Les politiques condamnent la justice

Quasi consensus pour dire que Nicolas Sarkozy est victime d’une justice politique, en faisant, comme lui, l’impasse sur les faits. Il a micro ouvert pour défendre son honnêteté. Et autres chroniques divertissantes. Pierre Nora ou l’histoire « fossile » : il condamne la Commune et loue Napoléon. La télé poubelle recrute Isabelle Balkany. Les 52 soutiens de Génération Identitaire.

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Nicolas Sarkozy est donc condamné à trois ans de prison dont un ferme pour corruption et trafic d’influence. Tollé : l’inénarrable Christian Jacob n’est pas content, Darmanin soutient son pygmalion (un ministre de la police désavouant publiquement les juges), Marine Le Pen vole au secours de l’ancien président revendiquant qu’il puisse être à nouveau candidat à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon tweete « Sarkozy condamné, Macron débarrassé d’un sérieux rival », Yves Thréard du Figaro s’insurge (les écoutes téléphoniques servant de base à la condamnation seraient illégales), Le Point s’en prend violemment aux juges (« les coups tordus d’une justice très politique »). En somme, on se trompe quand on dit que la classe politique est divisée : elle sait faire consensus autour de ce pauvre Sarko. En invoquant le fait que les juges ne peuvent pas interférer dans le processus politique et électoral… comme si une affaire de corruption était sans importance.

Le condamné était accusé d’avoir tenté d’obtenir d’un haut magistrat des informations sur une affaire judiciaire en échange d’une promesse de nomination à un poste honorifique à Monaco qu’il convoitait. Sarkozy n’était plus président (c’était en 2014). Le pacte de corruption révélé par des écoutes téléphoniques (sur 21, 17 sont des infractions) n’a pas été accompli car Nicolas Sarkozy et son avocat ont été prévenus (on ne sait par qui) de ces écoutes (d'où la tentative de contournement avec le téléphone "Bismuth"), il ne leur était donc plus possible de mettre en œuvre cette magouille. L’avocat aurait été écouté ? Atteinte au secret professionnel ? Sauf que Thierry Herzog n’est pas avocat dans cette affaire mais complice d’un délit (à noter que la Cour de cassation a validé ces écoutes comme preuves). Le Parquet National Financier est gravement mis en cause mais ce n’est pas lui qui a jugé : le jugement comporte 254 pages ! Les pleureuses nous disent qu’il y a présomption d’innocence : or désormais Nicolas Sarkozy n’est plus seulement mis en examen, mais condamné (certes l’appel est suspensif et la pose du bracelet électronique n’aura pas lieu avant jugement définitif). N’oublions pas que quand il était président, il proclamait haut et fort que « les peines doivent être exécutées, sinon c’est l’impunité ». De toutes ses casseroles (12 au compteur), cette affaire est la plus mineure : bientôt, l’affaire Bygmalion (dépassement de plus de 20 millions d'euros des frais de campagne en 2012, soit un doublement) pourrait entraîner une condamnation bien plus grave (procès débutant le 17 mars). Et ne parlons pas du financement libyen de la campagne de 2007. Ce qui est grave ce n’est pas que Nicolas Sarkozy ait été condamné mais qu’un ancien président se soit ainsi compromis. Chacun comprend bien que cette affaire n’est qu’une partie émergée d’un sacré iceberg.

Invité (privilégié) de TF1 le 3 mars dans le journal de 20h, Nicolas Sarkozy déroule son plaidoyer pro domo, sans contradicteur et répète la même rengaine : il n’y a eu aucun avantage, aucun centime, donc pas d’infraction. Juste un ami avocat lui a demandé une intervention qu’il n’a pas faite. Mais Gilles Bouleau, qui faisait mine de l’interviewer serré, s’est bien gardé de lui rappeler qu’il comptait obtenir d’un magistrat des informations sur l’une des affaires le concernant. L’ancien président voulait prouver l’attachement des Français à sa personne en invoquant les « milliers » de lettres de sympathie qu’il reçoit, et attester de sa bonne foi selon une logique toute sarkozyenne : « si je n’étais pas honnête, vous ne m’interrogeriez pas » (souvenons-nous de la force de conviction de Balkany se portant garant de l’honnêteté de son ami Sarko). Il concluait sur le fait que les juges n’ont pas à interférer dans l’agenda politique : « l’échéance politique qui nous attend c’est un [sic] échéance très important ». Il fallait que l’interview cesse au bout de 17 mn pile poil car à cet instant précis, l’autre chaîne de TF1, TMC, dans Quotidien, donnait la parole à PPDA en exclusivité.

On nous dit que les Français n’auraient plus confiance dans la Justice de leur pays : pas parce que ce président a été condamné et avant lui Chirac, deux ans avec sursis, Fillon, deux ans fermes, Léotard, deux ans avec sursis (mais Balladur relaxé faute de preuves dans une procédure qui a duré un quart de siècle). Mais parce que les exactions de certains politiques ont été longtemps frappées d’impunité. Si la Justice se met à frapper fort, bien sûr le risque est de renforcer la défiance envers les politiques (ce qui est injuste pour tous ceux, nombreux, qui sont intègres), mais cela peut convaincre les citoyens que si vous êtes puissants ou misérables les jugements de cour ne peuvent être toujours en faveur des premiers.

L’histoire fossile

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Pierre Nora, historien, membre de l’Académie française, est surtout connu pour Les Lieux de mémoire (3 tomes) et sa direction de la revue Le Débat, qui a accueilli des signatures prestigieuses (comme Claude Levi-Strauss ou Jürgen Habermas). Quand cette revue a mis la clé sous la porte récemment, Nora a prétendu que l’on ne pouvait plus désormais publier une revue papier et qu’il n’y avait plus assez de lecteurs pour la « haute culture » du fait, selon lui, d’une baisse du niveau culturel de la société. Négligeant les revues qui marchent, il considérait que seule sa revue avait cultivé cette exigence de la « haute culture ». Tout en négligeant les questions coloniales et postcoloniales, du genre, de la crise climatique. Joseph Confavreux, de Mediapart (qui dirige La Revue du crieur co-éditée par Mediapart et La Découverte, dont la diffusion est deux fois supérieure à celle du Débat) avait parlé en septembre dernier, à propos de l’échec du Débat, de « fossilisation de toute une génération d’intellectuels » [voir lien].

Pierre Nora publie un livre de mémoires, Jeunesse. Invité sur France Inter ce matin, il a dit, entre autres, qu’il souhaitait une commémoration de la mort de Napoléon (en mai) mais pas celle de la Commune (150ème anniversaire). L'action de Napoléon aurait eu une conséquence positive sur l’Europe, ayant apporté la révolution dans les pays qu’il a conquis. Il a su hériter des institutions de la Révolution française et a donné des institutions à notre pays [Code civil, départements et préfets]. Nora botte en touche en ce qui concerne les morts civils et militaires [3,2 à 6,5 millions, tout de même], avec une pirouette ridicule : « Bonaparte oui, Napoléon non » ! Quant à la Commune, « elle n’a pas apporté grand-chose à ce que nous sommes aujourd’hui ». Ne craignant pas la provocation, le grand historien affirme que la Commune a cessé d’être subversive et révolutionnaire » quand Pompidou (« fondé de pouvoir de la Banque Rothschild ») s’est incliné devant le Mur des Fédérés : il « venait mettre pied à terre devant les morts de la Commune» ce qui signifiait que « la mémoire ouvrière était morte dans son inspiration révolutionnaire et qu’elle ne menaçait plus rien... elle ne faisait plus peur ». « Que Macron se recueille devant le Mur des Fédérés, pourquoi pas, mais n’en faisons pas une affaire ». Ignorer ce que représente la Commune en terme de démocratie et de justice sociale, passer sous silence la répression sanglante exercée par la nouvelle IIIème République (au bas mot 20.000 morts) et valoriser l’Empereur qui avait réintroduit en 1802 l’esclavage que la Révolution avait aboli en 1794 : à se demander si l'historien ne cherchait pas à illustrer sa "fossilisation".

. voir « Le Débat » est mort, les idées sont vivantes.

 Télé poubelle

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L’émission animée par Cyril Hanouna Touche Pas à Mon Poste (TPMP) sur C8, la télé de Bolloré [patron et censeur de Canal Plus], accueille désormais Isabelle Balkany. Vu un court extrait en direct : elle couvrait d’éloges Hanouna, si courageux, et l’autre était confus et heureux d’être à ce point encensé par son amie, reprise de justice. Il apprécie tellement d’être remercié par tous ses invités de quelque bord qu’ils soient, les noyant sous des « mon ou ma chérie ». Madame l’ancienne adjointe au maire de Levallois-Perret, condamnée à 3 ans de prison ferme mais dispensée de peine... pour raison de santé, vient sur le plateau prétendre qu’elle et son mari n’ont rien fait de mal et raconter non pas les frasques mais les infidélités de son mari. Pour amuser la galerie. Avec bientôt un bracelet électronique. Mais qu’est-ce qu’on a fait ou pas fait pour en arriver là ?

52 identitaires

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Finalement, Génération Identitaire, mouvement facho anti-immigrés (allant jusqu’à tenter d’empêcher des migrants d’entrer sur le territoire), menacé de dissolution, n’a pas obtenu beaucoup soutien. Sur son site non dissous, GI aligne 52 noms : beaucoup sont membres du Rassemblement National dont Jordan Bardella, Nicolas Bay, Marine Le Pen, Jean Messiha (chroniqueur de CNews), Marion Maréchal-Le Pen et son conseiller Arnaud Stéphan (également chroniqueur LCI), Ivan Rioufol (le Ferdinand Céline ou le Houellebecq du Figaro, cheveux gras et idées nauséeuses), G.-W. Goldnadel (avocat, commentateur d’extrême-droite sur Valeurs Actuelles et CNews, entre autres), et une kyrielle sévissant à l’extrême-droite (un autre rédacteur de Valeurs Actuelles), Nicolas Dupont-Aignan, Philippe de Villiers (qui fait ami-ami avec Macron), l’animateur du site facho Français de Souche, et André Bercoff, un Trumpiste sévissant sur la radio d’extrême-droite Sud-Radio. Tout ça est plutôt rassurant (car pas si nombreux) et instructif (la dédiabolisation du Rassemblement National, venant au secours d’un mouvement facho, ne devrait plus faire long feu).

. Débauche :

TPMP, Touche Pas à Mon Poste, de Cyril Hanouna, sur C8, écrit que GI a été « dissolu ». Preuve qu’ils peuvent parfois être drôles, même sans faire exprès.

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Les cabinets du Père Ubu

Vidéo bien documentée du Média TV [ici] sur l’appel par le gouvernement aux cabinets privés. Pratique qui date des années 80 (on en a connu beaucoup dans le secteur social pour réorganiser les services d’action sociale désormais décentralisés), mais qui s’est développée sous Sarkozy. BCG et McKinsey ont joué un rôle considérable dans la restructuration des hôpitaux aux normes libérales. Ils ont promu des politiques d’austérité du secteur public et sont chargés aujourd’hui de palier aux défaillances qui en résultent ! Selon des marchés parfois irrégulier à des coûts exorbitants. C’est ubuesque.

 

. Certaines de ces chroniques ont été publiées dans une version parfois plus courtes sur mon compte Facebook.

Billet n° 606

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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