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Billet de blog 3 oct. 2021

Salauds de chômeurs

François-Xavier Bellamy a prétendu à midi sur France inter que les chômeurs gagnent davantage en ne travaillant pas, comme l’avait affirmé Xavier Bertrand trois jours plus tôt. Une droite qui cultive, comme certains médias, un mépris souverain envers celles et ceux qui galèrent. 

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Selon LR : les chômeurs refusent de travailler

[site France inter]

François-Xavier Bellamy (député européen LR) était reçu à Questions politiques sur France inter à midi, ce dimanche 3 octobre. Il nous a rejoué le refrain bien connu de la droite : les chômeurs ne veulent pas travailler. La droite le sait depuis longtemps, dit-il, et il faudrait y remédier. Il dit rencontrer « tous les jours » des gens qui lui disent (encore hier chez son coiffeur) : « en reprenant un travail, j’ai perdu de l’argent par rapport à ce que je touchais lorsque j’étais au chômage ». Et FXB d’asséner : « on ne peut plus vivre dans un pays où on peut parfois gagner plus en ne travaillant pas qu’en travaillant » (il précise tout de même qu’il ne condamne pas vraiment les chômeurs, c’est le système). Résultat : les entreprises peinent à recruter.

La journaliste économique Alexandra Bensaïd lui cite alors Thomas Piketty qui qualifie cette thèse, tenue par certains économistes, de « mensongère ». Alors Bellamy précise : « pas tous les chômeurs, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas ». Sauf qu’il l’a dit, sans que l’on sache sur quoi il se base, et sans préciser si cela est lié à des questions de frais de transport, de garde d’enfants ou si les indemnités seraient supérieures à un salaire (ce qui est le sous-entendu malhonnête).

Par ailleurs, la thèse de la difficulté à pourvoir un poste (dans la restauration par exemple) est avancée non seulement par la droite mais aussi par beaucoup de patrons. C’est peut-être parfois vrai, mais des études ont montré que c’était marginal (souvent un simple délai dans les recrutements). Pour appuyer son affirmation, Bellamy cite le gouverneur de la Banque de France qu’il a rencontré récemment et qui lui aurait confié que « ce qui pèse le plus sur la reprise française, aujourd’hui, le principal frein, c’est les besoins de recrutements non pourvus ». Sachant que cette affirmation a été largement utilisée idéologiquement pour montrer du doigt les chômeurs « feignants » et justifier une baisse des indemnités (d’ailleurs appliquée à partir de ce 1er octobre), il y a tout lieu d’émettre des doutes.

  Est-ce qu’après le Covid, le confinement et le chômage partiel, ce phénomène, jusqu’alors marginal, se serait accentué ? Ce n’est pas totalement exclu : cela ne justifie pas cependant de baisser les indemnités de chômage et de plonger dans une pauvreté accrue plus d’un million de chômeurs, mais, par contre, cela devrait inciter à rendre plus attractifs les nombreux emplois mal payés. Et bien sûr de mettre en place les formations ad hoc là où c’est nécessaire. [3 octobre]

Bertrand fait son Wauquiez

Xavier Bertrand, dans le journal du soir de France 2, le 30 septembre, a fait son Wauquiez disant l’approuver. Alors que la réforme du chômage va entraîner des baisses drastiques d’indemnités à partir du 1er octobre, il déclare sans pudeur : « on doit faire une différence entre le travail et le non-travail » (précisant même : « entre ceux qui travaillent et ceux qui refusent de travailler »).

[capture d'écran]

Il veut remplacer la prime d’activité [coût actuel, 9,8 milliards d’euros] par une prime de 2000 €/an qui serait sur la fiche de paye, versée par l’employeur qui sera remboursé par l’État. Mesure d’urgence, dit-il, qui coûterait 5 milliards d’euros ! On sait pas trop si cela remplacera la prime actuelle ou s’y rajoutera. [A noter que sa prime, apparemment, serait attribuable à un couple qui perçoit deux Smic, alors qu’aujourd’hui il n’a pas droit à la prime d’activité].

Il fait aussi son Macron tout en proposant des mesures qu’il présente comme des nouveautés : les heures supplémentaires seront défiscalisées (c’est déjà le cas sous Macron) et les entreprises pourront accorder à leurs salariés une prime annuelle non imposable (c’est aussi déjà le cas). Et si elles existent déjà et bin c’est parce que c’est lui qui les a proposées à Sarkozy et à Macron, tient-il à affirmer.

Il donnait l’impression, avec son ton hésitant, bredouillant, qu’il était un représentant de commerce cherchant à fourguer un contrat d’assurance. Pas sûr qu’il tienne la distance. [30 septembre]

« Pas de laxisme »

Déjà condamné à un an ferme, voilà que l’ex-président Sarkozy écope d’une autre année de prison ferme (soit, en attendant d’éventuelles autres condamnations, un total de deux ans ferme). Il gagne du temps en faisant appel. S’il perd, peut-on imaginer un ancien président en prison ? L’impact d’un tel événement serait terrible : si la confirmation de la condamnation aurait pour signification que les jugements de cour n’épargnent plus les puissants, cela  accréditerait plus que jamais qu’une partie des politiques au plus haut niveau sont des magouilleurs, sans morale, sans scrupules, prêts à tout pour sauver leurs privilèges, leur pouvoir, leurs prébendes, et pour effet de justifier, pour le pékin moyen, le non-respect des règles de vie en commun si ceux qui sont chargés de les appliquer s’en affranchissent. [30 septembre]

Les arguties de Sarkozy

Nicolas Sarkozy est condamné et une kyrielle d’hommes politiques volent à son secours, désavouant cette décision de justice (Christian Jacob, Bruno Retailleau, Eric Ciotti, Xavier Bertrand, Dupont-Aignan). Évidemment, ils voudraient tant pouvoir magouiller en rond, sans règles ni limites. La procédure a démontré qu’il savait très bien que le coût de ses meetings crevait le plafond autorisé : 42 millions d’euros, soit près du double de ce plafond. Il se plaint dans un tweet d’être condamné deux fois pour la même infraction. En effet, pour avoir légèrement dépassé le plafond (de 360.000 €), il a déjà été sanctionné par un refus du Conseil constitutionnel de lui rembourser ses frais de campagne, d’où le Sarkothon lancé en 2013 par l’UMP pour récupérer 11 millions d’euros. Sauf qu’en 2014, il a été révélé qu’en réalité il avait dépassé ce plafond de près de 20 millions d’euros ! D’où la procédure actuelle et sa condamnation à un an de prison ferme. Sa protestation est à peu près du même ordre que si un délinquant condamné une première fois pour avoir détourné des fonds ne pouvait pas être rejugé quand on découvre que son escroquerie porte finalement sur une somme 55 fois supérieure !

Faut-il préciser, ce qui a été peu dit, qu’il n’était poursuivi que sur le dépassement des frais de campagne mais pas sur les fausses factures établi par Bygmalion et réglées par l’UMP. Or, dans la mesure où il ne pouvait pas ne pas savoir qu’il violait la loi avec un tel dépassement, il ne pouvait pas ignorer la méthode pour dissimuler la fraude. Un chef de l’État a donc couvert l’établissement de fausses factures, et il n’est pas jugé sur ce point (et n’a exprimé aucune solidarité envers les autres, subordonnés, qui sont condamnés lourdement). Le citoyen n’a aucun doute sur le fait que quiconque couvre de telles malversations est tout à fait capable d’en avoir couvert bien d’autres.

Lui et son avocat (qui a été condamné en mars dernier dans une autre affaire à un an de prison ferme et 5 ans d’interdiction d’exercer le métier d’avocat, mais il a fait appel, suspensif) ne cessent de se ridiculiser en répétant que le droit doit s’appliquer pour lui comme pour n’importe quel autre justiciable : mais outre qu’on ne connait pas beaucoup d’autres justiciables ayant commis une telle infraction, rien ne prouve que cette condamnation soit moins clémente que celles qui sont délivrées chaque jour dans les tribunaux.

Il va de soi que s’il avait été (ré)élu en 2012, on n’aurait jamais entendu parler de cette affaire, comme pour Chirac en 1995 (dont le dépassement, qui n’a pas été sanctionné, était - tout de même - bien moindre). [2 octobre]

Ne rien laisser passer

Valeurs actuelles" [VA] a été condamné par le tribunal correctionnel de Paris pour injure raciste à l’encontre de Danièle Obono, députée LFI. Amende pour le directeur du magazine, le rédacteur en chef et le directeur de la rédaction (Geoffroy Lejeune, qui a si longtemps sévi sur LCI, mais écarté depuis), euro symbolique à plusieurs associations qui luttent contre le racisme et dommages-intérêts à Danièle Obono. Le canard d’extrême-droite avait publié une BD insultante à son égard fin août 2020. Le tribunal considère que le texte de VA est « une forme de valorisation de l’esclavage », il s’agit d’« injures à caractère raciste ». Il va sans dire que ce jugement est réjouissant car dans le contexte actuel de propagation décomplexée du racisme (Zemmour bien sûr, mais aussi les chroniqueurs de CNews, et bien d’autres), que la justice se mouille, c’est (momentanément) rassurant. Valeurs actuelles c’est Minute, or Minute n’avait pas pignon sur rue : aujourd’hui, des donneurs de leçons (qu’on retrouve sur LCI, CNews, ou Europe 1) frayent avec ce média raciste, propriété d’un milliardaire marchands d’armes, qui commerce avec l’Arabie Saoudite et dont un des co-propriétaire fut un Dassault, patron du Figaro (dont plusieurs rédacteurs sont issus de Valeurs actuelles, comme Guillaume Roquette, qui sévit aussi sur RTL et LCI).

Les démocrates doivent combattre sans répit ces dangers publics, être impitoyables envers eux, ne pas faire de quartier avec un magazine qui soutient sans réserve Zemmour (encore en couverture cette semaine), Marion Maréchal ou Renaud Camus et la « thèse » du Grand Remplacement. Cette extrême-droite-là laisse tomber (provisoirement ?) son antisémitisme traditionnel pour déverser sa haine viscérale contre les Musulmans, les Arabes et les Africains (quitte à recruter des Juifs acceptant de se compromettre dans ce combat). De nombreux organes de presse médias ont condamné l'attitude méprisante de Valeurs actuelles envers Danièle Obono, et c’est heureux mais la plupart se taisent face au racisme "ordinaire" de ce média. [1er octobre]

Une télé pour attiser les haines

Le Monde du 29 septembre publie une tribune de Bruno Piriou, maire (divers gauche) de Corbeil-Essonnes. Suite aux incidents qui se sont produits dans un quartier de sa ville, il dénonce « la médiocrité du débat public » et la volonté de « souffler sur les braises ». Il explique qu’il avait accepté de parler sur une chaîne de télé (il ne précise pas, mais il s’agit de BFM). Il était convenu qu’on lui laisserait le temps d’exprimer sa pensée. Or il n’eut que « trois minutes pour relater les faits, les nuancer, rappeler l’état de pauvreté de la population de ce quartier mais aussi son fort potentiel, rappeler le dialogue possible entre les habitants et les commissaires de police, rappeler le rejet du plan Borloo pour les banlieues par le président Macron il y a trois ans ».

Mais il eut droit au ricanement de l’animateur, ironique envers un maire qui cherchait à comprendre. La seule ambition de cet animateur (Yves Calvi, qui n’est pas nommé) était « d’attiser les haines ». Ce qui n’a rien d’étonnant quand on connaît le mépris souverain de ce journaliste envers les classes populaires et les acteurs de terrain. [29 septembre]

.  Les habitants du quartier des Tarterêts, et par extension de Corbeil-Essonnes, ont fait les frais du marketing politique

Mediapart, l’anti-blabla

"Réinventons le participatif", rencontre avec des journalistes [Club et modération] : Tarik Safraoui, Ana Ferrer, Cécile Dony et Livia Garrigue [Ph. YF]

Samedi 25 septembre, Mediapart a tenu son festival au Cent-Quatre à Paris. Il s’agissait d’une série de débats et d’informations sur la manière dont le journal en ligne est fabriqué. Passionnant. Edwy Plenel a resitué le contexte : un discours raciste, suprémaciste, sexiste, qui gagne du terrain dans notre société grâce à une presse et des chaînes de télé en continu qui sont « le bla-bla des opinions », donnant la parole aux pires mensonges, et aux pires idéologies : « notre métier n’est pas du côté de l’opinion (on a tous des parti pris) ; pour une société commune, il faut des vérités recoupées, sourcées, documentées ».

Impossible de restituer ici tous les débats : sur l’anti-intellectualisme, sur la relève des jeunes, sur la littérature éclairant le social ; sur les rencontres avec les journalistes de Mediapart (international, écologie, Covid, présidentielle, sexisme, extrême droite, le Club) ; sur l’émission "À l’air libre" (en accès libre), bien faite, d’où sa réussite.

Pour ma part, j’ai pu constater et confirmer un sentiment ancien (je me suis abonné dès le premier mois, en mars 2008) : Mediapart est vraiment un lieu indispensable, réalisé surtout par de jeunes journalistes, qui débattent beaucoup en interne mais sont en parfait accord sur le projet global. Ce projet, porteur de tant de valeurs (justice sociale, environnement, démocratie), est l’objet d’attaques de la part de ceux qu’il dérange dans leurs petites magouilles et leurs idéologies rances. Le nombre des abonnés, ces derniers temps, a bondi  à 215 000 ce qui est énorme et a permis d’étoffer encore la rédaction. Des centaines de personnes ont assisté à ce festival : c’était vraiment réconfortant de voir cette adhésion à un média qui résiste. [27 septembre]

[Ph. YF]

. Ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets, reproduites ici parfois avec de légères variantes.

Billet n° 633

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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