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Billet de blog 5 juil. 2022

Boone : « La pauvreté est contenue »

Quand l’économiste Laurence Boone considérait que « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres » et quand le chef de l’État fustige les « profiteurs de guerre ». Petit retour également sur les Gilets jaunes d’avant les Gilets jaunes.

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Laurence Boone a été conseillère économique de François Hollande : plus d’un commentateur va nous seriner qu’elle est donc de gauche. Elle est passée ensuite par Axa puis à l’OCDE. Elle se voit confier aujourd’hui le poste de secrétaire d’État chargée de l’Europe.

On l’a beaucoup vu sur France Inter, quelques exemples :

- le 11 juin 2020, juste après Dominique Seux (délégué général des Échos et néanmoins porte-parole de la doxa économique néo-libérale) qui vient vanter les compétences de l’Allemagne (quant à la gestion de l’épidémie Covid, avant d’être démenti plus tard par les faits), Laurence Boone dit souhaiter vivement que, dans le contexte actuel, les chômeurs ou les chômeurs partiels acceptent d’effectuer ici ou là des petits boulots divers. Comme pour rappeler les petits jobs... mal payés d’outre-Rhin.

- le 6 avril 2019 au matin, elle est interrogée pour savoir si la richesse est bien redistribuée. Elle répond : « alors là, c’est une question très très intéressante » ( !) et ajoute : « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres. On corrige beaucoup la pauvreté, on en a beaucoup moins que nos voisins ». On sent que la pauvreté, pour elle, c’est une sorte de tonneau, plus ou moins rempli.

Prétendre que l’argent est bien redistribué vers les plus pauvres, c’est sans doute ce qu’une super-diplômée en économie, ancienne de la Bank of America, qui chroniquait dans le journal de droite L’Opinion de l’inénarrable sarkozyste Nicolas Beytout, qui a été membre du Groupe Bilderberg, qui siège au CA de Pinault et qui fut donc conseillère économique de François Hollande, peut dire sans trembler, en compulsant dans son bureau quelques statistiques. Qui fera croire que les sommes de la protection sociale vont surtout vers les plus pauvres, comme elle le laisse entendre ? De nombreuses études montrent qu’en matière de santé ce sont les classes moyennes qui consomment le plus. Mais il est vrai qu’un citoyen sans aucun revenu, grâce au RSA va toucher près de 500 € : ça fait, effectivement, un sacré enrichissement ! Mais le coût global du RSA c’est 1 % de la dépense publique. Pourquoi les têtes d’œuf ne s’ingénient pas à le répéter ?

- le 13 avril 2019, dans Le Monde, elle redit que notre modèle social « marche bien pour contenir la pauvreté ». Elle justifie la fermeture des hôpitaux et prône la mise en place de transports pour faciliter l’accès aux hôpitaux éloignés. Et de défendre « l’égalité des chances » chère à Emmanuel Macron (concept que l’on peut considérer comme de la poudre aux yeux, assez pauvre en contenu théorique et pratique). Elle considère que les dépenses publiques peuvent « baisser un peu » et surtout doivent être « mieux ciblées ». Elle regrette que notre système d’assurance sociale, étendu dans les années 1960-1980, n’a pas été réformé alors que la société évoluait (réflexion lourde de sens).

En somme, une économiste au diapason de la Macronie. Je tire cela de certains écrits que j’ai publiés sur Mme Boone : dans la mesure où, avec son nouveau maroquin, elle ne va pas traiter de la question sociale, de la pauvreté, du pouvoir d’achat, mais de l’Europe, cette petite chronique tombe un peu à plat. Mais cela méritait d’être rappelé. D’autant plus quand on sait qu’elle a été cheffe économiste pour l’Europe de la Bank of America (BofA) à partir de 2011 jusqu’en juillet 2014. A cette date, quand elle devient conseillère économique et financière de François Hollande, elle remplace Emmanuel Macron (qui, après avoir tenté de créer une start-up, revient bien vite comme ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique, dans le gouvernement Valls II). Elle quitte la banque, coïncidence, au moment où l’on apprend que Bank of America subit une lourde amende (d’un montant jamais égalé aux États-Unis, équivalent à 12 milliards d’euros) pour des malversations pendant la crise des subprimes (des crédits hypothécaires accordés à des particuliers non solvables fondus ensuite dans des produits financiers). Certes, elle est vraisemblablement totalement étrangère à ces pratiques délictueuses, mais ça interroge tout de même que des cadres supérieurs de banques aux pratiques illégales viennent donner des conseils aux petites gens, et même aient la mainmise sur la politique du pays.   

Cela me fait penser à Mathilde Lemoine que l’on voyait sans cesse dans l’émission C dans l’air alors même qu’elle était économiste chez HSBC et dirigeait le département des études économiques et de la stratégie marchés depuis 2006, membre également de son  comité exécutif. Or cette banque suisse a été condamnée sévèrement (près de 2 milliards de dollars) en 2012 par les USA. En 2015, SwissLeaks permet de découvrir que 100.000 clients de HSBC ont fraudé le fisc (montant de la fraude fiscale orchestrée par HSBC : 180 milliards de dollars). Ses clients sont des trafiquants d’armes et criminels internationaux. Au Mexique, elle a financé le cartel de la drogue. Elle a servi de relais financier au terrorisme islamiste. Pour avoir aidé des clients Français à frauder le fisc en 2006 et 2007 (1,6 milliard d’euros), la France a négocié une amende de 300 millions (et le PDG du Groupe suisse a été condamné à un an de prison avec sursis et à 500 000 euros d’amende).  

Le plus cocasse est que, sous les auspices d’Yves Calvi qui animait C dans l’air à l’époque (émission de France 5 produite par le groupe Lagardère en ce temps-là), Mathilde Lemoine dissertait tranquillement sur l’évasion fiscale, le blanchiment d’argent des cartels de la drogue. Je note ici en passant qu’en novembre 2014 ayant fustigé le lien de cette chroniqueuse avec HSBC sur le site de l’émission, mon texte fut tout simplement supprimé. D’ailleurs, on peut lire sur Wikipedia que HSBC fait pression sur la presse en lui ordonnant de « supprimer toutes les informations, tous les courriels, tous les articles en lien direct ou indirect avec HSBC ».

Un point d’histoire

Le Monde des 7-8 septembre 2014

Qui a eu cette idée folle d’inventer le gilet jaune ? Lorsque la révolte des Gilets jaunes se déclenche fin octobre 2018 (avec les premières manifestations qui auront lieu dans toute la France le 17 novembre), les regards se tournent vers un Audois Ghislain Coutard, 36 ans. En effet, il a publié une vidéo sur Facebook le 24 octobre, appelant ses amis à déposer sur le tableau de bord des voitures un gilet jaune en guise de protestation et de ralliement : son post obtient 2 millions de vues ! Il refuse de se rendre sur les plateaux de télé malgré des invitations pressantes comme celle d’Hanouna. Midi Libre l’interviewe un an plus tard : il est rappelé qu’on l’a surnommé alors « le papa des Gilets jaunes » et lui-même dit qu’on l’appelait « veste man ». J’ai consulté plusieurs documents en ligne, quelques ouvrages,  l’origine réelle de l’utilisation d’un gilet jaune dans ce mouvement de grande envergure n’est pas évoquée.

Étant quelque peu conservateur, j’ai de vieux journaux : comme il faut faire de la place, je m’emploie à les jeter, non sans avoir vérifié auparavant qu’ils ne comportent pas un article intéressant (on sait jamais). C’est ainsi que je viens de tomber sur un article qui m’a surpris : on y causait des Gilets jaunes, mais en septembre 2014, soit quatre ans avant le célèbre mouvement ! Il s’agissait de la lutte menée par certains contre la réforme des rythmes scolaires, révolte qui avait pour porte-parole... une enseignante. Après diverses recherches, il s’avère que ce mouvement était né un an auparavant, à l’automne 2013. Et l’idée de porter la chasuble jaune venait d’une autre lutte, plus ancienne encore : celle contre la réforme du lycée voulue par Xavier Darcos, ministre de Sarkozy : 3500 à 5000 personnes défilèrent à Toulouse, le 13 décembre 2008, parents et enseignants, protestant contre « la casse de l’école publique » et portant des gilets jaunes fluorescents. Quelques jours plus tôt, à Marseille, une manifestation de 1500 personnes avaient défilé sous la pluie : enseignants, parents, écoliers des maternelles et de primaires, pour dénoncer les suppressions de postes, la réforme du primaire, du lycée et de la formation des enseignants. La presse disait que les parents de la FCPE ouvraient la marche portant gilets jaunes de sécurité sur lesquels était inscrit : « Association éducative en danger de mort, chantier de démolition de l’école publique ». C’était le 10 décembre 2008, mais peut-être peut-on remonter plus loin.

Les profiteurs

TotalEnergies a fait 5 milliards d’euros de bénéfices au cours du premier trimestre 2022 : selon le site de Total lui-même, l’action a progressé de 29,39 % en un an. Un gauchiste a fustigé « les producteurs qui font des surprofits en pétrole et en gaz », parlant des « spéculateurs » « qui font beaucoup d’argent sur la guerre », les qualifiant de « profiteurs de guerre ». Ah, pardon, après vérification, c’est Emmanuel Macron qui a prononcé ces mots lors d’une conférence de presse en direct de Bavière (où il était pour le G7). En 2021, Total a fait 16 Md€ de bénéfices redistribués à ses actionnaires. En admettant que ces derniers perçoivent une rémunération pour l’argent qu’ils placent, qu’est-ce qui justifie que ce soit eux qui s’engraissent du fait de la conjoncture ?

Si on laissait aux actionnaires quelques milliards pour "se rémunérer", les 10 milliards et plus restants reviendraient à la collectivité et permettraient de doubler le montant du RSA (on pourrait prendre d’autres exemples, c’est juste un ordre d’idée). Ceci pour contrer la propagande effrénée de celles et ceux qui n’ont cessé de dire et d’affirmer sur les plateaux de télé, sans être contredits, que le RSA (budget global d’environ 10 milliards, non pas pour une poignée d’individus mais pour deux millions de foyers en galère) provoque la ruine de la France (Agnès Verdier-Molinié, Nicolas Sarkozy, Laurent Wauquiez et bien d’autres).

RN = extrême droite (point barre)

Charles de Courson [Ph. Ludovic Marin, AFP]

Que ‘le nouveau monde’ politiquement décérébré et le ramassis de collabos que sont devenu les LR, pourtant censé être issus du gaullisme, en prennent de la graine”, voilà comment David Cormand, député EELV, s’est exprimé pour dénoncer l’accord qui se profilait entre LR et RN pour écarter le candidat de la NUPES, Eric Coquerel (LFI) à la tête de la commission des finances de l’Assemblée Nationale. Cette déclaration faisait suite au retrait de la candidature de Charles de Courson qui refusait d’être élu avec les voix du RN, considérant comme inadmissible l’alliance LR-RN sur son nom. On savait que cet élu de centre-droit était capable de prendre des positions inhabituelles venant de son camp et courageuses mais là il a fait fort, retirant sa candidature pour que Coquerel soit élu.

Fils de résistant, petit-fils de l’un des députés ayant refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain” (comme l’indiquait David Cormand), de Courson ne supportait pas de bénéficier du soutien de l’extrême-droite. Ce qui en dit long sur ce que le Rassemblement National continue à représenter non pas seulement pour les Antifas mais pour des démocrates et républicains. Notons en passant que le doyen de l’Assemblée, membre du Rassemblement National, n’a pu s’empêcher de livrer sa propagande pro-Algérie française pour le discours d’ouverture de la législature, le 28 juin, puis dans les couloirs de l’Assemblée. Autre preuve, si nécessaire, du fait que le RN est bien ancré dans l’extrême-droite, malgré le déni permanent de certains de ses cadres (mais pas de Marine Le Pen qui a reconnu que parmi ceux du RN qui avaient rejoint Zemmour il y avait « des Nazis », sans préciser s'ils étaient tous partis).

. Ces chroniques sont parues sur mon compte Facebook, ici remaniées et complétées.

Billet n° 690

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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