«Les enfants gâtés»

Agnès Verdier-Molinié ronge son frein : elle ne va plus sur les plateaux de télé pour déverser la doxa ultralibérale. Elle écrit cependant, pour stigmatiser les « enfants gâtés » contestant la réforme des retraites et semble tout à fait disposée à nous rejouer la rengaine sur la dépense publique. Autre chronique : qui dira le nom des anonymes ?

Sur une photo, elle est aux côtés de l'autre ultralibéral, l'économiste Jean-Marc Daniel. Sur une autre, sans pudeur, elle agite ostensiblement son dernier livre pour la caméra, ce qu'aucun invité de "C dans l'air" n'a jamais fait. Sur une photo, elle est aux côtés de l'autre ultralibéral, l'économiste Jean-Marc Daniel. Sur une autre, sans pudeur, elle agite ostensiblement son dernier livre pour la caméra, ce qu'aucun invité de "C dans l'air" n'a jamais fait.

L’ultra-libérale de choc, Agnès Verdier-Molinié vit un drame : elle n’est plus invitée sur les plateaux de télé pour déverser la doxa des financeurs de la fondation Ifrap qui prétend analyser les politiques publiques. Elle se fend tout de même d’un article sur le site de l’Ifrap, daté du 23 mars. Intitulé Les héros du quotidien face à la crise, son texte reste dans la veine de ses diatribes passées, et révèle une étrange conception du « libéralisme » : elle défend, comme avant, le fait que l’État dépense au moins 30 milliards pour les entreprises. Elle est pour « booster les règles du chômage partiel », quand même, mais glisse que les comptes de l’Unedic vont virer « au rouge vif ». On risque une aggravation de la crise de la dette, mais « le temps n’est pas à la polémique » (on sent que ça la titille quand même). Elle se lamente sur la réforme des retraites et les « enfants gâtés » qui ont mené « des manifestations et des grèves sans fin » qui ont coûté si cher aux entreprises. Nos voisins ont été plus raisonnables, ils étaient moins endettés. Ils craignent moins l’augmentation de leurs dettes, nous dit-elle, alors que dans le contexte actuel personne ne peut dire si ceux qui étaient moins endettés ne vont pas faire exploser les compteurs.

Elle ose se plaindre que nos forces de production aient été bradées hors de France, pas parce qu’une partie du patronat ne visait que sa rentabilité à deux chiffres, non, à cause des impôts en France et de « la mauvaise gestion de la dépense publique » : elle en veut pour preuve la gestion des masques, confondant la responsabilité politique avec le service public et l’État social qu’elle ne cesse de vilipender. Elle en appelle, loin de l’État social, à un État régalien qui ferait « respecter les règles du confinement dans tous les quartiers, y compris ‘sensibles’ », petit coup de patte à la Onfray (1). Enfin elle rend hommage « aux invisibles, aux soutiers de la logistique » : partout, on s’est accordé pour dire que le secteur public a joué et joue grandement sa part aujourd’hui (voir le beau texte d’Annie Ernaux). Mais Madame Verdier-Molinié fait du Verdier-Molinié : elle est payée pour ça. Les seuls agents du public qu’elle cite sont les soignants des hôpitaux publics pour vite rajouter « et privés », puis ce sont tous les métiers indépendants (experts-comptables, banquiers, taxis… et employés des entreprises textile qui fabriquent les masques). Rien pour les employés municipaux, les éboueurs, pas un mot pour les professionnels des Ehpad, des maisons d’enfants, des services éducatifs et sociaux, pour les enseignants, les employés de Pôle emploi, de la SNCF, du métro, d’EDF.

Tout ça prouve quoi ? Que ce n’est pas gagné : celles et ceux qui ont une lourde part de responsabilité dans la crise économique que nous avons connue en 2008 du fait de la crise des dettes privées ayant plombé les États, au lieu de rester discrets, n’ont pas craint de faire la morale, se moquant de notre système de protection sociale, appelant à le casser, squattant les plateaux de télé (« experts » et éditorialistes) pour inciter sans cesse les Français à se serrer la ceinture. Il faut s’attendre qu’après la crise du Covid-19, ils repointent leur museau et nous ressortent leurs rengaines. J’ose espérer qu’ils auront des opposants désormais assez forts pour les mettre en face de leurs propres responsabilités : qui défendait inlassablement la protection sociale et l’hôpital public en manque de moyens ? Qui ânonnait constamment qu’il fallait réduire la voilure et dépouiller l’hôpital ?

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(1) Texte de Michel Onfray, Faire la guerre, sur son site, où il accuse certaines banlieues qui proclament qu’Allah les protège, de voler des caducées, de trafiquer le matériel médical volé, et de refuser le confinement pour perdre la République toute entière : « c’est leur projet». Réponse saignante de Julien Suaudeau, sur Slate, le 30 mars : Lettre au soldat Onfray. Voir comment certains s'emploient à traiter les problèmes que vivent ces quartiers, loin des incantations haineuses de Michel Onfray : ici.

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Il va de soi qu’Agnès Verdier-Molinié n’est qu’un porte-voix. Les médias détenus par des milliardaires se plaisent à l’interviewer mais aussi le service public de l’information. Son propos est bien souvent tellement caricatural qu’on en vient à se demander si ce discours n’est pas finalement contre-productif. Évidemment plus dangereux est le projet qu’Emmanuel Macron, alors qu’il semblait avoir redécouvert l’État social, a demandé à la Caisse des dépôts qui vise à renforcer la privatisation du secteur public, avec les partenariats public-privé « vertueux » (mon œil) et les contrats à impact social (privatisation du secteur social). Ce que Laurent Mauduit et Martine Orange ont décortiqué dans Hôpital public : la note explosive de la Caisse des dépôts, 1er avril, Mediapart.

. voir mon article d'avril 2015 Agnès Verdier-Molinié, une ultra-libérale de choc.

Qui dira le nom des anonymes ?

François Sureau François Sureau
L’écrivain et avocat François Sureau était interviewé hier matin sur France Inter par Léa Salamé et Nicolas Demorand. Il considère qu’avec le confinement la devise républicaine est mise à mal : la fraternité (défiance envers les autres), l’égalité (les vieux, les pauvres ne seront pas traités comme les autres ; ceux qui gagnent le plus ne sont pas ceux qui méritent le plus la reconnaissance sociale et qui aujourd’hui sont exposés au danger ; citant Eluard, il dit que la distinction sociale devrait aller à ceux qui relèvent de « l’utilité commune », alors qu’un interne gagne 1400 euros par mois), la liberté (les mesures restrictives de liberté risquent de durer après la fin de l’épidémie, comme le géotracking ou le traçage par portable).

Il déclarait ensuite : « Notre vie est envahie par des personnalités publiques, dont tout le monde connait le nom, qui en quelque sorte entrent chez nous en permanence pour nous rassurer, nous protéger, nous dire des choses utiles ou beaucoup plus contestables. Et derrière tout ça il y a une foule d’anonymes qui font leur travail extraordinaire. » Et de rendre hommage au personnel de l’Ehpad où est son père âgé, et au directeur qu’il tient à nommer à la radio, Kader Yahya-Bey, mobilisé en ce moment 24h/24 et dont personne par ailleurs ne dira le nom.

Confidence pour confidence, pour ma part, j’aurais bien aimé livrer au moins les prénoms des aides à domicile qui viennent auprès de mon père, chez lui où il vit toujours à 101 ans passés : elles font un travail habituellement admirable, mais comme elles n’étaient pas équipées de masques, qu’elles sont nombreuses à intervenir successivement (même sur 4 heures seulement par jour) et que les risques sont immenses, c’est finalement une de nos sœurs qui assure seule chaque jour la présence auprès de notre père (qui pète la forme). Elle mériterait aussi qu’on livre son nom publiquement mais je ne crois pas qu’elle m’y autoriserait.

Violences dans les familles

Dès le premier jour du confinement, on a eu droit aussitôt à celles et ceux qui font souvent leurs choux gras avec le malheur du monde et qui se sont précipités pour dire : que les enfants allaient être martyrisés dans les familles et les femmes battues par les maris. Loin de moi l’idée que ce danger n’existe pas et qu’il ne faudra pas agir à ces sujets, mais le côté charognard avant toute remontée d’informations sur la question m’a quelque peu choqué. Très vite Christophe Castaner a prétendu que le nombre d’interventions pour violences intra-familiales avait augmenté de 30 % : comment peut-on croire un ministre de l’intérieur qui dit aussi n’avoir jamais vu ou entraperçu la moindre violence policière mais qui, sachant très bien qu’elles furent nombreuses, n’a pas dit un mot pour les contenir.

Ce matin, Léa Salamé recevait sur France Inter Ghada Hatem, gynécologue-obstétricienne, fondatrice de la Maison des femmes. Elle s’exprimait sur l’IVG demandant un report temporaire des délais car le confinement ne permet pas une intervention aussi rapide que d’ordinaire et se dit prête à violer la loi si le gouvernement n’entendait pas cet appel. Sur les violences conjugales, elle s’étonne de l’affirmation de Castaner car, au contraire, c’est bien l’impossibilité pour les femmes de faire appel, qui l’inquiète : « on a eu très peu de femmes qui sont arrivées en extrême urgence ». En conséquence, bien d’accord pour mobiliser tous les acteurs afin qu’il y ait une stricte vigilance quant à ces violences, mais non à l’instrumentalisation médiatique faite par certains pour peaufiner leur com’.

. ce 1er avril à 20h., France 2 lance un sujet en disant que « les violences intrafamiliales explosent ». Des policiers interviennent sur un appel mais le commentaire de la journaliste dit que, dans le département, la délinquance est en baisse et qu’il n’y a pas plus d’appels pour violences familiales qu’avant. Un gradé dit que normalement ça va venir.

. certaines sources qui me parviennent, qui n'ont pas valeur statistique, confortent l'idée qu'il n'y a nullement explosion. Non que cela ne peut pas advenir, mais il n'est pas exclu qu'il y a eu là conjonction non concertée entre celles et ceux qui redoutent, à juste titre, ce qui peut se passer et un ministère de la police qui cherche à faire diversion. 

. voir le texte de Laurent Puech, Confinement et violence conjugale : prudence avec les chiffres, sur son site www.protections-critiques.org

. « Solidarité nationale »

darmanin
Sans pudeur et sans vergogne, Gérald Darmanin, ci-devant ministre des comptes publics, a lancé dans Le Figaro « un grand appel à la solidarité nationale. Une plateforme de dons sera mise en ligne pur permettre à tous ceux qui le peuvent, particuliers ou entreprises, d’apporter leur contribution à l’effort de solidarité de la nation envers les plus touchés ».

Sur son compte Facebook, Guillaume Duval (éditorialiste d’alternatives économiques) a écrit :

« Depuis 20 ans ils ont supprimé l'impôt sur la fortune, réduit l'impôt sur les successions, abaissé l'impôt sur les revenus du capital et sur les revenus des plus aisés, descendu l'impôt sur les bénéfices des grandes entreprises...

Pour compenser tout cet argent perdu, ils ont supprimé des lits dans les hôpitaux, fermé les services publics dans les banlieues et les zones rurales, arrêté de construire des logements sociaux, bloqué les salaires des fonctionnaires, pas remplacé ceux qui partaient en retraite...

Et aujourd'hui, confrontés aux résultats du désastre qu'ils ont organisé, tout ce que savent proposer les dirigeants de la 6ème puissance mondiale c'est de faire la manche, d'organiser la mendicité publique...

Pour ne rien arranger, l'Etat concurrence ainsi directement les associations qui aident les plus démunis face au COVID 19 : SDF, migrants, personnes âgées isolées, familles pauvres. Des associations qu'il a par ailleurs déjà mises en grande difficulté en coupant les subventions et les avantages fiscaux et en supprimant les emplois aidés. »

. voir également Gérald Darmanin, ce Tartuffe qui préfère les dons à l’impôt, Romaric Godin, 31 mars, Mediapart.

 

Billet n° 540

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