailles et de transmission possible de la maladie. Les éleveurs de plein air mettent en cause les industriels qui ne cessent de prétendre que l’épidémie se propage par la faune sauvage et accusent, du coup, les élevages de plein air d’être un haut risque de propagation (alors que le mode d’élevage produit des animaux en bien meilleur santé, robustes, résistants aux épidémies, ce qui est largement prouvé).

Les zones qui ont été touchées en premier et qui sont à l’origine de la diffusion du virus sont des zones d’élevage intensif. Dans le sud-ouest, la moyenne des effectifs dans les exploitations touchées est de 5000 animaux, jusqu’à 10 000 dans l’ouest. L’élevage intensif est cause de flux entre les élevages : animaux vivants, matériel, intervenants en nombre, opérations d’abattage, d’équarrissage, et camions (pour aliments ou collecte des œufs, comme ceux de Vivadour dans l’est du Gers). Les éleveurs de plein air de Vendée, qui ont refusé la claustration, auraient toujours leurs animaux bien vivants (donc pas malades).

Le profit maximum

Rassemblement devant les services vétérinaires de la DDETSPP du Gers le 18 février 2022 en soutien à un couple d'éleveurs mis en demeure de claustrer leurs volailles [Ph. YF]

Malgré cela, les pouvoirs publics font le choix de soutenir les industriels contre les petits éleveurs, ce qui n’a rien d’étonnant : ce qui se passe dans l’agriculture est copie conforme de ce qui se passe ailleurs, le capitalisme étant roi et imposant ses normes, pour son plus grand profit. Le système de concentration a réduit considérablement le nombre de couvoirs (dont 80 % ont été touchés par l’épidémie, rendant d’autant plus difficile la fourniture de canetons et donc la reprise d’activité dans le secteur après la crise). Comme la grippe aviaire apparait en hiver, les industriels envisagent de produire davantage en été quitte à installer des climatiseurs pour que les canards ne tombent pas d’inanition ! L’influenza aviaire sert de cheval de Troie pour affaiblir et faire disparaître un pan de l’agriculture qui a eu le vent en poupe.

Tout une réglementation est là pour compliquer la vie des petits éleveurs de plein air, et elle a été durcie (en 2016, ils avaient bénéficié de dérogations, non accordées en 2021 : tout au plus, en extérieur, il est admis 0,5 m² par tête pataugeant dans la boue provoquant des maladies dont la gale des pattes, au lieu de 5 à 10 m² sur de l’herbe toujours verte, avec déplacement régulier des enclos).

Par ailleurs, l’État reconnaît abusivement le label plein air aux producteurs qui pratiquent ce mode d'élevage : si des petits producteurs rencontrés vivent mal cette façon de tromper la clientèle, des industriels, ayant cloîtré leurs volailles, ne se gênent pas de proclamer haut et fort qu'ils sont plein air (quitte à indiquer en très petits caractères sur les emballages, comme pour un contrat d'assurance, que ça ressemble au plein air mais que ce n'est pas du plein air. L'un d'eux, alors que l'épidémie battait son plein, claironnait sa pub selon laquelle ses volailles étaient élevées "en plein air, en plein Gers".

Sylvie Colas, éleveuse de volailles à Lectoure, militante du bio depuis plus de 30 ans, porte-parole de la Confédération paysanne, précise que dans le Gers il y a eu jusqu’à 350 producteurs de canards conserveurs (25 % du chiffre d’affaire de l’agriculture, et l’emploi qui allait avec), qui ne sont plus aujourd’hui qu'une soixantaine (par contre, les exploitations industrielles se sont développées).

Dans les Landes, on assiste à une flambée des demandes de RSA, à une vente massive de matériel agricole, aux annonces de locations de conserveries. Un couple présent arrête définitivement l’élevage : non seulement ils ont perçu le RSA activité pendant deux ans, mais ils arrêtent l’élevage de porcs, car ils ne veulent plus voir venir sur leur exploitation le moindre contrôleur des services vétérinaires auxquels ils vouent une haine sans borne. Ils se contenteront de cultiver des céréales.

Ne pas perdre sa dignité

La Confédération paysanne a publié une brochure de témoignages d’éleveurs : Daniel et Nathalie racontent la mort dans l’âme le jour où leur élevage a été abattu (c’était le 17 mai : notons en passant qu’officiellement depuis ce jour-là précisément aucun foyer d’influenza aviaire hautement pathogène n’a été décelé en France). Ils faisaient vivre leur exploitation depuis 40 ans, puis ce fut « un immense vide ». Les volailles n’étaient pas malades mais « le vrai coupable on ne peut pas trop y toucher (au cas où) alors on regarde vers les petits éleveurs, ils sont trop faibles, ils diront rien ». Hubert s’insurge contre « l’évolution industrielle frénétique » : « je suis un éleveur et mon expérience empirique de l’élevage de volailles de qualité et saines, nourrie par l’expérimentation, l’observation et le respect des règles fondamentales d’hygiène, n’a rien à envier au savoir des techniciens de filières. En matière de sécurité alimentaire, je suis très exigeant et ne joue pas avec le feu, je n’en ai aucune envie et aucun intérêt ». Il récuse les mesures de biosécurité imposées : « au risque de perdre peut-être mon élevage, je ne perdrai pas ma dignité ».

Un tel propos est tenu également par tous les petits éleveurs qu’on peut rencontrer dans leur ferme ou lors des manifestations du mouvement Sauve qui poule. Hélène, à Mazières en Gâtine, aime son « beau métier » mais elle est prête à l’abandonner si on la contraint à claustrer ses volailles. Laure est paumée, ne sait plus que faire : « colère, amertume, peur de l’avenir, découragée, positivité, (…), ne pas savoir comment redémarrer, doute ». Pour Nicolas et Alexandra, à la Chapelle-Saint-Etienne, qui ont dû abattre 485 volailles saines, n’ont aucune illusion : « nous avons été mis à terre pour protéger l’industrialisation ».

On pourrait citer tellement d’autres témoignages. Mais on comprend peut-être mieux ce que ces agriculteurs ont dû subir quand on apprend que l’État, totalement dépassé, avec un ministre Julien Denormandie nullement à la hauteur, a contraint des aviculteurs en Vendée, Deux-Sèvres et sud du Morbihan, à euthanasier leurs animaux en les enfermant dans les bâtiments sans aération, en les étouffant donc, puis à enterrer les cadavres sur leurs terres, polluant les nappes phréatiques.

Nicolas Girod et Sylvie Colas [Ph. YF]

Beaucoup n’oublierons pas ce fiasco, qui par ailleurs aura coûté 1,5 à 2 milliards d’euros. Nicolas Girod, porte-parole national de la Confédération paysanne (vaches laitières, Jura), se prononce pour une tout autre feuille de route (plan d’action du ministère) : contre la claustration obligatoire et pour une analyse de risques par élevage (comme prévu par l’arrêté du 16 mars 2016 accordant des dérogations pour les petits élevages de moins de 2400 canards, pour le bien-être animal et le respect du cahier des charges qualité).

L’État a sanctionné jusqu’aux petites exploitations alors même qu’il n’avait pas effectué les contrôles nécessaires sur de grosses exploitations qui dérogeaient à la règle. Sylvie Colas, dont on connaît les talents oratoires lors des manifestations auscitaines interprofessionnelles (emploi, retraites, femmes, libertés) décrit ce qui se passe à l’abattoir de Maubourguet, tout près (dans les Hautes-Pyrénées), lorsqu’il y a un pépin sur une chaîne d’abattage : les volumes à traiter sont tels que les camions tournent en rond pendant des heures pour ventiler les canards maintenus dans leurs caisses, comme un avion au-dessus d'une piste encombrée ! Elle se prononce fermement pour une réduction de la densité (nombre de canards au m²) et de tout ce qui favorise la diffusion du virus. Elle conteste une société moderne du numérique, de la robotique qui conduira bientôt à que ces animaux jusqu’à leur mort seront traités par des robots. Sans parler, pour ne plus avoir d’ennui avec la nature et ses infections virales, à produire de la viande de synthèse.  

Si les éleveurs sont vent debout face à l’État et aux industriels qui veulent leur mort, certains sont critiques envers les citoyens lambda qui sur les marchés viennent innocemment leur demander pourquoi ils n’ont plus de volailles et de produits transformés sur leurs étals : ah bon, y a une crise aviaire ? Ironie du calendrier : la Cour des comptes a sorti hier (30 juin) un rapport [Le soutien à l’agriculture biologique] dans lequel elle reproche à l’État de ne pas suffisamment agir, réclamant « une politique publique en faveur de l’agriculture biologique plus structurée, mieux intégrée et plus ambitieuse ». Ah bon, elle ne l’était pas ? Certes, ce rapport traite du bio en général, pas du plein air en particulier, mais je note page 17 cette phrase : « L’amélioration du bien-être animal par l’agriculture biologique découle de son cahier des charges, qui interdit les cages et le maintien d’animaux attachés, limite les densités, prescrit une alimentation plus naturelle (fourrage, lait maternel) et garantit un accès au plein air ».

. Confédération paysanne, dossier de presse et livret de témoignages : ici.

Manifestation Sauve qui poule à Auch, Gers le 30 novembre 2021 [Photo YF]

Billet n° 689

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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